CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

LIVRE DE LA “VIE”
de sainte Thérèse d’Avila

CHAPITRE XX

l'âme semble ne plus animer le corps...

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu, la différence qui existe entre l'union et le ravissement, qu'on appelle aussi élévation, vol, enlèvement de l'esprit. Tous ces noms expriment une même chose ; on lui donne aussi le nom d'extase [1]. Le ravissement l'emporte de beaucoup sur l'union; outre qu'il produit des effets beaucoup plus grands, il a plusieurs opérations qui lui sont propres. Car, quoiqu'il semble que l'union soit, comme elle l'est en effet quant à l'intérieur, le commencement, le milieu et la fin des autres grâces surnaturelles; celles-ci néanmoins étant dans un degré plus éminent, opèrent non seulement dans l'intérieur, mais aussi à l'extérieur. Daigne le Seigneur m'accorder sa lumière pour un tel sujet, comme il me l’a accordée pour ce qui précède; car très certainement, s'il ne m'eût lui-même enseigné de quelle manière je pouvais en donner quelque intelligence, jamais je ne l'aurais su.

Représentons-nous maintenant que cette dernière eau, dont nous avons parlé, tombe avec tant d'abondance, que si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir avec nous, dans cet exil, la nuée de la majesté de Dieu. Nous voit-il répondre à un si grand bienfait par la reconnaissance et par les œuvres, autant que nos forces nous le permettent, alors, de même que les nuées attirent les vapeurs de la terre, de même il attire notre âme tout entière. La nuée s'élève vers le ciel, emportant l'âme avec elle, et Dieu commence à lui dévoiler quelques-unes des merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très bien que cela se passe de la sorte.

Dans ces ravissements, l'âme semble ne plus animer le corps. On s'aperçoit d'une manière très sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir inexprimables. Ici il n'y a aucun moyen de résister à l'attrait divin. Dans l'union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours le faire, quoique avec peine et un violent effort; mais il n'en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si rapide et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée vous saisir, et cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes.

Je l'ai dit  l'on voit, l'on comprend que l'on est enlevé, mais on ne sait où l'on va; de sorte que la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'âme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents. Il faut, en effet, qu'elle ose tout risquer, advienne que pourra, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire de bon gré où il lui plaît; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très souvent en particulier, mais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, j'obtenais quelque chose; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à terre.

J'ai été rarement ravie de cette manière. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au chœur avec toutes les religieuses, agenouillée et prête à communier. Ma peine en fut extrême, dans la pensée qu'une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s'est passé depuis que j'exerce la charge de prieure, je défendis aux religieuses d'en parler. D'autres fois, m'apercevant que Dieu allait renouveler cette faveur (et un jour en particulier, à la fête du titulaire de notre monastère (Saint Joseph), tandis que j'assistais au sermon devant des dames de qualité), je me jetais soudain à terre; mes sœurs accouraient pour me retenir; malgré cela, le ravissement ne pouvait échapper aux regards. Je suppliai instamment Notre Seigneur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent par des signes extérieurs; j'étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient, et il me semblait qu'il pouvait m'accorder les mêmes grâces sans que l'on en sût rien. Il paraît avoir daigné dans sa bonté entendre ma prière, car depuis, rien de tel ne m'est arrivé; à la vérité, il y a très peu de temps que je lui ai demandé cette faveur.

Lorsque je voulais résister, je croyais sentir sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient; je ne saurais à quoi les comparer. Nulle autre des opérations de l'esprit dont j'ai parlé n'approche d'une telle impétuosité. J'en demeurais brisée. C'est un combat terrible et qui sert de peu. Quand Dieu veut agir, il n'y a pas de pouvoir contre son pouvoir.

Quelquefois, il daigne se contenter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur, et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors, si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il le veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme nous n'en sommes pas les maîtres. Malgré nous, nous voyons Qu'il y a un être supérieur, que de telles faveurs sont un don de sa main, et que de nous-mêmes nous n'y pouvons rien, absolument rien; ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l'âme l'entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, les cheveux se dressent sur la tête, et l'on se sent pénétré d'une vive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d'un très ardent amour; et cet amour redouble, en voyant jusqu'à quel point Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.

Un autre effet du ravissement est un détachement étrange, que je ne saurais expliquer. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il diffère en quelque manière des autres détachements, qu'il est même de beaucoup supérieur à celui qu'opèrent les grâces qui n'affectent que l'âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu'il soit, n'est qu'un détachement d'esprit; mais ici, Dieu semble vouloir que le corps lui-même en arrive de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étranger que jamais aux choses de la terre, et on trouve la vie incomparablement plus pénible.

Vient ensuite une peine qu'il n'est en notre pouvoir ni d'appeler, ni d'enlever de l'âme quand elle s'en est emparée. Je voudrais bien faire connaître cette peine si douloureuse, Mais je crois que je n'y arriverai pas; j'en dirai néanmoins quelque chose, si je le puis. Auparavant je dois faire observer ceci: cet état est postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, postérieur aussi à cette époque où Notre Seigneur me donnait d'ordinaire dans l'oraison des faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer; mais l'état le plus ordinaire de mon âme, c'est d'éprouver cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense et tantôt moins; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Je rapporterai plus loin les transports impétueux que je ressentais lorsqu'il plut à Dieu de m'envoyer des ravissements (cf. chap. 29); mais je tiens à dire ici qu'entre la souffrance que me causaient ces transports, et la peine dont je traite maintenant, il n'y a pas, à mon avis, moins de différence qu'entre une chose très corporelle et une très spirituelle. Je ne crois pas faire là une exagération. En effet, si l'âme souffre dans ces transports c'est en compagnie du corps, qui partage sa souffrance; d'ailleurs, elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d'abandon où la réduit la peine dont je parle. Ainsi que je l'ai dit, nous ne sommes pour rien dans cette peine: souvent, à l'improviste, un désir naît en l'âme, on ne sait comment, et ce désir, en un instant, la pénètre tout entière, lui causant une telle douleur qu'elle s'élève bien au-dessus d'elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert, qu'elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tînt compagnie; d'ailleurs, quand elle le pourrait elle ne le voudrait pas, elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait et qu'elle se ferait la dernière violence pour répondre; rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l'âme, souvent néanmoins il lui découvre ses grandeurs d'une manière si extraordinaire, qu'elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l'exprimer, et il faut, selon moi, l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Cette communication n'a pas pour but de consoler l'âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir absente d'un bien qui renferme en soi tous les biens. Par cette vue, l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un tel désert, qu'elle peut à la lettre dire avec David: “Je veille et je me plains comme un passereau solitaire sur le toit”. (Psaume 102, 8)

Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu'à un saint, le Seigneur devait la faire ressentir d'une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j'éprouve, me semble-t-il, ce qu'il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres personnes, et surtout de telles personnes, ont senti comme moi une si extrême solitude. Dans cet état, l'âme ne paraît plus être en elle-même; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite dans la partie la plus élevée d'elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures; je dirai plus encore: c'est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.

D'autres fois, l'âme semble dans un tel excès d'indigence et de besoin, qu'elle se dit et se demande à elle-même: Où est ton Dieu? Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien en auparavant quel était le sens de ces versets en castillan; aussi, après en avoir reçu l'intelligence, j'éprouvais une grande consolation de voir que Notre Seigneur, sans aucun effort de ma part, les avait présentés à ma mémoire.

En d'autres occasions, je me souvenais de ce que disait saint Paul, « qu'il était crucifié au monde » (cf. Ga 6, 14). Je ne dis pas que cet état soit le mien, j'ai une claire vue du contraire; mais, selon moi, il se passe alors dans l'âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas en recevoir; elle est comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d'un côté ni de l'autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient cette admirable connaissance de Dieu dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tout ce que l'on peut souhaiter; mais cette vue accroît encore son tourment en augmentant davantage ses désirs, en sorte que l'intensité de la peine lui fait quelquefois perdre le sentiment; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les angoisses de la mort; mais il y a dans cette souffrance un si grand bonheur, que je ne sais à quoi le comparer. C'est un martyre de douleur et de délices. En vain offrirait-on à cette âme toutes les satisfactions de la terre, même celles qui jusque-là avaient pour elle le plus d'attraits, elle n'en veut pas et elle les repousse avec dédain. Elle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu'elle aime. Je dis qu'elle ne le sait pas, parce que l'imagination ne lui représente rien; d'ailleurs, durant une grande partie du temps qu'elle passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles la sont par le plaisir dans l'union et dans le ravissement.

O Jésus! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture. J'en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous la nature de cet état dans lequel mon âme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l'instant où elle se voit libre d'occupations est celui où elle est saisie par ces angoisses de mort; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle ne doit pas en mourir. Mais une fois qu'elle est dans ce martyre, elle voudrait y passer tout ce qui lui reste de vie: il faut le dire néanmoins, il est d'une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter.

J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes soeurs qui m'entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, j'ai les bras très ouverts, et les mains si raides que parfois je ne puis les joindre. Il m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée que si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car il est assez violent pour donner la mort; mais, hélas! je n'en suis pas digne. Tout mon désir alors est de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j'ai mérité l'enfer; tout s'efface de ma mémoire et s'absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude ont plus de charme pour mon âme que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment; mais personne, à ce qu'il lui semble, ne la croirait, ce qui est pour elle un autre tourment.

Cette peine arrive quelquefois à un tel excès, que l'âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement. rencontrer une âme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant étouffer, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu'un tel martyre met en danger de mort. Je puis affirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois dans la vie réduite à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises dont j'ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c'est l'horreur naturelle qu'ont l'âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours, afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur souffrance, à s'en plaindre, à faire diversion, c'est pour conserver la vie; tandis que, par un désir contraire, l'esprit ou la partie supérieure de l'âme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Je ne sais si ce que j'ai dit est juste, et si je me suis bien expliquée. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitude où Dieu me consolait se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix, qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c'est celui de la croix. Le bonheur qu'elle y goûte est, selon moi, d'un grand prix, parce que le corps n'y a point de part; il en a seulement à la peine, et l'âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela peut se faire, je sais seulement qu'il en est ainsi; et je n'échangerais pas, je l'avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre toutes celles dont il me reste à traiter. Je parle non de l'ensemble de ces faveurs, mais de chacune en particulier.

Il ne faut pas oublier que les transports de cette peine me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit; j'ajoute que c'est l'état où je me trouve maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu'à ce que Notre Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes celles qu'il m'avait faites: l'âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l'or dans le creuset, afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l'émail de ses dons; enfin, elle endurait là les peines qu'elle aurait endurées dans le purgatoire.

J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur, mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande; mon confesseur me dit aussi que c'était véritablement l'œuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m'eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je voyais en moi, jamais je n'avais pu croire qu'elle ne vînt point de Dieu; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d'une grâce aussi excessive. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande! Amen.

Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à traiter des ravissements; mais cette peine dont je viens de parler est plus qu'un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les effets que j'ai décrits.

Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais presque plus mes pieds toucher la terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée; ceci a été rare, et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble: et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre; c'est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation totale de l'âme en Dieu est de fort courte durée; mais tant qu'elle dure, aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Cela dépasse sans doute la portée de notre entendement sur cette terre, et nous devons être incapables de recevoir une si haute lumière; du moins, Dieu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. D'après ce que j'ai souvent éprouvé, le ravissement, comme je l'ai dit de l'oraison précédente, n'est pas continu; l'âme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s'abîme, ou plutôt Dieu l'abîme en lui; et après qu'il l'a tenue en cet état un peu de temps, la volonté seule demeure unie à lui. Dans les deux autres puissances, il se manifeste un mouvement semblable à celui de l'ombre de l'aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter; et c'est là ce qui, à mon sens, est de très courte durée. Cependant, comme le transport ou élévation de l'esprit a été puissant, la volonté, malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés, reste abîmée en Dieu. En même temps, agissant en souveraine, elle produit sur le corps l'opération que j'ai marquée, afin que si les deux autres puissances s'efforcent par leur agitation de troubler sa paix, elle soit libre du moins des attaques de ses sens, les moindres de ses ennemis. Elle les suspend donc, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne voulût pas les fermer; et si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état, le corps a perdu en grande partie le pouvoir d'agir, d'où il résulte que lorsque la mémoire et l'entendement s’unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté.

Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur n'ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié, et parfois, la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé.

Si je m'explique sur ce sujet avec tant d'étendue, c'est que je sais qu'il y a maintenant, et même en cet endroit (à Avila), des âmes à qui Notre Seigneur accorde de telles grâces, Si ceux qui les dirigent n'ont point passé par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peut-être que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vraiment digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moi-même ce que je dis. C'est a vous, mon père, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.

C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres; le corps demeure longtemps sans forces, l'âme les lui a toutes enlevées. Souvent, infirme auparavant et travaillé de grandes douleurs, il sort de là plein de santé et admirablement disposé pour l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait; il veut que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de l'âme, participe à son bonheur. Quand l'âme revient à elle, si le ravissement a été grand, il peut arriver qu'elle se trouve encore pendant un ou deux jours, et même trois, comme interdite et hors d'elle-même, tant ses puissances restent profondément absorbées.

C'est alors qu'on éprouve le tourment de rentrer dans la vie. L'âme sent qu'elle a des ailes pour voler, et que le léger duvet a disparu. Le moment est venu pour elle de déployer hautement l'étendard de Jésus-Christ. Devenue gouverneur de la citadelle, l'âme monte ou plutôt est transportée à la plus haute tour, pour y arborer la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine; loin de redouter les dangers, elle les désire, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire. Celui qui est placé en un lieu élevé porte au loin son regard: ainsi l'âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on doit en faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre, afin d'être délivrée des combats qu'il lui suscite. Elle supplie le Seigneur de. lui accorder cette grâce: elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà donc, cette âme, de jardinier devenue gouverneur de citadelle. Elle ne veut faire en tout que la volonté de son maître. Elle ne veut être maîtresse ni d'elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque chose de bon, que le maître le distribue comme il le jugera à propos. Quant à elle, son unique vœu désormais est de ne rien posséder en propre, et de voir le Seigneur disposer de tout, selon les intérêts de sa gloire et de son bon plaisir.

La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là les effets que produisent dans l'âme ces ravissements, quand ils sont véritables. S'ils ne les produisaient pas, et si l'âme n'en tirait pas ces précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais que ce ne fussent plutôt de ces transports de rage dont parle saint Vincent Ferrier [2].

Quant à moi, je sais très bien, et j'ai vu par expérience, qu'un ravissement d'une heure, d'une durée même plus courte, suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme l'empire sur toutes les créatures, et une liberté telle, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien qu'un si grand trésor ne vient point d'elle; elle ne sait même pas comment il lui a été donné; mais elle voit, avec évidence, les immenses avantages que lui apporte chacun de ces ravissements.

Pour le croire, il faut l'avoir éprouvé. Aussi, l'on ne donne point de créance à une pauvre âme qu'on a connue très imparfaite et qu'on voit soudain prétendre à des choses héroïques. Très promptement en effet, l'âme ne peut plus se contenter de servir le Seigneur d'une manière vulgaire, elle aspire à le faire de toute l'étendue de ses forces. On s'imagine qu'il y a là tentation et folie. Mais si l'on savait que tout cela ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s'étonner. Pour moi, j'en suis convaincue, lorsqu'une personne est élevée à cet état, ce souverain Roi prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Oh! que l'on saisit bien alors le sens du verset dans lequel David demande les ailes de la colombe! (cf. Psaume 55, 7) Que l'on comprend clairement combien il avait raison de faire à Dieu cette prière, et à combien juste titre nous devrions tous la lui adresser! On le voit avec évidence, l'esprit prend alors son vol pour s'élever au-dessus de tout le créé et avant tout au-dessus de lui-même; mais c'est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d'une âme qui, de ce faîte sublime où Dieu l'élève, voit au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune? Qu'elle est confuse de ses attaches d'autrefois! Comme elle s'étonne de son aveuglement! Quelle compassion elle porte à ceux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs! Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s'égarent; quelquefois même elle ne peut s'en défendre, et alors mille persécutions pleuvent sur sa tête. On l'accuse de peu d'humilité; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c'est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner, parce qu'on ignore le transport qui la presse. Souvent, incapable d'y résister, elle ne peut s'empêcher de détromper ceux qu'elle aime. Elle voudrait les voir libres de la prison de cette vie, où elle a été enchaînée elle-même; car, elle le voit clairement, c'est bien d'une prison qu'elle a été tirée.

Elle gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n’y voit plus qu’un immense mensonge, dont nous sommes tous victimes. Elle comprend que l'honneur digne de ce nom n’est point mensonger, mais très véritable, qu'il estime ce qui mérite de l'être qu'il considère comme un néant ce qui est un néant, car tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu est néant, et moins encore que le néant. Elle se rit d'elle-même en songeant qu'il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, et où elle en a eu quelque désir. A la vérité, je n'ai jamais eu à me confesser d'un tel désir; c'était une assez grande faute pour moi d'avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l'on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, je les priserais extrêmement; mais je vois au contraire que pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.

Qu'achète-t-on avec cet argent dont on a soif? Est-ce un bien de quelque prix? est-ce un bien durable et pourquoi le veut-on? Quel lugubre repos on se procure, et qu'il coûte cher! Souvent, avec cet argent, on descend en enfer et l'on achète un feu qui ne s'éteint pas, Un supplice sans fin. Oh! si les hommes pouvaient tous le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde! Quel affranchissement des soucis qui nous troublent! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l'intérêt de l'honneur et de l'argent disparaissait de la terre! Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.

L'âme voit de quel aveuglement sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment, par ces plaisirs, ils n'acquièrent, dès cette vie même, que des peines et des troubles amers. Quelle inquiétude quel peu de contentement! comme ils travaillent en vain!

En elle-même, l'âme découvre, à la lumière du Soleil divin, non seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les grains de poussière, si petits qu'ils soient. Elle a beau faire tous ses efforts pour tendre à la perfection, dès que ce Soleil l'investit de ses rayons, elle se trouve extrêmement trouble: semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais lorsque, dans l'extase, le Soleil de justice donne sur elle et lui fait ouvrir les yeux, elle découvre tant d'atomes d'imperfections qu'elle voudrait les refermer aussitôt. Comme le jeune aiglon, elle n'est pas encore assez forte pour regarder fixement ce Soleil, mais pour peu qu'elle tienne les yeux ouverts, elle se voit comme une eau très trouble. Elle se rappelle ces paroles: « Seigneur, qui sera juste devant vous? » (Cf. Psaume 143, 2) Quand elle considère ce divin Soleil, elle est éblouie de sa clarté; et quand elle se considère elle-même, la boue de ses misères lui met un bandeau sur les yeux, et cette petite colombe se trouve aveugle. Oui, très souvent, elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie, devant les merveilles si grandes qu'elle contemple. C'est là qu'elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu'elle n'a plus de peine à dire ou à entendre dire du bien d'elle-même. Que le maître du jardin en distribue les fruits à son gré: c'est à lui, et non à elle, de le faire. Ainsi, ne gardant rien entre les mains, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu'elle possède, et si elle parle de soi, c'est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre; et voulût-elle l'ignorer, cela n'est pas en son pouvoir, car elle le voit d'un œil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde et tient ouvert à la vérité.


[1] Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu l'écrit de sainte Thérèse sur cette haute matière: « Ce serait ici le lieu de parler des différents caractères qui distinguent les ravissements, les extases, les élévations et les vols d'esprit dont les âmes spirituelles sont souvent favorisées. Mais je laisse ce travail à quelque autre qui s'en acquittera mieux que moi. D'ailleurs notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés, et donnés au public sous peu de temps. » (Cantique spirituel, strophe XIII.)
[2] Sainte Thérèse se sert ici d'un mot qui n'est pas espagnol. Modifiant tant soit peu l'expression arrobamiento, qui signifie ravissement, elle dit rabamiento, mot de sa façon, auquel répondrait dans notre langue celui d'enragement. Par ce terme qu'elle invente, elle rend mieux l'énergie de celui qu'emploie saint Vincent Ferrier, dans son Traité de la vie spirituelle, pour flétrir et stigmatiser les faux ravissements. Voici le passage auquel la sainte fait visiblement allusion:« Tenez pour certain que la plus grande partie des ravissements, ou plutôt des rages des messagers de Antéchrist, vient de cette manière. »

   

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