LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

PREMIERE PARTIE
Les Principes

CHAPITRE II
Nature de la vie chrétienne

88. La vie surnaturelle étant une participation à la vie de Dieu, en vertu des mérites de Jésus-Christ, se définit parfois la vie de Dieu en nous ou la vie de Jésus en nous. Ces expressions sont justes, si on a soin de les bien expliquer, de manière à éviter toute trace de panthéisme. Nous n'avons pas en effet une vie identique à celle de Dieu ou de Notre Seigneur, mais une similitude de cette vie, une participation finie, bien que réelle, à cette vie.
Nous pouvons donc la définir : une participation à la vie divine, conférée par le Saint Esprit habitant en nous, en vertu des mérites de Jésus Christ, et que nous devons cultiver contre les tendances opposées.
89. On le voit donc, la vie surnaturelle est une vie où Dieu a le rôle principal et nous le rôle secondaire. C'est Dieu, le Dieu de la Trinité (qu'on appelle aussi le Saint Esprit), qui vient lui-même nous conférer cette vie, puisque lui seul peut nous faire participer à sa propre vie. Il nous la communique en vertu des mérites de Jésus Christ (n° 78), qui est la cause méritoire, exemplaire et vitale de notre sanctification. Il est donc bien vrai que Dieu vit en nous, que Jésus vit en nous ; mais notre vie spirituelle n'est pas identique à celle de Dieu ou à celle de Notre Seigneur ; elle en est distincte, et n’est que semblable à l'une et à l'autre. Notre vie à nous consiste à utiliser les dons divins pour vivre en Dieu et pour Dieu, pour vivre en union avec Jésus et en l'imitant ; et, comme la triple concupiscence demeure en nous (n° 83), nous ne pouvons vivre qu'à la condition de la combattre avec acharnement ; comme, par ailleurs, Dieu nous a dotés d'un organisme surnaturel, nous devons le faire croître par les actes méritoires, et la fervente réception des Sacrements.
Tel est le sens de la définition que nous venons de donner ; le chapitre tout entier n'en sera que l'explication et le développement, et nous permettra de tirer des conclusions pratiques sur la dévotion à la Sainte Trinité, la dévotion et l'union au Verbe Incarné, et même la dévotion à la Sainte Vierge et aux Saints qui découlent de leurs rapports avec le Verbe Incarné.
Bien que l'action de Dieu et l'action de l'âme se développent parallèlement dans la vie chrétienne, nous traiterons pour plus de clarté, en deux articles successifs, du rôle de Dieu et du rôle de l'homme.

Dieu agit en nous
1° Par lui-même Il habite en nous : d’où dévotion à la Ste Trinité
  Il nous dote d’un organisme surnaturel
 
 
2° Par son Verbe Incarné qui est principalement Cause méritoire de notre vie
  Cause exemplaire de notre vie
  Cause vitale de notre vie
  D’où dévotion au Verbe incarné
 
 
3° Par Marie qui est secondairement Cause méritoire de notre vie
  Cause exemplaire de notre vie
  Cause distributrice de grâces
  D’où dévotion à Marie
 
 
4° Par les Saints et les Anges Images vivantes de Dieu : les vénérer
  Intercesseurs : les invoquer
  Modèles : les imiter
 
 
Nous vivons et agissons pour Dieu
1° En luttant contre la concupiscence
  le monde
  le démon
 
 
2° En sanctifiant nos actions Leur triple valeur
  Conditions du mérite
  Moyen de rendre nos actes plus méritoires
 
 3° En recevant  dignement les sacrements La grâce sacramentelle
  La grâce spéciale de la Pénitence et de l’Eucharistie
 
ART. I. DU RÔLE DE DIEU DANS LA VIE CHRÉTIENNE

Dieu agit en nous soit par lui-même, soit par le Verbe Incarné, soit par l'intermédiaire de la Sainte Vierge, des Anges et des Saints.

§ I. Du rôle de la Sainte Trinité

90. Le premier principe, la cause efficiente principale et la cause exemplaire de la vie surnaturelle en nous, n'est autre que la Sainte Trinité, ou, par appropriation, le Saint Esprit. Car, bien que la vie de la grâce soit l'œuvre commune des trois divines personnes, puisqu'elle est une œuvre ad extra, on l'attribue cependant spécialement au Saint Esprit parce que c'est une œuvre d'amour.
Or cette adorable Trinité contribue à notre sanctification de deux façons : elle vient habiter notre âme, et y produit un organisme surnaturel, qui, en surnaturalisant cette âme, lui permet de faire des actes déiformes.

I. L’habitation du Saint Esprit dans l’Ame

91. Puisque la vie chrétienne est une participation à la vie même de Dieu, il est évident que lui seul peut nous la conférer. Il le fait en venant habiter dans nos âmes et en se donnant à nous tout entier pour que nous puissions lui rendre nos devoirs, jouir de sa présence et nous laisser conduire par lui avec docilité pour pratiquer les dispositions et vertus de Jésus Christ  : c'est ce que les théologiens appellent la grâce incréée. Nous verrons 1° comment les trois divines personnes vivent en nous ; 2° et comment nous devons nous comporter à leur égard.

1° Comment les divines personnes habitent en nous

92. Dieu, nous dit saint Thomas, est naturellement dans les créatures de trois manières différentes : par sa puissance, en ce sens que toutes les créatures sont soumises à son empire ; par sa présence, en tant qu'il voit tout, jusqu'aux plus secrètes pensées de notre âme « omnia nuda et aperta sunt oculis ejus » ; par son essence, puisqu'il agit partout et que partout il est la plénitude de l'être et la cause première de tout ce qu'il y a de réel dans les créatures, leur communiquant sans cesse non seulement le mouvement et la vie, mais l'être lui-même (Act., XVII, 28).
Mais sa présence en nous par la grâce est d'un ordre bien supérieur et plus intime. Ce n'est pas seulement la présence du Créateur et du Conservateur qui soutient les êtres qu'il a créés ; c'est la présence de la Très Sainte et Très Adorable Trinité telle que la foi nous la révèle : le Père vient en nous et continue d'y engendrer son Verbe ; avec lui nous recevons le Fils, parfaitement égal au Père, son image vivante et substantielle, qui ne cesse d'aimer infiniment son Père comme il en est aimé ; de cet amour mutuel jaillit le Saint Esprit, personne égale au Père et au Fils, lien mutuel entre les deux, et cependant distinct de l'un et de l'autre. Que de merveilles se renouvellent dans une âme en état de grâce !
Ce qui caractérise cette présence, c'est que Dieu non seulement est en nous, mais se donne à nous pour que nous puissions jouir de lui. Selon le langage de nos saints Livres, nous pouvons dire que, par la grâce, Dieu se donne à nous comme père, comme ami, comme collaborateur, comme sanctificateur, et qu'ainsi il est vraiment le principe même de notre vie intérieure, sa cause efficiente et exemplaire.
93. A) Dans l'ordre de la nature, Dieu est en nous comme créateur et souverain maître, et nous ne sommes que ses serviteurs, sa propriété, sa chose. Mais dans l'ordre de la grâce, il se donne à nous comme notre Père, et nous sommes ses enfants adoptifs ; privilège merveilleux qui est la base de notre vie surnaturelle. C'est ce que répètent constamment saint Paul et saint Jean : « Non enim accepistis spiritum servitutis iterum in timore, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum, in quo clamamus Abba (Pater). Ipse enim Spiritus testimonium reddit spiritui nostro quod sumus filii Dei. » (Rom., VIII, 15-16).
Dieu nous adopte donc pour ses enfants, et cela d’une façon beaucoup plus parfaite que les hommes ne le font par l’adoption légale. Ceux-ci peuvent bien sans doute transmettre à des fils adoptifs leur nom et leurs biens, mais non leur sang et leur vie. « L'adoption légale, dit avec raison le cardinal Mercier (La vie intérieure, éd. 1909, p. 405), est une fiction. L'enfant adopté est considéré par les parents adoptifs comme s'il était leur enfant et reçoit d'eux l'héritage auquel aurait eu droit le fruit de leur union; la société reconnaît cette fiction et en sanctionne les effets ; néanmoins l'objet de la fiction ne se transforme pas en réalité... La grâce de l'adoption divine n'est pas une fiction... elle est une réalité. Dieu accorde à ceux qui ont foi à son Verbe la filiation divine, dit saint Jean : « Dedit eis potestatem filios Dei fieri, qui credunt in nomine ejus » (Joan., I, 12). Cette filiation n'est pas nominale, elle est effective : « Ut filii Dei nominemur et simus ». Nous entrons en possession de la nature divine, « divinæ consortes naturæ ».
94. Sans doute cette vie divine n'est en nous qu'une participation, « consortes », une similitude, une assimilation qui fait de nous non pas des dieux, mais des êtres déiformes. Il n'en est pas moins vrai que c'est, non une fiction, mais une réalité, une vie nouvelle, non pas égale, mais semblable à celle de Dieu, et qui, au témoignage de nos Saints Livres, suppose une nouvelle génération ou régénération : « Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto... per lavacrum regenerationis et renovationis Spiritus Sancti… regeneravit nos in spem vivam... voluntarie enim genuit nos verbo veritatis » (Joan., III, 5 ; Tit., III, 5 ; I Petr., I, 3 ; Jac., I, 18). Toutes ces expressions nous montrent que notre adoption n'est pas purement nominale, mais vraie et réelle, bien que très distincte de la filiation du Verbe incarné. C'est pour cela que nous devenons héritiers de plein droit du royaume céleste, cohéritiers de celui qui est notre frère aîné (Rom., VIII, 17 ; VIII, 29). N’est-ce pas le cas de redire la parole si touchante de  saint Jean : « Videte qualem caritatem dedit nobis Pater, ut filii Dei nominemur et simus » (I Joan., III, 1).
Dieu aura donc pour nous le dévouement, la tendresse d'un père. Il se compare lui-même à une mère qui ne peut jamais oublier son enfant (Is., XLIX, 15). Certes il l'a bien montré, puisque, pour sauver ses enfants déchus, il n'a pas hésité à donner et à sacrifier son Fils unique (Joan., III, 16). C'est ce même amour qui le porte à se donner tout entier, dès maintenant et d’une façon habituelle, à ses enfants adoptifs, en habitant dans leur cœur : « Si quis diligit me, sermonem meum servabit, et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus » (Joan., XIV, 23). Il habite donc en nous comme un Père très aimant et très dévoué.
95. B) Il se donne aussi à titre d'ami. L'amitié ajoute aux relations de père et de fils une certaine égalité, « amicitia æquales accipit aut facit », une certaine intimité, une réciprocité qui entraîne les plus douces communications. Or ce sont bien des relations de ce genre que la grâce met entre Dieu et nous : sans doute quand il s'agit de Dieu et de l'homme il ne peut être question d'égalité vraie, mais d'une certaine similitude qui suffit à établir une véritable intimité. Dieu nous livre en effet ses secrets ; il nous parle non seulement par son Eglise, mais aussi d'une façon intérieure par son Esprit (Joan., XIV, 26). Aussi, à la dernière Cène, Jésus déclare à ses apôtres que désormais ils ne seront plus ses serviteurs, mais ses amis, parce qu'il n'aura plus de secrets pour eux (Joan., XV, 15). Ce sera une douce familiarité qui présidera désormais à leurs rapports, cette familiarité qui existe entre amis quand ils prennent un repas en tête-à-tête : « Voici que je me tiens à la porte et frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai avec lui, je souperai avec lui et lui avec moi » (Apoc., III, 20). Admirable intimité que nous n'eussions jamais osé ambitionner, si l'Ami divin n'avait pas pris lui-même les devants ! Et cependant cette intimité s'est réalisée et se réalise encore chaque jour, non pas seulement chez les saints, mais dans les âmes intérieures qui consentent à ouvrir la porte de leur âme à l'hôte divin. C'est ce que nous atteste l'auteur de l’Imitation quand il décrit les fréquentes visites de l'Esprit Saint aux âmes intérieures, les douces conversations qu'il entretient avec elles, les consolations et les caresses dont il les comble, la paix qu'il fait régner en elles, l'étonnante familiarité avec laquelle il les traite (Imit., 1., II, c.I, v.I). Du reste, la vie des mystiques contemporaines, de la Bienheureuse sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, de sœur Elisabeth de la Trinité, de Gemma Galgani et de tant d'autres nous montrent que ces paroles de l'Imitation se réalisent tous les jours. Il est donc bien vrai que Dieu vit en nous comme un ami intime.
96. c) Il n'y reste pas oisif ; il y agit comme le plus puissant des collaborateurs. Sachant bien que, de nous-mêmes nous ne pouvons cultiver cette vie surnaturelle qu'il met en nous, il supplée à notre impuissance en collaborant avec nous par la grâce actuelle. Avons-nous besoin de lumière pour percevoir les vérités de la foi qui désormais guideront nos pas ? C'est lui, le Père des lumières, qui viendra éclairer notre intelligence sur notre fin dernière et les moyens de l'atteindre, lui qui nous suggérera de bonnes pensées inspiratrices des bonnes actions. Avons-nous besoin de force pour vouloir sincèrement orienter notre vie vers notre fin, pour le vouloir énergiquement et constamment ? C'est lui qui nous donnera ce concours surnaturel qui nous permet de vouloir et d’accomplir nos résolutions (Philip., II, 13). S’il s’agit de combattre nos passions ou de les discipliner, de vaincre les tentations qui parfois nous obsèdent, c'est lui encore qui nous donnera la force d'y résister et d'en tirer parti pour nous affermir dans la vertu (I Cor., X, 13). Quand, fatigués de faire le bien, nous serons portés au découragement et aux défaillances, il s'approchera de nous pour nous soutenir et assurer notre persévérance : « Celui qui a commencé en vous l’œuvre de votre sanctification la perfectionnera jusqu’au jour du Christ Jésus » (Philip., I, 6). En un mot, nous ne serons jamais seuls, même alors que, privés de consolation, nous nous croirons abandonnés : la grâce de Dieu sera toujours avec nous, pourvu que nous consentions à travailler avec elle (I Cor., XV, 10). Appuyés sur ce tout puissant collaborateur, nous serons invincibles car nous pouvons tout en celui qui nous fortifie (Philip., IV, 13).
97. d) Ce collaborateur est en même temps un sanctificateur : en venant habiter note âme, il la transforme en un temple saint orné de toutes les vertus (I Cor., XV, 10). Le Dieu qui vient en nous par la grâce, ce n’est pas en effet le Dieu de la nature, mais le Dieu vivant, la Trinité Sainte, source infinie de vie divine et qui ne demande qu’à nous faire participer à sa sainteté ; parfois sans doute cette habitation est attribuée au Saint-Esprit, par appropriation, parce qu'elle est une œuvre d'amour, mais, comme elle est une œuvre ad extra, elle est commune aux trois divines personnes. Voilà pourquoi saint Paul nous appelle indifféremment les temples de Dieu et les temples du Saint-Esprit (I Cor., III, 16).
Notre âme devient donc le temple du Dieu vivant, une enceinte sacrée, réservée à Dieu, un trône de miséricorde, où il se plaît à distribuer ses faveurs célestes, et qu’il orne de toutes les vertus. Nous décrirons bientôt l’organisme surnaturel dont il nous dote. Mais il est évident que la présence en nous du Dieu trois fois saint, telle que nous venons de la décrire, ne peut être que sanctifiante, et que l'Adorable Trinité vivant et agissant en nous est bien le principe de notre sanctification, la source de notre vie intérieure. Elle en est aussi la cause exemplaire, puisque, fils de Dieu par adoption, nous devons imiter notre Père. C'est du reste ce que nous comprendrons mieux en expliquant comment nous devons nous comporter à l'égard des trois divines personnes habitant en nous.

2° Nos devoirs à l’égard de la Sainte Trinité vivant en nous

98. Quand on possède en soi un trésor aussi précieux que la Trinité Sainte, il faut y penser souvent, « ambulare cum Deo intus ». Or cette pensée fait naître trois sentiments principaux : l'adoration, l'amour et l'imitation.
99. A) Le premier sentiment qui jaillit comme spontanément du cœur, c’est celui de l'adoration : « Glorificate et portate Deum in corpore vestro. » (I Cor., VI, 20). Comment, en effet, ne pas glorifier, bénir, remercier cet hôte divin qui transforme notre âme en un véritable sanctuaire ? Quand Marie eut reçu en son chaste sein le Verbe incarné, sa vie ne fut plus qu'un acte perpétuel d'adoration et de reconnaissance ; tels sont aussi, bien qu'à un degré moindre, les sentiments d'une âme qui prend conscience de l'habitation du Saint-Esprit en elle : elle comprend qu'étant le temple de Dieu, elle doit sans cesse s'offrir comme une hostie de louange à la gloire des trois divines personnes.
a) Au commencement de ses actions, en faisant le signe de la croix in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, elle leur consacre chacune de ses actions ; en les terminant, elle reconnaît que tout ce qu'elle a fait de bien doit leur être attribué : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto.
b) Elle aime à redire les prières liturgiques qui célèbrent leurs louanges : le Gloria in excelsis Deo, qui exprime si bien tous les sentiments de religion à l’égard des divines personnes et surtout du Verbe incarné ; le Sanctus, qui proclame la sainteté divine ; le Te Deum, qui est l'hymne de la reconnaissance.
c) En face de cet hôte divin, si bienveillant sans doute, mais qui ne cesse d’être Dieu, elle reconnaît humblement son entière dépendance de Celui qui est son premier principe et sa dernière fin, son incapacité à le louer comme il le mérite, et, dans ce sentiment, elle s'unit à l'Esprit de Jésus qui seul peut rendre à Dieu la gloire à laquelle il a droit : « C'est l'Esprit qui vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas ce que nous devons, selon nos besoins, demander dans nos prières ; mais l'Esprit lui-même prie pour nous avec des gémissements inénarrables. » (Rom., VIII, 26).
100. B) Après avoir adoré Dieu et proclamé son néant, l'âme se laisse aller aux sentiments de l'amour le plus confiant. Tout infini qu'il soit, il s'abaisse vers nous comme le père le plus aimant vers son fils et nous invite à l'aimer, à lui donner notre cœur (Prov., XXIII, 26). Cet amour, il a le droit de l'exiger impérieusement ; mais il préfère nous le demander doucement, affectueusement, pour qu'il y ait, pour ainsi dire, plus de spontanéité dans notre réponse, plus d'abandon filial dans notre recours à lui. Comment ne pas répondre à tant de prévenances délicates, à des sollicitudes si maternelles par un amour confiant ? Ce sera un amour pénitent, pour expier nos trop nombreuses infidélités dans le passé et dans le présent, un amour reconnaissant, pour remercier cet insigne bienfaiteur, ce collaborateur dévoué qui travaille notre âme avec tant d'assiduité ; mais surtout un amour d'amitié qui nous fera converser doucement avec le plus fidèle et le plus généreux des amis, et épouser tous ses intérêts, procurer sa gloire, faire bénir son saint nom. Ce ne sera donc pas un simple sentiment affectueux, ce sera un amour généreux, allant jusqu'au sacrifice, à l'oubli de soi, au renoncement à la volonté propre par la soumission aux préceptes et aux conseils divins.
101. C) Cet amour nous conduira donc à l'imitation de l'adorable Trinité, dans la mesure où elle est compatible avec la faiblesse humaine. Fils adoptifs d'un Père très saint, temples vivants du Saint-Esprit, nous comprenons mieux la nécessité de respecter et notre corps et notre âme. C'était la conclusion que l'Apôtre inculquait à ses disciples : « Ne savez-vous donc pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu'un souille le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint ; et ce temple c’est vous. » (I Cor., III, 16-17). L'expérience prouve qu'il n'est pas, pour les âmes généreuses, de motif plus puissant que celui-là pour les détourner du péché et les exciter à la pratique des vertus ; ne faut-il pas en effet purifier et orner sans cesse un temple où réside le Dieu trois fois saint ? Du reste, quand Notre-Seigneur veut nous proposer un idéal de perfection, il ne va pas le chercher en dehors de la sainte Trinité : « Soyez parfaits, dit-il, comme votre Père céleste est parfait (Matth., V, 48). De prime abord, cet idéal semble trop élevé ; mais quand nous nous rappelons que nous sommes les fils adoptifs du Père, et qu'il vit en nous pour y imprimer son image et collaborer à notre sanctification, nous comprenons que noblesse oblige et que c'est un devoir de nous rapprocher sans cesse des divines perfections. C'est surtout pour pratiquer la charité fraternelle que Jésus nous demande d'avoir devant les yeux ce modèle parfait qu'est l'indivisible unité des trois divines personnes : « Pour que tous soient un, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, pour que, eux aussi, ils soient un en nous » (Joan., XVII, 21). Prière touchante, dont saint Paul se fera un jour l'écho, en suppliant ses chers disciples de ne pas oublier qu'étant un seul corps et un seul esprit, n'ayant qu'un seul et même Père qui habite en tous les justes, ils doivent conserver l’unité de l'esprit par le lien de la paix (Ephes., IV, 3-6).
Pour tout résumer, nous pouvons conclure que la vie chrétienne consiste avant tout dans une union intime, affectueuse et sanctifiante avec les trois divines personnes, qui nous maintient dans l'esprit de religion, d'amour et de sacrifice.

II. De l’organisme de la vie chrétienne
 
102. Les trois divines personnes habitant le sanctuaire de notre âme, se plaisent à l'enrichir de dons surnaturels, et nous communiquent une vie semblable à la leur, qui s'appelle la vie de la grâce ou vie déiforme.
Or dans toute vie il y a un triple élément : un  principe vital, est pour ainsi dire la source de la vie ; des facultés qui permettent de produire des actes vitaux ; et enfin des actes qui en sont l'épanouissement et contribuent à son accroissement. Dans l'ordre surnaturel, Dieu vivant en nous produit en nos âmes ces trois éléments.
a) Il nous communique d'abord la grâce habituelle, qui joue en nous le rôle de principe vital surnaturel, divinise pour ainsi dire la substance même de notre âme et la rend apte, quoique d'une manière éloignée, à la vision béatifique et aux actes qui la préparent.
103. b) De cette grâce découlent les Vertus infuses et les dons du Saint-Esprit qui perfectionnent nos facultés et nous donnent le pouvoir immédiat de faire des actes déiformes, surnaturels et méritoires.
c) Pour mettre en branle ces facultés, il nous accorde des grâces actuelles qui illuminent notre intelligence, fortifient notre volonté, nous aident à agir surnaturellement et à augmenter ainsi le capital de grâce habituelle qui nous a été départi.
104. Cette vie de la grâce, bien que distincte de la vie naturelle, n'est pas simplement superposée à celle-ci, mais la pénètre tout entière, la transforme et la divinise. Elle s'assimile tout ce qu'il y a de bon dans notre nature, notre éducation, nos habitudes acquises, perfectionne et surnaturalise tous ces éléments, et les oriente vers la fin dernière, c'est-à-dire vers la possession de Dieu par la vision béatifique et l'amour qui l'accompagne.
C'est à cette vie surnaturelle qu'il appartient de diriger la vie naturelle, en vertu du principe général, déjà exposé, n° 54, que les êtres inférieurs sont subordonnés aux êtres supérieurs. Elle ne peut durer et se développer, que si elle domine et garde sous son influence les actes de l'intelligence, de la volonté et des autres facultés ; par là elle ne détruit ni ne diminue la nature, elle l'exalte et la perfectionne. C'est ce que nous allons montrer en étudiant successivement ses trois éléments.

1° De la grâce habituelle

105. Dieu voulant, dans son infinie bonté, nous élever jusqu'à lui, dans la mesure où le permet notre faible nature, nous donne un principe vital surnaturel, déiforme : c'est la grâce habituelle, grâce qu'on appelle créée , par opposition à la grâce incréée qui consiste dans l'habitation du St Esprit en nous. Cette grâce nous rend semblables à Dieu et nous unit à lui d'une façon très étroite. Ce sont les deux points de vue que nous allons exposer, en donnant la définition traditionnelle, et en précisant l'union produite par la grâce entre notre âme et Dieu.

A) Définition

106. On définit habituellement la grâce une qualité surnaturelle, inhérente à notre âme, qui nous fait participer d'une façon réelle, formelle, mais accidentelle à la nature et à la vie divine. a) C'est donc une réalité de l'ordre surnaturel, mais non une substance, puisqu'aucune substance créée ne peut être surnaturelle ; c'est une manière d'être, un état de l'âme, une qualité inhérente à la substance de notre âme, qui la transforme, l'élève au-dessus de tous les êtres naturels les plus parfaits ; qualité permanente de sa nature, qui demeure en nous tant que nous ne la chassons pas de notre âme en commettant volontairement un péché mortel. « Elle est, dit le Card. Mercier en s'appuyant sur Bossuet, cette qualité spirituelle que Jésus répand dans nos âmes ; laquelle pénètre le plus intime de notre substance ; qui s'imprime dans le plus secret de nos âmes, et qui se répand (par les vertus) dans toutes les puissances et les facultés de l'âme ; qui la possède intérieurement, la rend pure et agréable aux yeux de ce divin Sauveur, la fait être son sanctuaire, son temple, son tabernacle, enfin son lieu de délices. » (La vie intérieure, p. 401)
107. b) Cette qualité nous rend, selon l'énergique expression de S. Pierre, participants de la nature divine, divinæ consortes natura ; elle nous fait entrer, dit S. Paul, en communion avec l’Esprit Saint, communicatio Sancti Spiritus (II Cor., XIII, 13), en société avec le Père et le Fils, ajoute S. Jean (Joan., I, 3). Elle fait de nous non pas certes les égaux de Dieu, mais des êtres déiformes, semblables à lui ; et nous donne non pas la vie divine elle-même, qui est essentiellement incommunicable, mais une vie semblable à la sienne. C'est ce que nous avons à expliquer, dans la mesure où l'intelligence humaine peut le saisir.
108. 1) La vie propre de Dieu, c'est de se voir lui-même directement et de s'aimer infiniment. Nulle créature, si parfaite qu'on la suppose, ne peut par elle-même contempler l'essence divine, « qui habite une lumière inaccessible » (Tim., VI, 16). Mais Dieu, par un privilège entièrement gratuit, appelle l'homme à contempler cette divine essence dans le ciel ; et, comme il en est incapable, il élève, dilate et fortifie son intelligence par la lumière de gloire. Alors, nous dit S. jean, nous serons semblables à Dieu, parce que nous le verrons comme il se voit lui-même, ou, ce qui est la même chose, comme il est en lui-même (Joan., III, 2). Nous verrons, ajoute S. Paul, non plus à travers le miroir des créatures, mais face à face, sans intermédiaire, sans nuage, face à face, avec une clarté lumineuse (I Cor., XIII, 12-13). Par là nous participerons, quoique d'une façon finie, à la vie même de Dieu, puisque nous le connaîtrons de la façon dont il se connaît lui-même et que nous l'aimerons comme il s'aime. Ce que les théologiens expliquent en disant que l'essence divine viendra s'unir au plus intime de notre âme, et nous servira d'espèce impresse pour nous permettre de la voir sans aucun intermédiaire créé, sans aucune image.
109. 2) Or la grâce habituelle est déjà une préparation à la vision béatifique et comme un avant-goût de cette faveur, prælibatio visionis beatificæ ; c'est le bouton qui déjà contient la fleur, bien que celle-ci ne doive s'épanouir que plus tard ; elle est donc du même genre que la vision béatifique elle-même, et participe à sa nature.
Essayons une comparaison si imparfaite soit-elle. Je puis connaître un artiste de trois façons : par l'étude de ses œuvres, - le portrait que m'en trace un de ses amis intimes, - ou enfin par les rapports directs que j'ai avec lui. La première de ces connaissances est celle que nous avons de Dieu par la vue de ses œuvres, connaissance inductive bien imparfaite, puisque ses œuvres, tout en manifestant sa sagesse et sa puissance, ne me disent rien de sa vie intérieure. La seconde répond assez bien à la connaissance que nous donne la foi : sur le témoignage des écrivains sacrés, et surtout du Fils de Dieu, je crois ce qu'il plaît à Dieu de me révéler non plus seulement sur ses œuvres et ses attributs, mais sur sa vie intime ; je crois que de toute éternité il engendre un Verbe qui est son Fils, qu'il l'aime et qu'il en est aimé, et que de cet amour mutuel jaillit le St Esprit. Sans doute je ne comprends pas, je ne vois pas, surtout, mais je crois d'une certitude inébranlable, et cette foi me fait participer d'une façon voilée, obscure, mais réelle à la connaissance que Dieu a de lui-même. Ce ne sera que plus tard, par la vision béatifique, que se réalisera le troisième mode de connaissance ; mais, comme on le voit, le second est de même nature au fond que ce dernier, et assurément très supérieur à la connaissance rationnelle.
110. c) Cette participation à la vie divine est non pas simplement virtuelle, mais formelle. Une participation virtuelle ne nous fait posséder une qualité que d'une façon diverse de celle qui se trouve dans la cause principale ; ainsi la raison est une participation virtuelle à l'intelligence divine, parce qu'elle nous fait connaître la vérité, mais d'une façon bien différente de la connaissance que Dieu en a. Il n'en est pas ainsi de la vision béatifique et, toute proportion gardée, de la foi : celles-ci nous font connaître Dieu comme il se connaît lui-même, non pas au même degré sans doute, mais de la même manière.
111. d) Cette participation n’est pas substantielle mais accidentelle. Ainsi elle se distingue de la génération du Verbe, qui reçoit toute substance du Père ; et de l’union hypostatique qui est une union substantielle de la nature humaine et de la nature divine dans l'unique personne du Verbe : nous gardons en effet notre personnalité, et notre union avec Dieu n'est pas substantielle. C'est la doctrine de S. Thomas : « La grâce étant bien supérieure à la nature humaine, ne peut être ni une substance, ni la forme substantielle de l'âme ; elle ne peut en être que la forme accidentelle » (Sum. theol., Ia IIæ, q.110, a.2 ad 2). Et, pour expliquer sa pensée il ajoute que ce qui est substantiellement en Dieu nous est donné accidentellement et nous fait participer à sa divine bonté.
Avec ces restrictions, on évite de tomber dans le panthéisme, et l'on a cependant une idée très haute de la grâce, qui nous apparaît comme une divine similitude imprimée par Dieu dans notre âme (Gen., I, 26).
112. Pour nous faire comprendre cette divine ressemblance, les Pères emploient diverses comparaisons.
1) Notre âme, disent-ils, est une image vivante de la Trinité, une sorte de portrait en miniature, puisque le Saint Esprit lui-même vient s'imprimer en nous comme le cachet sur une cire molle, et y laisse ainsi sa divine similitude. Ils en concluent que l'âme en état de grâce est d'une beauté ravissante, puisque l'artiste qui y peint cette image est infiniment parfait, n'étant autre que Dieu lui-même. Ils en concluent avec raison que, loin de détruire ou ternir cette image, nous devons la rendre chaque jour plus ressemblante. - Ou bien encore ils comparent notre âme à ces corps transparents qui, recevant la lumière du soleil, en sont comme pénétrés et acquièrent un éclat incomparable qu'ils répandent ensuite autour d'eux ; ainsi notre âme, semblable à un globe de cristal éclairé par le soleil, reçoit la lumière divine, resplendit d'un vif éclat et le réfléchit sur les objets qui l'entourent.
113. 2) Pour montrer que cette ressemblance ne demeure pas à la surface, mais pénètre jusqu'au plus intime de notre âme, ils ont recours à la comparaison du fer et du feu. De même, disent-ils, qu'une barre de fer plongée dans un brasier ardent, acquiert bientôt l'éclat, la chaleur et la souplesse du feu, ainsi notre âme, plongée dans la fournaise de l'amour divin, s'y débarrasse de ses scories, et devient brillante, brûlante et souple aux divines inspirations.
114. 3) Un auteur contemporain, voulant exprimer l'idée que la grâce est une vie nouvelle, la compare à une greffe divine entée sur le sauvageon de notre nature, et qui se combine avec notre âme pour y constituer un principe vital nouveau, et par là même une vie bien supérieure. Mais, de même que la greffe ne confère pas au sauvageon toute la vie de l'essence à laquelle on l'a empruntée, mais seulement telle ou telle de ses propriétés vitales, ainsi la grâce sanctifiante ne nous donne pas toute la nature de Dieu, mais quelque chose de sa vie qui constitue pour nous une vie nouvelle ; nous participons donc à la vie divine, mais ne la possédons pas dans sa plénitude.
Cette divine similitude prépare évidemment notre âme à une union très intime avec l'adorable Trinité qui habite en elle.

B) Union entre notre âme et Dieu

115. De ce que nous avons dit sur l'habitation de la Sainte Trinité dans notre âme (n° 92), il résulte qu'entre nous et l'hôte divin existe une union morale très intime et très sanctifiante. Mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus, quelque chose de physique  dans cette union ?
116. a) Les comparaisons employées par les Pères sembleraient l'indiquer.
1) Un grand nombre d'entre eux nous disent que l'union de Dieu avec l'âme est semblable à celle de l'âme et du corps : « Il y a deux vies en nous, dit saint Augustin, la vie du corps et celle de l'âme, la vie du corps, c'est l'âme, et la vie de l'âme, c'est Dieu » (Enarrat. In  psal. 70, sermo 2, n.3, P.L. 36, 893). Ce ne sont là évidemment que des analogies ; tâchons de dégager la vérité qu'elles contiennent. L'union entre le corps et l'âme est substantielle, si bien qu'ils ne forment plus qu'une seule et même nature, une seule et même personne. Il n'en est pas ainsi de l'union entre notre âme et Dieu : nous conservons toujours notre nature et notre personnalité, et demeurons ainsi essentiellement distincts de la divinité. Mais, de même que l'âme donne au corps la vie dont il jouit, ainsi Dieu, sans être la forme de l'âme, lui donne sa vie surnaturelle, vie non pas égale, mais véritablement et formellement semblable à la sienne ; et cette vie constitue une union très réelle entre notre âme et Dieu. Elle suppose une réalité concrète que Dieu nous communique et qui sert de trait d'union entre lui et nous ; assurément cette relation nouvelle n'ajoute rien à Dieu, mais elle perfectionne notre âme et la rend déiforme ; l'Esprit Saint est ainsi non la cause formelle, mais la cause efficiente et exemplaire de notre sanctification.
117. 2) Cette même vérité se dégage de la comparaison faite par quelques auteurs, entre l'union hypostatique et l'union de notre âme avec Dieu. Assurément la différence entre les deux est essentielle : l'union hypostatique est substantielle et personnelle, puisque la nature divine et la nature humaine, bien que parfaitement distinctes, ne forment plus en Jésus-Christ qu'une seule et même personne, tandis que l'union de l'âme à Dieu par la grâce nous laisse notre personnalité propre, essentiellement distincte de la personnalité divine et ne nous unit à Dieu que d'une façon accidentelle : « Elle se fait, en effet, par l'intermédiaire de la grâce sanctifiante, "accident" surajouté à la substance de l'âme ; or, dans le langage scolastique, l'union d'un accident et d'une substance s'appelle une union "accidentelle". » (Cardinal Mercier, La Vie intérieure, éd. 1919, p. 392)
Il n'en est pas moins vrai que l'union de l'âme à Dieu est bien une union de substance à substance, que l'homme et Dieu sont en contact aussi intime que le fer et le feu qui l'enveloppe et le pénètre, que le cristal et la lumière. Pour tout résumer en un mot, l'union hypostatique fait un homme-Dieu, l'union de la grâce fait des hommes divinisés ; et de même que les actions du Christ sont divino-humaines ou théandriques, ainsi celles du juste sont déiformes, faites en commun par Dieu et par nous, et à ce titre méritoires de la vie éternelle qui n'est autre chose qu'une union immédiate avec la divinité. On peut donc dire, avec le P. de Smedt, « que l'union hypostatique est le type de notre union avec Dieu par la grâce et que celle-ci en est l'image la plus parfaite qu'une pure créature puisse reproduire en elle. » (Notre Vie surnaturelle, p. 51).
Concluons avec le même auteur, que l'union de la grâce n'est pas purement morale, mais qu'elle contient un élément physique qui nous permet de l'appeler physico-morale : « La nature divine est véritablement et dans son être propre unie à la substance de l'âme par un lien spécial de manière que l'âme juste possède en elle la nature divine comme lui appartenant, et, par conséquent possède un caractère divin, une perfection d'ordre divin, une beauté divine, infiniment supérieure à tout ce qu'il peut y avoir de perfection naturelle, dans une créature quelconque existante ou possible. » (op. cit., p. 49).
118. b) Si, laissant de côté les comparaisons, nous étudions le côté doctrinal de la question, nous arrivons à la même conclusion.
1) Dans le ciel, les élus voient Dieu face à face, sans intermédiaire ; c'est l'essence divine elle-même qui joue le rôle d'espèce impresse. Il y a donc entre eux et la Divinité une union vraie, réelle, qu'on peut appeler physique, puisque Dieu ne peut être vu et possédé qu'à la condition d'être présent à leur esprit par son essence et ne peut être aimé que s'il est effectivement uni à leur volonté comme objet d'amour. Or, la grâce n'est autre chose qu'un commencement, un germe de la gloire.
Donc l'union commencée sur terre entre notre âme et Dieu par la grâce est au fond du même genre que celle de la gloire, réelle et en un certain sens physique comme elle. Ainsi conclut le P. Froget, dans son beau livre de L'Habitation du Saint-Esprit (p. 159), en s'appuyant sur de nombreux textes de saint Thomas : « Dieu est donc réellement, physiquement, substantiellement présent au chrétien qui a la grâce ; et ce n'est pas une simple présence matérielle, c'est une vraie possession accompagnée d'un commencement de jouissance ».
2) Cette même conclusion découle encore de l'analyse de la grâce elle-même. Selon l'enseignement du Docteur Angélique, basé sur les textes mêmes de la Sainte Ecriture que nous avons cités, la grâce habituelle nous est donnée pour jouir non seulement des dons divins, mais des personnes divines elles-mêmes (Som. theol., I, q.43, a.3 ad I). Or, ajoute un disciple de saint Bonaventure, pour jouir d'une chose, il faut la présence de cet objet, et par conséquent pour jouir de l'Esprit Saint, sa présence est nécessaire aussi bien que le don créé qui nous unit à lui (Compend. Theol. veritatis, 1.I.c.9). Et comme la présence du don créé est réelle et physique, celle du Saint-Esprit ne doit-elle pas être du même genre ?
Ainsi donc les déductions de la foi aussi bien que les comparaisons des Pères, nous autorisent à dire que l’union de notre âme avec Dieu par la grâce n'est pas seulement morale, qu'elle n'est pas non plus substantielle au sens propre, mais qu'elle est tellement réelle qu'on peut l'appeler physico-morale. Comme elle demeure en même temps voilée et obscure, et qu'elle est progressive, en ce sens que nous en percevons d'autant mieux les effets que nous cultivons davantage la foi et les dons du Saint-Esprit, les âmes ferventes, qui soupirent après l'union divine, se sentent vivement pressées d'avancer chaque jour dans la pratique des vertus et des dons.

2° Des vertus et des dons, ou des facultés de l’ordre surnaturel

Après avoir rappelé leur existence et leur nature, nous parlerons successivement des vertus et des dons.

A) Existence et nature

119. La vie surnaturelle, insérée dans notre âme par la grâce habituelle, demande, pour agir et se développer, des facultés de l'ordre surnaturel, que la libéralité divine nous octroie généreusement sous le nom de vertus infuses et de dons du Saint Esprit : « L'homme juste, nous dit Léon XIII, qui vit de la vie de la grâce, et qui agit par le moyen des vertus qui jouent en lui le rôle de facultés, a besoin aussi des sept dons du Saint Esprit » (Encycl Divinum illud munus, 9 mai 1897). Il convient en effet que nos facultés naturelles, qui d'elles-mêmes ne peuvent produire que des actes du même ordre, soient perfectionnées et divinisées par des habitudes infuses qui les élèvent et les aident à agir surnaturellement. Et parce que la libéralité de Dieu est grande, il nous en donne de deux sortes : les vertus, qui, sous la direction de la prudence, nous permettent d'agir surnaturellement avec le concours de la grâce actuelle ; et les dons qui nous rendent si dociles à l'action du Saint Esprit que, guidés par une sorte d'instinct divin, nous sommes, pour ainsi dire, mus et dirigés par ce divin Esprit. Mais il faut remarquer que ces dons, qui nous sont conférés avec les vertus et la grâce habituelle, ne s'exercent d'une façon fréquente et intense que chez les âmes mortifiées, qui, par une longue pratique des vertus morales et théologales, ont acquis cette souplesse surnaturelle qui les rend complètement dociles aux inspirations du Saint Esprit.
120. La différence essentielle entre les vertus et les dons vient donc de leur façon différente d'agir en nous : dans la pratique des vertus, la grâce nous laisse actifs, sous l'influence de la prudence ; dans l’usage des dons, quand ils ont atteint leur plein développement, elle demande de nous plus de souplesse que d'activité, comme nous l'exposerons plus à fond, en traitant de la voie unitive. En attendant, une comparaison nous aidera à le comprendre : quand une Mère apprend à son enfant à marcher, tantôt elle se contente de guider ses pas en l’empêchant de tomber, et tantôt elle le prend dans ses bras pour lui faire franchir un obstacle ou le reposer ; dans le premier cas, c'est la grâce coopérante des vertus ; dans le second, c'est la grâce opérante des dons.
Mais il résulte de là que, normalement, les actes faits sous l'influence des dons sont plus parfaits que ceux qui se font seulement sous l'influence des vertus, précisément parce que l'action du Saint-Esprit dans le premier cas est plus active et plus féconde.

B) Des vertus infuses

121. Il est certain, d'après le Concile de Trente, qu'au moment même de la justification nous recevons les vertus infuses de foi, d'espérance et de charité. Et c'est la doctrine commune, confirmée par le Catéchisme du Concile de Trente, que les vertus morales de Prudence, de justice, de force et de tempérance nous sont communiquées au même moment. N'oublions pas que ces vertus nous donnent non pas la facilité, mais le pouvoir surnaturel prochain de faire des actes surnaturels ; il faudra des actes répétés pour y ajouter cette facilité que donne l'habitude acquise.
Voyons comment ces vertus surnaturalisent nos facultés.
a) Les unes sont théologales, parce qu'elles ont Dieu pour objet matériel, et quelque attribut divin pour objet formel. La foi nous unit à Dieu même, suprême vérité, et nous aide à tout voir, à tout apprécier à sa divine lumière. L'espérance nous unit à Celui qui est la source de notre bonheur, toujours prêt à déverser sur nous ses bienfaits pour achever notre transformation, et à nous aider par son puissant secours à faire des actes de confiance absolue et d'abandon filial. La charité nous élève jusqu'à Dieu souverainement bon en lui-même ; et, sous son influence, nous nous complaisons dans les perfections infinies de Dieu plus que si elles étaient nôtres, nous désirons qu'elles soient connues et glorifiées, nous nouons avec Lui une sainte amitié, une douce familiarité, et ainsi nous lui devenons de plus en plus semblables. Ces trois vertus théologales nous unissent donc directement à Dieu.
122. b) Les vertus morales, qui ont pour objet un bien honnête distinct de Dieu, et pour motif l'honnêteté même de cet objet, favorisent et perpétuent cette union à Dieu, en réglant si bien nos actions que, malgré les obstacles qui se trouvent au dedans et en dehors de nous, elles tendent sans cesse vers Dieu. C'est ainsi que la prudence nous fait choisir les meilleurs moyens pour tendre vers notre fin surnaturelle. La justice, en nous faisant rendre au prochain ce qui lui est dû, sanctifie nos rapports avec nos frères de manière là nous rapprocher de Dieu. La force arme notre âme contre l'épreuve et la lutte, nous fait endurer avec patience les souffrances, et entreprendre avec une sainte audace les travaux les plus rudes pour procurer la gloire de Dieu. Et, parce que le plaisir coupable nous en détournerait, la tempérance modère notre ardeur pour le plaisir, et le subordonne à la loi du devoir.
Toutes ces vertus ont donc leur rôle pour écarter l'obstacle, et même nous fournir des moyens positifs pour aller à Dieu.

C) Des dons du Saint Esprit

123. Sans les décrire en détail (ce que nous ferons plus tard), qu'il nous suffise ici de montrer leur correspondance avec les vertus.
Les dons, sans être plus parfaits que les vertus théologales et surtout que la charité, en perfectionnent l'exercice. Ainsi le don d'intelligence nous fait pénétrer plus avant dans les vérités de foi pour en découvrir les trésors cachés et les harmonies mystérieuses ; et celui de science nous fait envisager les choses créées dans leurs rapports avec Dieu. Le don de crainte fortifie l'espérance en nous détachant des faux biens d'ici-bas, qui pourraient nous entraîner au péché, et par là même augmente notre désir des biens du ciel. Le don de sagesse, en nous faisant goûter les choses divines, augmente notre amour pour Dieu. La prudence est grandement perfectionnée par le don de conseil, qui nous fait connaître dans les cas particuliers et difficiles, ce qu'il est expédient de faire ou de ne pas faire. Le don de piété perfectionne la vertu de religion, qui se rattache à la justice, en nous faisant voir en Dieu un père que nous sommes heureux de glorifier par amour. Le don de force complète la vertu du même nom, en nous excitant à pratiquer ce qu'il y a de plus héroïque dans l'endurance et dans l'action. Enfin le don de crainte, outre qu'il facilite l'espérance, perfectionne la tempérance en nous, faisant redouter les châtiments et les maux qui résultent de l'amour illégitime des plaisirs.
C'est ainsi que se développent harmonieusement dans notre âme les vertus et les dons, sous l'influence de la grâce actuelle, dont il nous reste à dire un mot.

3° De la grâce actuelle

De même que, dans l'ordre de la nature, nous avons besoin du concours de Dieu pour passer de la puissance à l'acte, ainsi dans l'ordre surnaturel nous ne pouvons mettre en œuvre nos facultés sans le secours de la grâce actuelle.
124. Nous exposerons : 1° sa notion, 2° son mode d'action, 3° sa nécessité.
A) Notion. La grâce actuelle est un secours surnaturel et transitoire que Dieu nous donne pour éclairer notre intelligence et fortifier notre volonté dans la production des actes surnaturels.
a) Elle agit donc directement sur nos facultés spirituelles, l'intelligence et la volonté, non plus seulement pour élever ces facultés à l'ordre surnaturel, mais pour les mettre en branle, et leur faire produire des actes surnaturels. Donnons un exemple : avant la justification, ou l'infusion de la grâce habituelle, elle nous éclaire sur la malice et les redoutables effets du péché, pour nous le faire détester. Après la justification, elle nous montre, à la lumière de la foi, l'infinie beauté de Dieu et sa miséricordieuse bonté, afin de nous le faire aimer de tout notre cœur.
b) Mais, à côté de ces grâces intérieures, il en est d'autres qu'on appelle extérieures, et qui, en agissant directement sur nos sens et nos facultés sensitives, atteignent indirectement nos facultés spirituelles, d'autant qu'elles sont souvent accompagnées de véritables secours intérieurs. Ainsi la lecture des Saints Livres ou d’un ouvrage chrétien, l’audition d'un sermon, d'un morceau de musique religieuse, d'une bonne conversation sont des grâces extérieures : par elles-mêmes, elles ne fortifient pas la volonté ; mais produisent en nous des impressions favorables, qui ébranlent l'intelligence et la volonté, et les inclinent vers le bien surnaturel. Et d'ailleurs Dieu y joindra souvent des motions intérieures, qui, éclairant l'intelligence et fortifiant la volonté, nous aideront puissamment à nous convertir ou à devenir meilleurs. C'est ce que nous pouvons conclure de cette parole du livre des Actes, qui nous montre le Saint Esprit ouvrant le cœur d'une femme nommée Lydie pour qu'elle soit attentive à la prédication de Saint Paul (Act ., XVI, 14). Du reste, Dieu, qui sait que nous nous élevons du sensible au spirituel, s'adapte à notre faiblesse, et se sert des choses visibles pour nous porter à la vertu.
125. B) Son mode d'action.
a) La grâce actuelle influe sur nous d'une façon à la fois morale et physique : d'une façon morale, par la persuasion et les attraits, comme une mère qui, pour aider son enfant à marcher, l'appelle doucement et l'attire en lui promettant une récompense ; d'une façon physique, en ajoutant des forces nouvelles à nos facultés, trop faibles pour agir par elles-mêmes, comme on voit une mère prendre son enfant sous les bras, et l'aider, non seulement de la voix, mais du geste, à faire quelques pas en avant. Toutes les Ecoles admettent que la grâce opérante agit physiquement en produisant en notre âme des mouvements indélibérés ; mais s'il s'agit de la grâce coopérante, il y a entre les diverses écoles théologiques quelques divergences qui n'ont d'ailleurs que peu d'importance au point de vue pratique : nous n'entrons pas dans ces discussions, ne voulant pas baser notre spiritualité sur des questions controversées.
b) A un autre point de vue, la grâce prévient notre libre consentement ou l'accompagne dans l'accomplissement de l'acte. Ainsi la pensée me vient de faire un acte d’amour de Dieu, sans que j'aie rien fait pour la susciter : c’est une grâce prévenante, une bonne pensée que Dieu me donne ; si je lui fais bon accueil, et m'efforce de produire cet acte d'amour, je le fais à l'aide de la grâce adjuvante ou concomitante. Analogue à cette distinction est celle de la grâce opérante, par laquelle Dieu agit en nous sans nous, et de la grâce coopérante, par laquelle Dieu agit en nous et avec nous, avec notre libre collaboration.
126. C) Sa nécessité. Le principe général, c'est que la grâce actuelle est nécessaire pour tout acte surnaturel, puisqu'il doit y avoir proportion entre l'effet et son principe.
a) Ainsi, quand il s'agit de la conversion, c'est-à-dire, du passage du péché mortel à l'état de grâce, nous avons besoin d'une grâce surnaturelle pour faire les actes préparatoires de foi, d'espérance, de pénitence et d'amour et même pour le commencement de la foi, pour ce pieux désir de croire qui en est le premier pas.
b) C'est aussi par la grâce actuelle que nous persévérons dans le bien pendant le cours de notre vie et jusqu'à l'heure de notre mort. Pour cela en effet : 1) il faut résister aux tentations qui s'attaquent même aux âmes justes, et qui sont parfois si pressantes et si tenaces que nous ne pouvons y résister sans le secours de Dieu. Aussi Notre Seigneur recommande à ses apôtres, même après la dernière Cène, de veiller et de prier, c'est-à-dire de s'appuyer, non pas seulement sur ses propres efforts, mais sur la grâce pour ne pas succomber à la tentation (Matth., XXVI, 41). 2) Mais il faut de plus accomplir tous ses devoirs, et l'effort énergique, constant que requiert cet accomplissement ne peut se faire sans le secours de la grâce : celui qui a commencé en nous l'œuvre de la perfection peut seul la mener à bonne fin (Philip., I, 6) ; l'auteur de notre vocation au salut a seul mission pour y mettre la dernière main (I Petr., V, 10).
127. Cela est vrai surtout pour la persévérance finale qui est un don spécial et un grand don : mourir en état de grâce, malgré toutes les tentations qui viennent nous assaillir au dernier moment, ou échapper à ces luttes par une mort douce ou subite, où l'on s'endort dans le Seigneur, c'est, au langage des Conciles, la grâce des grâces que l’on ne saurait trop demander, qu'on ne peut mériter strictement, mais qu’on peut obtenir par la prière et par une fidèle coopération à la grâce.
c) Et quand on veut non seulement persévérer, mais croître chaque jour en sainteté, éviter les fautes vénielles de propos délibéré et diminuer le nombre des fautes de fragilité, ne faut-il pas encore compter sur les faveurs divines ? Prétendre que nous pouvons vivre longtemps sans commettre quelque faute qui retarde notre avancement spirituel, c'est aller contre l'expérience des âmes les meilleures qui se reprochent si amèrement leurs défaillances, c'est contredire Saint Jean qui nous déclare que ceux-là se font illusion qui s'imaginent ne pas commettre de péché (I Joan., I, 8), c'est contredire le Concile de Trente qui condamne ceux qui disent que l'homme justifié peut, pendant toute sa vie, éviter les fautes vénielles sans un privilège spécial de Dieu (Sess., VI, can. 23).
128. La grâce actuelle nous est donc nécessaire, même après la justification, et voilà pourquoi nos Saints Livres insistent tant sur la nécessité de la prière, par laquelle on l'obtient de la miséricorde divine, ainsi que nous l'expliquerons plus tard. Nous pouvons aussi l'obtenir par nos actes méritoires, ou en d'autres termes par notre libre coopération à la grâce ; car plus nous sommes fidèles à profiter des grâces actuelles qui nous sont départies, et plus Dieu se sent incliné à nous en accorder de nouvelles.

Conclusions

129. 1° Nous devons donc avoir la plus grande estime pour la vie de la grâce ; c'est une vie nouvelle, une vie qui nous unit et nous assimile à Dieu, avec tout l'organisme nécessaire à son fonctionnement. Et c'est une vie beaucoup plus parfaite que la vie naturelle. Si la vie intellectuelle est bien au-dessus de la vie végétative et de la vie sensitive, la vie chrétienne dépasse infiniment plus la vie simplement raisonnable ; celle-ci en effet est due à l'homme, du moment que Dieu se résout à le créer, tandis que la vie de la grâce surpasse toutes les activités et tous les mérites des créatures les plus parfaites. Quelle est celle en effet qui pourrait jamais réclamer le droit de devenir le fils adoptif de Dieu, le temple du Saint Esprit, le privilège de voir Dieu face à face comme il se voit lui-même ? Nous devons donc estimer cette vie plus que tous les biens créés, la regarder comme le trésor caché, pour l'acquisition duquel il ne faut pas hésiter à vendre tout ce qu'on possède.
130. 2° Quand on possède ce trésor, il faut tout sacrifier plutôt que de nous exposer à le perdre. Nul plus que le chrétien ne doit se respecter lui-même, non pas certes à cause de ses propres mérites, mais à cause de cette vie divine à laquelle il participe, et parce qu'il est le temple du Saint Esprit, temple saint dont on ne doit pas ternir la beauté (Ps., XCII, 5)
131. 3° Bien plus, nous devons évidemment utiliser, cultiver cet organisme surnaturel dont nous sommes dotés. S'il a plu à la bonté divine de nous élever à un état supérieur, de nous donner largement des vertus et des dons qui perfectionnent nos facultés naturelles, si elle nous offre à chaque instant sa collaboration pour les mettre en œuvre, ce serait bien mal reconnaître sa libéralité que de rejeter ces dons, en ne faisant que des actes naturellement bons, ou en ne faisant produire que des fruits imparfaits à la vigne de notre âme. Plus le donateur s'est montré généreux, et plus il attend de nous une collaboration active et féconde. C'est ce qui nous apparaîtra mieux encore quand nous aurons vu le rôle de Jésus dans la vie chrétienne.

§ II. Du rôle de Jésus dans la vie chrétienne

132. C'est la Trinité Sainte tout entière qui nous confère cette participation à la vie divine que nous venons de décrire. Mais elle le fait à cause des mérites et satisfactions de Jésus-Christ, qui de ce chef joue un rôle si essentiel dans notre vie surnaturelle que celle-ci est appelée avec raison vie chrétienne.
D'après la doctrine de saint Paul, Jésus-Christ est le chef de l'humanité régénérée comme Adam l'avait été de la race humaine à son berceau, mais d'une façon beaucoup plus parfaite. Par ses mérites il a reconquis nos droits à la grâce et à la gloire ; par ses exemples il nous montre comment nous devons vivre pour nous sanctifier et mériter le ciel ; mais il est avant tout la tête d'un corps mystique dont nous sommes les membres : il est donc la cause méritoire, exemplaire et vitale de notre sanctification.

1° Jésus cause méritoire de notre vie spirituelle

133. Quand nous disons que jésus est la cause méritoire de notre sanctification, nous prenons ce mot dans son sens le plus étendu, en tant qu'il comprend à la fois la satisfaction et le mérite.
Logiquement la satisfaction précède le mérite, en ce sens qu'il faut réparer d'abord l'offense faite à Dieu pour obtenir le pardon de nos péchés et mériter la grâce ; mais en réalité tous les actes libres de Notre-Seigneur étaient en même temps satisfactoires et méritoires ; et tous avaient une valeur morale infinie, comme nous l'avons dit n° 78. Il ne nous reste qu'à tirer de cette vérité quelques conclusions.
A) Il n'est pas de péché irrémissible, pourvu que, contrits et humiliés, nous en demandions humblement pardon. C'est ce que nous faisons au saint tribunal de la pénitence, où la vertu du sang de Jésus nous est appliquée par l'intermédiaire du ministre de Dieu. C’est ce que nous faisons encore au saint sacrifice de la messe, où Jésus continue de s'offrir, par les mains du prêtre, comme victime de propitiation, excite dans notre âme des sentiments profonds de contrition, nous rend Dieu propice, nous obtient un pardon de plus en plus complet de nos péchés et une rémission plus abondante de la peine que nous devrions subir pour les expier. Nous pouvons ajouter que tous nos actes chrétiens, unis aux souffrances de Jésus, ont une valeur satisfactoire pour nous et pour les âmes pour lesquelles nous les offrons.
134. B) Jésus a mérité aussi pour nous toutes les grâces dont nous avons besoin pour atteindre notre fin surnaturelle, et cultiver en nous la vie chrétienne : « il nous a bénis dans le Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles » (Ephes., I, 3) : grâces de conversion, grâces de persévérance, grâces pour résister aux tentations, grâces pour bien profiter de nos épreuves, grâces de consolation au milieu de nos épreuves, grâces de renouvellement spirituel, grâces de seconde conversion, grâce de persévérance finale, il nous a tout mérité ; et il nous affirme que tout ce que nous demandons à son Père en son nom, c'est-à-dire, en nous appuyant sur ses mérites, nous sera accordé.
Pour nous inspirer plus de confiance, il a institué les sacrements, signes visibles qui nous confèrent la grâce dans toutes les circonstances importantes de notre vie, et nous donnent droit à des grâces actuelles que nous obtenons en temps opportun.
135. C) Il a fait plus encore ; il nous a donné le pouvoir de satisfaire et de mériter, voulant ainsi nous associer à lui comme causes secondaires, et faire de nous les ouvriers de notre propre sanctification. Il nous en fait même un précepte et la condition essentielle de notre vie spirituelle. S'il a porté sa croix, c'est pour que nous le suivions en portant la nôtre (Matth., XVI, 24). Ainsi l'ont compris les Apôtres : « Si nous voulons avoir part à sa gloire, dit S. Paul, il faut que nous ayons part à ses souffrances » (Rom., VIII, 17) ; et S. Pierre ajoute que si le Christ a souffert pour nous, c'est afin que nous marchions sur ses traces (I Petr., II, 21). Il y a plus, les âmes généreuses se sentent pressées, comme S. Paul, de souffrir joyeusement, en union avec le Christ, pour son corps mystique qui est l'Eglise (Colos., I, 24) ; ainsi elles ont part à l'efficacité rédemptrice de sa Passion et collaborent secondairement au salut de leurs frères. Comme cette doctrine est plus vraie, plus noble, plus consolante que l'incroyable affirmation de certains Protestants qui ont le triste courage d'affirmer que le Christ, ayant suffisamment souffert pour nous, nous n'avons plus qu’à jouir des fruits de sa rédemption, sans boire son calice ! Ils prétendent par là rendre hommage à la plénitude des mérites du Christ, tandis qu'en réalité ce pouvoir de mériter ne fait que mieux ressortir la plénitude de la rédemption. N’est-il pas en effet plus honorable pour le Christ de manifester la fécondité de ses satisfactions en nous associant à son œuvre rédemptrice et en nous rendant capables d'y collaborer, quoique d'une façon secondaire, en imitant ses exemples ?

2° Jésus cause exemplaire de notre vie

136. Jésus ne s'est pas contenté de mériter pour nous ; il a voulu être la cause exemplaire, le modèle vivant de notre vie surnaturelle.
Nous avions grand besoin d'un modèle de ce genre ; car, pour cultiver une vie, qui est une participation à la vie même de Dieu, il faut nous rapprocher le plus possible de la vie divine. Or, comme le remarque en effet S. Augustin, les hommes que nous avions sous les yeux étaient trop imparfaits pour nous servir de modèles, et Dieu, qui est la sainteté même, semblait trop distant. C'est alors que le Fils éternel de Dieu, sa vivante image, se fait homme et nous montre par ses exemples comment on peut sur terre se rapprocher de la perfection divine. Fils de Dieu et fils de l'homme, il a vécu une vie vraiment déiforme, et a pu nous dire : « Qui videt me, videt et Patrem », celui qui me voit voit mon Père (Joan., XIV, 9). Ayant manifesté dans ses actions la sainteté divine, il a pu nous proposer comme possible l'imitation des divines perfections (Matth., V, 48). Aussi le Père nous le propose-t-il comme modèle : au baptême et à la transfiguration, il apparaît aux disciples et leur dit en parlant de son Fils : « Voici mon Fils en qui j'ai pris mes complaisances » (Matth., III, 17). Puisqu'il prend en lui toutes ses complaisances, c'est donc qu'il veut que nous l'imitions. Aussi Notre Seigneur nous dit en toute confiance : « Ego sum via... nemo venit ad Patrem nisi per me... Discite a me, quia mitis sum et humilis corde... Exemplum enim dedi vobis ut quemadmodum ego feci vobis, ita et vos facialis » (Joan., XIV, 6 ; Matth., XI, 29 ; Joan., XIII, 15). Et qu'est-ce au fond que l'Evangile sinon le récit des faits et gestes de Notre Seigneur, en tant qu'ils sont proposés à notre imitation (Act., I, 1). Qu'est-ce que le christianisme sinon l'imitation de Jésus-Christ ; si bien que S. Paul résumera tous les devoirs chrétiens en celui d'imiter Notre Seigneur (I Cor., IV, 16 ; cfr. XI, 1 ; Ephes., V, 1). Voyons donc quelles sont les qualités de ce modèle.
137. a) Jésus est un modèle parfait ; de l'aveu même de ceux qui ne croient pas à sa divinité, il est le type le plus accompli de vertu qui ait jamais paru sur terre. Il a pratiqué les vertus au degré héroïque, et avec les dispositions intérieures les plus parfaites : religion à l'égard de Dieu, amour du prochain, anéantissement à l'égard de lui-même, horreur du péché et de ce qui peut y conduire. Et cependant c’est un modèle imitable et universel, plein d'attirance, et dont les exemples sont pleins d'efficacité.
138. b) C'est un modèle que tous peuvent imiter : car il a voulu épouser nos misères et nos faiblesses, subir même la tentation, nous être semblable en tout, sauf le péché (Hebr., IV, 15). Pendant trente années, il a vécu de la vie la plus cachée, la plus obscure, la plus commune, obéissant à Marie et à Joseph, travaillant comme un apprenti et un ouvrier (Matth., XIII, 55) ; et par là il est devenu le modèle accompli de la plupart des hommes qui n'ont que des devoirs obscurs à remplir, et qui doivent se sanctifier au milieu des occupations les plus communes. Mais il a eu aussi sa vie publique, il a pratiqué l'apostolat soit dans une élite, en formant ses apôtres, soit sur les masses, en évangélisant les foules ; alors il a souffert de la fatigue et de là faim ; il a joui de l'amitié de quelques-uns, comme il a eu à supporter l'ingratitude des autres ; il a eu ses succès et ses revers ; en un mot il a passé par les péripéties de tout homme qui a des relations avec des amis et avec le public. Sa vie souffrante nous a donné l'exemple de la patience la plus héroïque au milieu des tortures physiques et morales qu'il a endurées non seulement sans se plaindre, mais en priant pour ses bourreaux. Et qu'on ne dise pas qu'étant Dieu, il a moins souffert ; il était homme aussi : doué d'une sensibilité exquise, il a senti plus vivement que nous ne pouvons le faire l'ingratitude des hommes, l'abandon de ses amis, la trahison de Judas ; il a éprouvé de tels sentiments d'ennui, de tristesse, de crainte qu'il n'a pu s'empêcher de prier pour que le calice d'amertume s'éloignât de lui si c'était possible ; et, sur la croix, il a poussé ce cri déchirant qui montre la profondeur de ses angoisses : « Deus Deus meus, ut quid dereliquisti me » (Matth., XXVII, 46 ; Marc, XV, 34). Il a donc été un modèle universel.
139. c) Il se montre aussi plein d'attirance. Il avait annoncé que, lorsqu'il serait élevé de terre (faisant allusion au supplice de la croix), il attirerait tout à lui (Joan., XII, 32). Cette prophétie s'est réalisée ; en voyant ce que Jésus a fait et souffert pour eux, les cœurs généreux se sont épris d'amour pour le divin Crucifié, et par là même pour sa croix ; malgré les répugnances de la nature, ils portent vaillamment leurs croix intérieures ou extérieures, soit pour ressembler davantage à leur divin Maître, soit pour lui témoigner leur amour en souffrant avec lui et pour lui, soit pour avoir une part plus abondante aux fruits de la rédemption, et collaborer avec lui à la sanctification de leurs frères. C'est ce qui apparaît dans la vie des Saints qui courent avec plus d'avidité après les croix que les mondains, après les plaisirs.
140. d) Cette attirance est d'autant plus forte qu'il y joint l'efficacité de sa grâce et toutes les actions de Jésus avant sa mort étant méritoires, il nous a mérité la grâce d'en faire de semblables ; quand nous considérons son humilité, sa pauvreté, sa mortification et ses autres vertus, nous sommes entraînés à l'imiter non seulement par la force persuasive de ses exemples, mais encore par l'efficacité des grâces qu'il nous a méritées en pratiquant les vertus, et qu'il nous accorde à cette occasion.
141. Il y a surtout certaines actions de Notre Seigneur qui sont plus importantes, et auxquelles nous devons nous unir spécialement comme contenant des grâces plus abondantes : ce sont ses mystères. Ainsi le mystère de l'incarnation nous a mérité une grâce de renoncement à nous-mêmes et d'union à Dieu, Notre Seigneur nous ayant offert avec Lui pour nous consacrer tous à son Père ; le mystère du crucifiement nous a mérité la grâce de crucifier la chair et ses convoitises ; le mystère de la Mort nous a mérité de mourir au péché et à ses causes, etc. C'est du reste ce que nous comprendrons mieux en voyant comment Jésus est la tête du corps mystique dont nous sommes les membres.

3° Jésus tête d'un corps mystique ou source de vie

142. Cette doctrine se trouve déjà substantiellement dans la parole de Notre Seigneur : « Je suis la vigne et vous êtes les branches » (Joan., XV, 5). Il affirme en effet que nous recevons notre vie de Lui comme les branches de la vigne la reçoivent du cep auquel elles sont unies. Cette comparaison fait donc ressortir la communauté de vie qui existe entre Notre Seigneur et nous ; de là il est facile de passer à l’action du corps mystique où Jésus, comme tête, fait passer la vie dans ses membres. C'est saint Paul qui insiste le plus sur cette doctrine si féconde en résultats.
Dans un corps il faut une tête, une âme et des membres. Ce sont ces trois éléments que nous allons décrire, en suivant la doctrine de l'Apôtre.
143. 1° La tête exerce dans le corps humain un triple rôle : rôle de prééminence, puisqu'elle en est de beaucoup la partie principale ; rôle de centre d'unité, puisqu'elle relie ensemble et dirige tous les membres ; rôle d'influx vital puisque c'est d'elle que part le mouvement et la vie. Or c'est bien cette triple fonction que Jésus exerce dans l'Eglise et sur les âmes. a) Il a assurément la prééminence sur tous les hommes, lui qui, comme homme-Dieu, est le premier-né de toute créature, l'objet des complaisances divines, le modèle achevé de toutes les vertus, la cause méritoire de notre sanctification, lui qui, à cause de ses mérites, a été exalté au-dessus de toute créature, et devant qui tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers. b) C'est lui qui est dans l'Eglise le centre d'unité. Deux choses sont essentielles à un organisme parfait : la variété des organes et des fonctions qu'ils remplissent, et leur unité dans un principe commun ; sans ce double élément on n'aurait qu'une masse inerte ou un agrégat d'êtres vivants sans lien organique. Or c'est encore Jésus qui, après avoir établi dans l'Eglise la variété des organes par l'institution d'une hiérarchie, demeure le centre d'unité, puisque c'est lui, le chef invisible mais réel, qui imprime aux chefs hiérarchiques la direction et le mouvement. c) C'est lui qui est aussi le principe de l'influx vital qui anime et vivifie tous les membres. Même comme homme, il reçoit la plénitude de la grâce pour nous la communiquer (Joan., I, 14, 16). N'est-il pas en effet la cause méritoire de toutes les grâces que nous recevons, et qui nous sont distribuées par l'Esprit Saint ? Aussi le Concile de Trente affirme sans hésiter cette action, cet influx vital de Jésus sur les justes (Sess. VI, ch. VIII)
144. 2° A tout corps il faut non seulement une tête, mais une âme. Or, c'est le Saint Esprit (c'est-à-dire la Sainte Trinité désignée par ce nom) qui est l'âme du corps mystique dont Jésus est la tête : c'est lui en effet qui répand dans les âmes la charité et la grâce méritées par Notre Seigneur (Rom., V, 5). Voilà pourquoi il est appelé l'Esprit qui vivifie : « Credo in Spiritum... vivificantem ». Voilà pourquoi Saint Augustin nous dit que le Saint Esprit est au corps de l'Eglise ce que l'âme est au corps naturel (Sermo 187 de tempore). Cette expression a du reste été consacrée par Léon XIII dans son Encyclique sur le Saint Esprit (9 mai 1897). C'est encore ce divin Esprit qui distribue les divers charismes : aux uns le discours de sagesse ou la grâce de la prédication, aux autres le don des miracles, à ceux-ci le don de prophétie, à ceux-là le don des langues, etc (I Cor., XII, 6).
145. Cette double action du Christ et de l'Esprit Saint, loin de se gêner, se complète. Le Saint Esprit nous vient par le Christ. Quand Jésus vivait sur terre, il possédait en son âme sainte la plénitude de l'Esprit ; par ses actions et surtout par ses souffrances et par sa mort, il a mérité que cet Esprit nous fût communiqué ; c'est donc grâce à lui que l'Esprit Saint vient nous communiquer la vie et les vertus du Christ, et nous rendre semblables à lui. Ainsi tout s'explique : Jésus, étant homme peut seul être la tête d'un corps mystique composé d'hommes, puisque la tête et les membres doivent être de même nature ; mais, comme homme, il ne peut par lui-même conférer la grâce nécessaire à la vie de ses membres ; le Saint Esprit y supplée en remplissant ce rôle ; mais, comme il le fait en vertu des mérites du Sauveur, on peut dire que l'influx vital part bien de Jésus pour arriver à ses membres.
146. 3° Quels sont donc les membres de ce corps mystique ? Tous ceux qui sont baptisés. C'est en effet par le baptême que nous sommes incorporés au Christ, dit Saint Paul (I Cor., XII, 13). Voilà pourquoi il ajoute que nous avons été baptisés dans le Christ, que par le baptême nous revêtons le Christ (Rom., VI, 3 ; Galat., III, 25 ; Rom., XIII, 17), c'est-à-dire, participons aux dispositions intérieures du Christ ; ce que le Décret aux Arminiens explique en disant que par le baptême nous devenons membres du Christ et du corps de l'Eglise (Denzinger-Bann, n°696). Il en résulte que tous les baptisés sont membres du Christ, mais à des degrés divers : les justes lui sont unis par la grâce habituelle et tous les privilèges qui l'accompagnent ; les pécheurs par la foi et l'espérance ; les bienheureux par la vision béatifique. Quant aux infidèles, ils ne sont pas actuellement membres de son corps mystique ; mais, tant qu'ils sont sur terre, ils sont appelés à le devenir ; il n'y a que les damnés qui soient pour toujours exclus de ce privilège.
147. 4° Conséquences de ce dogme. A) C'est sur cette incorporation au Christ qu'est basée la communion des Saints ; les justes ici-bas, les âmes du Purgatoire et les Saints du ciel font tous partie du corps mystique de Jésus, tous participent à sa vie, reçoivent son influence et doivent s'aimer et s'entr'aider comme les membres d'un même corps ; car, nous dit Saint Paul, « si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, et si un membre est glorifié, tous se réjouissent avec lui (I Cor., XII, 26).
148. B) C'est pour cela que tous les chrétiens sont frères : il n'y a plus désormais ni Juif, ni Grec, ni homme libre ni esclave ; nous sommes tous un dans le Christ Jésus (Rom., X, 12). Nous sommes donc tous solidaires, et ce qui est utile à l'un est utile aux autres, puisque, quelle que soit la diversité des dons et des offices, le corps tout entier profite de ce qu'il y a de bon dans chacun des membres, de même que chaque membre profite à son tour des biens du corps tout entier. C'est encore cette doctrine qui explique pourquoi Notre Seigneur a pu dire : ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites ; la tête en effet s'identifie avec les membres.
149. C) Il en résulte que, selon la doctrine de Saint Paul, les chrétiens sont le complément du Christ ; Dieu en effet « l’a donné pour chef suprême à l'Eglise, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous (Ephes., I, 23). Jésus en effet, parfait en lui-même, a besoin d’un complément pour former son corps mystique : à ce point de vue, il ne se suffit pas à lui-même, il a besoin de membres pour exercer toutes les fonctions vitales. Et M. Olier conclut : « Prêtons nos âmes à l'Esprit de Jésus-Christ, pour qu'il prenne accroissement en nous. S'il trouve des sujets disposés, il se dilate, il s'augmente, se répand dans leurs cœurs, et les embaume de l'onction spirituelle dont il est lui-même embaumé » (Pensées, p. 15-16). C'est ainsi que nous pouvons et devons compléter la Passion du Sauveur Jésus, en souffrant comme il a souffert, afin que cette passion, si complète en elle-même, se complète encore dans ses membres à travers le temps et l'espace (Colos., I, 24). On le voit donc, il n'est rien de plus fécond que cette doctrine sur le corps mystique de Jésus.

Conclusion : Dévotion au Verbe Incarné

150. De tout ce que nous avons dit sur le rôle de Jésus dans la vie spirituelle, il résulte que, pour cultiver cette vie, nous devons vivre dans une union intime, affectueuse et habituelle avec lui, en d'autres termes pratiquer la dévotion au Verbe Incarné : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure produit des fruits abondants » (Joan., XV, 5). C'est ce que nous inculque la Sainte Eglise, en nous rappelant à la fin du Canon de la Messe, que c'est par Lui que nous recevons tous les biens spirituels, par Lui que nous Sommes sanctifiés, vivifiés et bénis, par Lui, avec Lui et en Lui que nous devons rendre tout honneur et toute gloire à Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint Esprit : « Per quem hæc omnia, Domine, semper bona creas, sanctificas, benedicis et præstas nobis ; per ipsum, et cum ipso et in ipso est tibi Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti omnis honor et gloria ». C'est tout un programme de vie spirituelle : ayant tout reçu de Dieu par le Christ, c'est par Lui que nous devons glorifier Dieu, par Lui que nous devons demander de nouvelles grâces, avec Lui et en Lui que nous devons faire toutes nos actions.
151. 1° Jésus étant le parfait adorateur de son Père, ou, comme dit M. Olier, le religieux de Dieu, le seul qui puisse lui offrir des hommages infinis, il est évident que, pour rendre nos devoirs à la Sainte Trinité, nous ne pouvons mieux faire que de nous unir étroitement à lui chaque fois que nous voulons accomplir nos devoirs de religion. C'est d'autant plus facile que Jésus, étant la tête d'un corps mystique dont nous sommes les membres, adore son Père non pas seulement en son nom, mais au nom de tous ceux qui sont incorporés à lui, et met à notre disposition les hommages qu'il rend à Dieu, nous permettant de nous les approprier pour les offrir à la Sainte Trinité.
152. 2° C'est aussi avec Lui et par Lui que nous pouvons le plus efficacement demander de nouvelles grâces ; car Jésus, Souverain Prêtre, ne cesse de prier pour nous (Hebr., VII, 25). Même, quand nous avons eu le malheur d'offenser Dieu, il plaide notre cause avec d'autant plus d'éloquence qu'il offre en même temps son sang versé pour nous (I Joan., II, 1). De plus il donne à nos prières une valeur telle que si nous prions en son nom, c'est-à-dire, en nous appuyant sur ses mérites infinis, nous sommes sûrs d'être exaucés (Joan., XVI, 23). La valeur de ses mérites est en effet communiquée à ses membres, et Dieu ne peut rien refuser à son Fils (Hebr., V, 7).
153. 3° Enfin c'est en union avec lui qu'il faut faire toutes nos actions, ayant habituellement, selon une belle expression de M. Olier, Jésus devant les yeux, dans le cœur et dans les mains : devant les yeux, c'est-à-dire en le considérant comme le modèle que nous devons imiter, et nous demandant, comme Saint Vincent de Paul : Que ferait Jésus s'il était à ma place ? dans le cœur, en attirant en nous ses dispositions intérieures, sa pureté d'intention, sa ferveur, pour faire nos actions en son esprit ; dans les mains, en exécutant avec générosité, énergie et constance les bonnes inspirations qu'il nous a suggérées.
Alors notre vie sera transformé et nous vivrons de la vie du Christ : « Je vis, non pas moi, car c'est Jésus qui vit en Moi » (Gal., II, 20).

§ III. Du rôle de la Sainte Vierge, des Saints et des Anges dans la vie chrétienne

154. Assurément il n'y a qu'un Dieu, et qu'un Médiateur nécessaire, Jésus-Christ (I Tim., II, 5). Mais il a plu à la Sagesse et à la Bonté divine de nous donner des protecteurs, des intercesseurs et des modèles qui soient ou qui du moins paraissent plus près de nous : ce sont les Saints qui, ayant reproduit en eux-mêmes les perfections divines et les vertus de Notre Seigneur, font partie de son corps mystique et s'intéressent à nous qui sommes leurs frères.  En les honorant, c'est Dieu lui-même que nous honorons en eux, c'est un reflet de ses perfections ; en les invoquant, c'est à Dieu que vont en dernière analyse nos invocations, puisque nous demandons aux Saints d'être nos intercesseurs auprès de Dieu ; en imitant leurs vertus  c'est Jésus que nous imitons, puisqu’eux-mêmes n'ont été saints que dans la mesure où ils ont reproduit les vertus du divin Modèle. Cette dévotion aux Saints, loin de nuire au culte de Dieu et du Verbe Incarné, ne fait donc que le confirmer et le compléter. Comme parmi les Saints, la mère de Jésus occupe un rang à part, nous exposerons d'abord son rôle, puis celui des Saints et des Anges.

1° Du rôle de Marie dans la vie chrétienne

155. Fondement de ce rôle. Ce rôle dépend de son étroite union avec Jésus ou en d'autres termes du dogme de la maternité divine, qui a pour corollaire sa dignité et son rôle de mère des hommes.
A). C’est au jour de l'Incarnation que Marie devient la mère de Jésus, la mère d'un Fils-Dieu, la mère de Dieu, Or, si nous tenons compte du dialogue entre l'Ange et la Vierge, Marie est mère de Jésus, non pas seulement en tant que celui-ci est une personne privée, mais en tant qu’il est Sauveur et Rédempteur. « L’ange ne parle pas seulement des grandeurs personnelles de Jésus ; c'est le Sauveur, c'est le Messie attendu, c'est le Roi éternel de l'humanité régénérée dont on propose à Marie de devenir la Mère... Toute l’œuvre rédemptrice est suspendue au Fiat de Marie. Et de cela la Vierge a pleine conscience. Elle sait ce que Dieu lui propose ; elle consent à ce que Dieu lui demande, sans restriction ni condition ; son Fiat répond à l'ampleur des propositions divines, il s'étend à toute l'œuvre rédemptrice » (Bainville, p. 73-75). Marie est donc la mère du Rédempteur, et comme telle, associée à son œuvre rédemptrice, et elle tient dans l’ordre de la réparation la place qu'Eve a tenu dans l'ordre de notre ruine spirituelle, ainsi que les Pères le feront remarquer avec saint Irénée.
Mère de Jésus, Marie aura avec les trois divines personnes les relations les plus intimes : elle sera la Fille bien-aimée du Père, et son associée dans l'œuvre de l'Incarnation ; la Mère du Fils, ayant droit à son respect, à son amour, et même, sur terre, à son obéissance, et devenant, par la part qu'elle aura à ses mystères, part secondaire, mais réelle, sa collaboratrice dans l'œuvre du salut des hommes et de leur sanctification ; le temple vivant, le sanctuaire privilégié du Saint Esprit, et, dans un sens analogique, son Epouse, en ce sens qu'avec lui et en dépendance de lui, elle travaillera à enfanter des âmes à Dieu.
156. B) C'est aussi au jour de l’Incarnation que Marie devient la mère des hommes. Jésus, nous l'avons dit (n°142) est le chef de l'humanité régénérée, la tête d'un corps mystique, dont nous sommes les membres. Or Marie, mère du Sauveur, l'engendre tout entier, par conséquent comme chef de l'humanité, comme tête du corps mystique. Elle engendre donc aussi ses membres, tous ceux qui sont incorporés à lui, tous les régénérés où ceux qui sont appelés à le devenir. Ainsi, en devenant la mère de Jésus selon la chair, elle devient en même temps la mère de ses membres selon l'esprit. La scène du Calvaire ne fera que confirmer cette vérité ; au moment même où notre rédemption va être complétée par la mort du Sauveur, celui-ci dit à Marie, en lui montrant saint Jean, et en lui tous ses disciples présents ou futurs : Voici votre fils ; et à saint Jean lui-même : Voici votre mère ; c'était déclarer, d'après une tradition qui remonte jusqu'à Origène, que tous les régénérés étaient les enfants spirituels de Marie.
C'est de ce double titre de mère de Dieu et de mère des hommes que découle le rôle de Marie dans notre vie spirituelle.
157. 2° Marie cause méritoire de la grâce. Nous avons vu (n°133) que Jésus est la cause méritoire principale et au sens propre de toutes les grâces que nous recevons. Marie, son associée dans l'œuvre de notre sanctification, a mérité secondairement et seulement de congruo, d'un mérite de convenance toutes ces mêmes grâces. Elle ne les a méritées que secondairement, c'est-à-dire en dépendance de son Fils, et parce que Celui-ci lui a conféré le pouvoir de mériter pour nous.
Elle les a méritées d'abord au jour de l'Incarnation, au moment où elle a prononcé son fiat. Car l'Incarnation c'est la rédemption commencée, et coopérer à l'Incarnation c'est donc coopérer à la rédemption, aux grâces qui en seront le fruit, et, par conséquent à notre salut et à notre sanctification.
158. Toute sa vie d'ailleurs, Marie, dont la volonté est en tout conforme à celle de Dieu comme à celle de son Fils, s'associe à l'œuvre réparatrice : c'est elle qui élève Jésus, qui nourrit et prépare pour l'immolation la victime du Calvaire ; associée à ses joies comme à ses épreuves, à ses humbles travaux dans la maison de Nazareth, à ses vertus, elle s'unira, par une compassion très généreuse, à la passion et à la mort de son Fils, redisant son fiat au pied de la croix et consentant à l'immolation de celui qu'elle aime beaucoup plus qu'elle-même, et son cœur aimant sera transpercé d'un glaive douloureux : « tuam ipsius animam gladius pertransibit » (Luc, II, 35). Que de mérites n'a-t-elle pas acquis par cette immolation parfaite !
Elle continue d'en acquérir par ce long martyre qu'elle endure après le retour de son Fils au ciel : privée de la présence de celui qui faisait son bonheur, soupirant ardemment après le moment où elle pourra lui être unie pour toujours, et acceptant amoureusement cette épreuve pour faire la volonté de Dieu et contribuer à édifier l’Eglise naissante, elle accumule pour nous d'innombrables mérites. Ses actes sont d'autant plus méritoires qu'ils sont faits avec une pureté d'intention plus parfaite : « magnificat anima mea Dominum », une ferveur plus intense, accomplissant en son intégrité la volonté de Dieu : « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum », et une union plus étroite avec Jésus, source de tout mérite.
Sans doute ces mérites étaient avant tout pour elle-même et augmentaient son capital de grâce et ses droits à la gloire ; mais, en vertu de la part qu'elle prenait à l’œuvre rédemptrice, elle méritait aussi de congruo pour tous, et si elle est pleine de grâce pour elle-même, elle laisse cette grâce déborder sur nous, selon la parole de saint Bernard (In Assumpt., sermo II, 2)
159. 3° Marie cause exemplaire. Après Jésus, Marie est le plus beau modèle que nous puissions imiter : le Saint Esprit qui, en vertu des mérites de son Fils, vivait en elle, en a fait une copie vivante des vertus de ce Fils. Jamais elle n'a commis la moindre faute, la moindre résistance à la grâce, exécutant à la lettre le fiat mihi secundum verbum tuum. Aussi les Pères, en particulier saint Ambroise et le pape saint Libère, la représentent comme le modèle achevé de toutes les vertus, « charitable et prévenante pour toutes ses compagnes, toujours prompte à leur rendre service, ne disant ou ne faisant rien qui pût leur causer la moindre peine, les aimant toutes et aimée de toutes » ( J. V. Bainvel, Le Saint Cœur de Marie, p. 313-314).
Qu'il nous suffise de rappeler les vertus signalées dans l'Evangile lui-même : 1) sa foi profonde, qui lui fait croire sans hésitation les choses si merveil-leuses que l'Ange lui annonce de la part de Dieu, foi dont la félicite Elisabeth inspirée par le Saint Esprit : « Heureuse celle qui a cru » (Luc, I, 45). 2) sa virginité, qui apparaît dans sa réponse à l'Ange : « Quomoda fiet istud, quoniam virum non cognosco ? » qui montre sa ferme volonté de demeurer vierge, même s'il fallait pour cela sacrifier la dignité de mère du Messie ; 3) son humilité, qui éclate par le trouble où la plongent les éloges de l'Ange, par sa déclaration d'être toujours la servante du Seigneur au moment même où elle est proclamée mère de Dieu, par ce Magnificat anima mea Dominum qu'on a appelé l'extase de son humilité par l'amour qu'elle montre pour la vie cachée, alors qu'en sa qualité de mère de Dieu, elle avait droit à tous les honneurs ; 4) son recueille-ment intérieur qui lui fait recueillir et ruminer silencieusement tout ce qui se rapporte à son divin Fils ; 5) son amour pour Dieu et pour les hommes, qui lui fait accepter généreusement. toutes les épreuves d'une longue vie, et surtout l'immolation de son Fils au Calvaire et la longue séparation de ce Fils bien--aimé depuis l'Ascension jusqu'au moment de sa mort.
160. Ce modèle si parfait est en même temps plein d'attirance : Marie est une simple créature comme nous, c'est une sœur, c'est une mère que nous nous sentons portés à imiter, ne fût-ce que pour lui témoigner notre reconnaissance, notre vénération et notre amour.
C’est d'ailleurs un modèle facile à imiter, en ce sens du moins que Marie s'est sanctifiée dans la vie commune, dans l'accomplissement de ses devoirs de jeune fille et de mère, dans les humbles soins du ménage, dans la vie cachée, dans les joies comme dans les tristesses, dans l'exaltation comme dans les humiliations les plus profondes.
Nous sommes donc certains d'être dans une voie très sûre quand nous imitons la sainte Vierge : c'est le meilleur moyen d'imiter Jésus et d'obtenir sa puissante médiation.
161. 4° Marie médiatrice universelle de grâce. Depuis longtemps saint Bernard avait formulé cette doctrine dans ce texte si connu : « Sic est voluntas ejus qui totum nos habere voluit per Mariam » (Sermo de aquæductus, n°7).  Il importe d'en préciser le sens. Il est certain que Marie nous a donné d'une façon médiate toutes les grâces en nous donnant Jésus l'auteur et la cause méritoire de la grâce. Mais de plus, d'après l'enseignement de plus en plus unanime,  il n'est pas une seule grâce accordée aux hommes qui ne vienne immédiatement de Marie, c'est-à-dire sans son intervention. Il s'agit donc ici d'une médiation immédiate, universelle, mais subordonnée à celle de Jésus.
162. Pour préciser davantage cette doctrine, disons avec le P. de la Broise (Marie, mère de grâce, p. 23-24) que « l'ordre présent des décrets divins veut que tout bienfait surnaturel accordé au monde soit accordé avec le concours de trois volontés, et qu’aucun ne le soit autrement. C'est d'abord la volonté de Dieu qui confère toutes les grâces ; puis la volonté de Notre Seigneur, médiateur qui les mérite et les obtient en toute justice, par lui-même ; enfin la volonté de Marie, médiatrice secondaire, qui les mérite et les obtient en toute convenance par Notre Seigneur ". Cette médiation est immédiate, en ce sens que, pour chaque grâce accordée par Dieu, Marie intervient par ses mérites passés ou ses prières actuelles ; mais cela n'implique pas nécessairement que la personne qui reçoit ces grâces doive prier Marie : celle-ci peut intervenir sans qu'on le lui demande. Elle est universelle, s'étendant à toutes les grâces accordées aux hommes depuis la chute d'Adam. Elle demeure subordonnée à la médiation de Jésus, en ce sens que Marie ne peut mériter ou obtenir de grâces que par son divin Fils ; et ainsi la médiation de Marie ne fait que mieux ressortir la valeur et la fécondité de la médiation de Jésus.
Cette doctrine vient d’être confirmée par l’office et la Messe propres en l’honneur de Marie médiatrice, accordée par le Pape Benoît XV aux églises de Belgique et à toutes celles de la chrétienté qui lui en feront la demande. C’est donc une doctrine sûre et que nous pouvons utiliser en pratique : elle ne peut que nous inspirer une grande confiance en Marie.

Conclusion : Dévotion à la Sainte Vierge

163. Marie ayant un rôle si important dans notre vie spirituelle, nous devons avoir à son égard une grande dévotion. Ce mot veut dire dévouement, et le dévouement c'est le don de soi. Nous serons donc dévots à Marie, si nous nous donnons complètement à elle et, par elle, à Dieu. En cela nous ne ferons qu'imiter Dieu lui-même qui se donne à nous et nous donne son Fils par son intermédiaire. Nous donnerons notre intelligence par la vénération la plus profonde, notre volonté par une confiance absolue, notre cœur par l'amour le plus filial, notre être tout entier par une imitation aussi parfaite que possible de ses vertus.
164. A) Vénération profonde. Cette vénération est basée sur la dignité de mère de Dieu et les conséquences qui en découlent. Nous ne pourrons en effet jamais trop estimer celle que le Verbe Incarné révère comme sa mère, que le Père contemple avec amour comme sa fille bien-aimée et que le Saint Esprit regarde comme son temple de prédilection. Le Père la traite avec le plus grand respect en lui envoyant un Ange qui la salue comme Pleine de grâce, et lui demande son consentement à l'œuvre de l'Incarnation pour laquelle il veut se l'associer si intimement; le Fils la vénère, l'aime comme sa mère et lui obéit ; le Saint Esprit vient en elle et y prend ses complaisances. En vénérant Marie, nous ne faisons donc que nous associer aux trois divines personnes et estimer ce qu'elles estiment.
Sans doute il y a des excès à éviter, en particulier tout ce qui tendrait à l'égaler à Dieu, à en faire la source de la grâce. Mais tant que nous la considérons comme une créature, qui n'a de grandeur, de sainteté, de puissance qu'autant que Dieu lui en confère, il n'y a pas d'excès à craindre : c'est Dieu que nous vénérons en elle.
Cette vénération doit être plus grande que celle que nous avons pour les Anges et les Saints, précisément parce que par sa dignité de mère de Dieu, par son rôle de médiatrice, par sa sainteté elle surpasse toutes les créatures. Aussi son culte, tout en étant un culte de dulie et non de latrie, est appelé avec raison le culte d'hyperdulie, étant supérieur à celui qu'on rend aux Anges et aux Saints.
165. B) Confiance absolue : elle est fondée sur la puissance et la bonté de Marie. a) Cette puissance vient non d'elle-même, mais de son pouvoir d'intercession, Dieu ne voulant rien refuser de légitime à celle qu'il vénère et aime plus que toutes les créatures. Rien de plus équitable : Marie ayant fourni à Jésus cette humanité, qui lui a permis de mériter, ayant collaboré avec lui par ses actions et ses souffrances à l'œuvre rédemptrice, il est convenable qu'elle ait une part à la distribution des fruits de la rédemption ; il ne refusera donc rien de ce qu'elle demandera de légitime, et ainsi on pourra dire qu'elle est toute-puissante par ses supplications, omnipotentia supplex. b) Quant à sa bonté, elle est celle d'une mère qui reporte sur nous, membres de Jésus-Christ, l'affection qu'elle a pour son Fils ; d'une mère qui, nous ayant enfantés dans la douleur, au milieu des angoisses du Calvaire, aura d'autant plus d'amour pour nous que nous lui avons plus coûté.
Donc notre confiance à son égard sera inébranlable et universelle.
1) Inébranlable, malgré nos misères et nos fautes ; elle est en effet une mère de miséricorde, mater misericordie, qui n'a pas à s'occuper de justice, mais qui a été choisie pour exercer avant tout la compassion, la bonté, la condescendance : sachant que nous sommes exposés aux attaques de la concupiscence, du monde et du démon, elle a pitié de nous qui ne cessons pas d'être ses enfants, même quand nous sommes tombés dans le péché. Aussi, dès que nous manifestons la moindre bonne volonté, le désir de revenir à Dieu, elle nous accueille avec bonté ; et souvent même, c'est elle qui, prévenant ces bons mouvements, nous obtiendra les grâces qui les exciteront dans notre âme. L'Eglise l'a si bien compris qu'elle a institué une fête, pour certains diocèses, sous ce vocable qui semble étrange d'abord, mais qui au fond est parfaitement justifié, de Cœur immaculé de Marie refuge des pécheurs ; précisément parce qu'elle est immaculée et n'a jamais commis la moindre faute, elle n'en a que plus de compassion pour ses pauvres enfants qui eux n'ont pas, comme elle, le privilège de l'exemption de la concupiscence.
2) Universelle, c'est-à-dire, s'étendant à toutes les grâces dont nous avons besoin, grâces de conversion, d'avancement spirituel, de persévérance finale, grâces de préservation au milieu des dangers, des angoisses, des difficultés les plus graves qui puissent se présenter. C'est cette confiance que recommande si instamment Saint Bernard : « Si les tempêtes des tentations s'élèvent, si vous êtes au milieu des écueils des tribulations, jetez les yeux sur l'étoile de la mer, appelez Marie à votre secours; si vous êtes ballotté sur les vagues de la superbe, de l'ambition, de la médisance, de la jalousie, regardez l'étoile, invoquez Marie. Si la colère, l'avarice, les plaisirs de la chair agitent la barque de votre âme, regardez Marie. Si troublé par la grandeur de vos crimes, confus de l'état misérable de votre conscience, saisi d’horreur à la pensée du jugement, vous commencez à vous enfoncer dans l'abîme de la tristesse et du désespoir, pensez à Marie. Au milieu des périls, des angoisses, des incertitudes, pensez à Marie, invoquez Marie. Que son invocation, que sa pensée ne quittent ni votre cœur ni vos lèvres, et, pour obtenir plus sûrement le secours de ses prières, ne négligez pas d'imiter ses exemples. En la suivant, vous ne vous égarez pas, en la suppliant vous ne pouvez désespérer, en pensant à elle vous ne vous égarez pas. Tant qu'elle vous tient par la main, vous ne pouvez choir ; sous sa protection vous n'avez rien à craindre ; sous sa conduite, point de fatigue, et par sa faveur on arrive sûrement au but » (Homil. II, de Laudibus Virg. Matris, 17). Et comme nous avons constamment besoin de grâce pour vaincre nos ennemis et progresser, c’est souvent qu'il faut nous adresser à celle qui est si bien appelée Notre Dame du perpétuel secours.
166. C) A la confiance nous joindrons l'amour, amour filial, plein de candeur, de simplicité, de tendresse et de générosité. Elle est assurément la plus aimable des mères, puisque Dieu, l'ayant destinée à être la mère de son Fils, lui a donné toutes les qualités qui rendent une personne aimable, la délicatesse, le tact, la bonté, le dévouement d'une mère. Elle est la plus aimante, car son cœur a été créé tout exprès pour aimer un Fils-Dieu et l'aimer aussi parfaitement que possible. Or cet amour qu'elle avait pour son Fils, elle le reporte sur nous qui sommes les membres vivants de ce divin Fils, son extension et son complément; aussi cet amour éclate dans le mystère de la Visitation, où elle s'empresse de porter à sa cousine Elisabeth ce Jésus qu'elle a reçu dans son sein, et qui par sa seule présence sanctifie toute la maison ; aux noces de Cana, où attentive à tout ce qui se passe elle intervient auprès de son Fils pour éviter aux jeunes mariés une pénible humiliation ; au Calvaire, où elle consent à sacrifier ce qu’elle a de plus cher pour nous sauver ; au Cénacle, où elle exerce son pouvoir d'intercession pour obtenir aux Apôtres une plus grande abondance des dons du Saint Esprit.
167. Si elle est la plus aimable et la plus aimante des mères, elle doit être aussi la plus aimée. C'est bien là en effet l'un de ses privilèges les plus glorieux : partout où Jésus est connu et aimé, Marie l'est aussi : on ne sépare pas la mère du Fils, et, tout en tenant compte de la différence entre l'un et l'autre, on les entoure de la même affection, bien qu'à un degré différent : au Fils on rend l'amour qui est dû à Dieu, à Marie celui qu'on doit à la Mère d'un Dieu, amour tendre, généreux, dévoué, mais subordonné à l'amour de Dieu.
C'est un amour de complaisance, qui se réjouit des grandeurs, des vertus et des privilèges de Marie, les repassant souvent dans l'esprit, les admirant, s'y complaisant, et la congratulant de ce qu'elle est si parfaite. Mais c'est aussi un amour de bienveillance, qui désire sincèrement que le nom de Marie soit mieux connu et mieux aimé, qui prie pour que s'étende son influence sur les âmes, et qui à la prière ajoute la parole et l'action. C'est un amour filial, plein d'abandon et de simplicité, de tendresse et de dévouement, allant jusqu'à cette intimité respectueuse que permet une mère à son enfant. C'est enfin et surtout un amour de conformité, qui s'efforce de conformer en toutes choses sa volonté à celle de Marie et par là même à celle de Dieu, l'union des volontés étant la marque la plus authentique d'amitié. C'est ce qui nous mène à l'imitation de la Sainte Vierge.
168. D) L'imitation est en effet l'hommage le plus délicat qu'on puisse lui rendre ; c'est proclamer, non seulement en paroles mais en actes, qu'elle est un modèle parfait que nous sommes trop heureux d'imiter. Nous avons déjà dit (n°159) comment Marie, étant une copie vivante de son Fils, nous donne l'exemple de toutes les vertus. Nous rapprocher d'elle, c'est nous rapprocher de Jésus ; aussi nous ne pouvons mieux faire que d'étudier ses vertus, de les méditer souvent, de nous efforcer de les reproduire.
Pour y mieux réussir, nous ne pouvons mieux faire que d'accomplir toutes et chacune de nos actions par Marie, avec Marie et en Marie. Par Marie, c'est-à-dire en demandant par elle les grâces dont nous avons besoin pour l'imiter, en passant par elle pour aller à Jésus, ad Jesum per Mariam.
Avec Marie, c'est-à-dire en la considérant comme modèle et collaboratrice, nous demandant souvent : Que ferait Marie si elle était à ma place, et en la priant humblement de nous aider à conformer nos actions à ses désirs.
En Marie, en dépendance de cette bonne Mère, entrant dans ses vues, dans ses intentions, et faisant nos actions, comme elle, pour glorifier Dieu : Magnificat anima mea Dominum.
169. C'est dans cet esprit que nous réciterons les prières en l'honneur de Marie, l'Ave Maria et l'Angelus qui lui rappellent la scène de l'Annonciation et son titre de Mère de Dieu ; le Sub tuum præsidium, qui est l'acte de confiance en celle qui nous protège au milieu de tous nos dangers ; l'O Domina mea, l'acte d'abandon complet entre ses mains, par lequel on lui confie sa personne, ses actions et ses mérites ; et surtout le Chapelet ou Rosaire, qui, en nous unissant à ses mystères joyeux, douloureux et glorieux, nous permet de sanctifier, en union avec elle et avec Jésus, nos joies, nos tristesses et nos gloires. Le Petit Office de la Ste Vierge est, pour les personnes qui peuvent le réciter, le pendant du Bréviaire, et leur rappelle plusieurs fois le jour les grandeurs, la sainteté et le rôle sanctificateur de cette Bonne Mère.

Acte de consécration totale à Marie

170. Nature et étendue de cet acte. C'est un acte de dévotion qui contient tous les autres. Tel qu'il est exposé par le B. Grignion de Monfort, il consiste à se donner tout entier à Jésus par Marie, et comprend deux éléments : un acte de consécration qu'on renouvelle de temps en temps, et un état habituel qui nous fait vivre et agir sous la dépendance de Marie. L'acte de consécration dit le B. Grignon « consiste à se donner tout entier, en qualité d’esclave, à Marie et à Jésus par elle ». Qu’on ne se scandalise pas du mot d’esclave, auquel il faut enlever tout sens péjoratif, c’est-à-dire toute idée de contrainte : cet acte, loin d’impliquer une contrainte, est l'expression de l'amour le plus pur ; qu'on n'en conserve donc que l'élément positif, tel qu'il est expliqué par le Bienheureux : Un simple serviteur reçoit des gages, demeure libre de quitter son maître, et ne donne que son travail, non sa personne, ses droits personnels, ses biens ; un esclave consent librement à travailler sans gages, confiant envers le maître qui lui donne le vivre et le couvert, se donne pour toujours, avec toutes ses ressources, sa personne et ses droits, pour vivre en sa complète dépendance.
171. Pour faire l'application aux choses spirituelles, le parfait serviteur de Marie lui donne, et par elle, à Jésus :
a) Son corps, avec tous ses sens, n'en gardant que l'usage, et s'engageant à ne s'en servir que selon le bon plaisir de la Sainte Vierge ou de son Fils ; il accepte à l'avance toutes les dispositions providentielles concernant la santé, la maladie, la vie et la mort.
b) Tous ses biens de fortune, n'en usant que sous sa dépendance, pour sa gloire et celle de Dieu.
c) Son âme avec toutes ses facultés, les consacrant au service de Dieu et des âmes, sous la conduite de Marie, et renonçant à tout ce qui peut compromettre notre salut et sanctification.
d) Tous ses biens intérieurs et spirituels, ses mérites, ses satisfactions et la valeur impétratoire de ses bonnes œuvres, dans la mesure où ces biens sont aliénables. Expliquons ce dernier point : 1) Nos mérites proprement dits (de condigno), par lesquels nous méritons pour nous-mêmes une augmentation de grâce et de gloire, sont inaliénables ; si donc nous les donnons à Marie, c'est pour qu'elle les conserve et les augmente, non pour qu'elle les applique à d'autres. Mais les mérites de simple convenance (de congruo) pouvant être offerts pour les autres, nous en laissons la libre disposition à Marie. 2) La valeur satisfactoire de nos actes, y compris les indulgences, est aliénable, et nous en laissons l'application à la Sainte Vierge. 3) La valeur impétratoire, c'est-à-dire, nos prières et nos bonnes actions en tant que jouissant de cette même valeur, peuvent lui être abandonnées et en fait le sont par cet acte de consécration.
172. Quand une fois on l’a fait, on ne peut donc plus disposer de ces biens sans la permission de la Sainte Vierge ; mais nous pouvons et parfois devons la prier de bien vouloir, dans la mesure de son bon plaisir, en disposer en faveur des personnes envers lesquelles nous avons des obligations particulières.
Le moyen de tout concilier, c'est de lui offrir en même temps non seulement notre personne et nos biens, mais toutes les personnes qui nous sont chères ; ainsi la Sainte Vierge puisera dans nos biens, et surtout dans ses trésors et ceux de son Fils, pour venir au secours de ces personnes ; elles n'y perdront rien.
173. L'excellence de cet acte. C'est un acte de saint abandon, déjà excellent comme tel, mais qui en outre contient les actes des plus belles vertus :
1) Un acte de religion profonde à l'égard de Dieu, de Jésus et de Marie : par là en effet nous reconnaissons le souverain domaine de Dieu, notre propre néant, et nous proclamons de grand cœur les droits que Dieu a donnés à Marie sur nous.
2) Un acte d’humilité, par lequel reconnaissant notre néant et notre impuissance, nous nous dépossédons de tout ce que le Bon Dieu nous a donné, en le lui restituant par les mains de Marie, de qui, après Lui et par Lui, nous avons tout reçu.
3) Un acte d'amour confiant, puisque l'amour c'est le don de soi, et que pour se donner, il faut une confiance parfaite et une foi vive.
On peut donc dire que cet acte de consécration, s'il est bien fait, souvent renouvelé de cœur, et mis en pratique, est plus excellent encore que l'acte héroïque, par lequel on n'abandonne que la valeur satisfactoire de ses actes et les indulgences qu'on gagne.
174. Les fruits de cette dévotion. Ils découlent de sa nature. 1) Par là nous glorifions Dieu et Marie de la façon la plus parfaite, puisque nous lui donnons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, sans réserve comme sans retour; et cela de la façon qui lui est le plus agréable, en suivant l'ordre établi par sa sagesse, en retournant à Lui par le chemin qu'Il a suivi pour venir à nous.
175. 2) Par là aussi nous assurons notre sanctification personnelle. Marie en effet, voyant que nous lui abandonnons notre personne et nos biens, se sent vivement pressée d'aider à sanctifier ceux qui sont, pour ainsi dire, sa propriété. Elle nous obtiendra donc des grâces très abondantes pour nous permettre d'augmenter nos petits trésors spirituels, qui sont siens, et pour les conserver et les faire fructifier jusqu'au moment de la mort. Elle usera pour cela et de l'autorité de son crédit sur le cœur de Dieu, et de la surabondance de ses mérites et satisfactions.
3) Enfin la sanctification du prochain, et surtout des âmes qui nous sont confiées, ne peut qu'y gagner ; en laissant Marie distribuer nos mérites et nos satisfactions selon son bon plaisir, nous savons que tout sera employé de la façon la plus sage : elle est plus prudente, plus prévoyante et plus dévouée que nous ; donc nos parents et amis ne peuvent qu'y gagner.
176. Sans doute on objecte que par là nous aliénons tout notre avoir spirituel, surtout nos satisfactions, les indulgences et suffrages qu'on pourrait offrir pour nous, et qu'ainsi nous pourrions rester de longues années en purgatoire. C'est vrai en soi ; mais c'est une question de confiance : avons-nous, oui ou non, plus confiance en Marie qu'en nous-mêmes ou en nos amis ? Si oui, ne craignons rien elle prendra soin de notre âme et de nos intérêts, mieux que nous ne le pourrions faire ; si non, ne faisons pas cet acte de consécration totale, que nous pourrions regretter ensuite.
En tout cas, on ne doit le faire qu’après mûre réflexion, et d'accord avec son directeur.

2° Du rôle des Saints dans la vie chrétienne

177. Les Saints, qui possèdent Dieu dans le ciel, s'intéressent à notre sanctification. et nous aident à progresser dans la pratique des vertus par leur puissante intercession et les nobles exemples qu'ils nous ont laissés : nous devons les vénérer ; ils sont de puissants intercesseurs : nous devons les invoquer ; ils sont nos modèles : nous devons les imiter.
178. 1° Nous devons les vénérer, et, en le faisant, c'est Dieu lui-même, c'est Jésus-Christ que nous vénérons en eux. Tout ce qu'il y a de bon en eux est en effet l'œuvre de Dieu et de son divin Fils. Leur être naturel n'est qu'un reflet des perfections divines ; leurs qualités surnaturelles sont l'œuvre de la grâce divine méritée par Jésus-Christ, y compris leurs actes méritoires, qui tout en étant leur bien, en ce sens que par leur libre consentement ils y ont collaboré avec Dieu, sont aussi et principalement le don de Celui qui en reste la cause première et efficace.
Nous honorons donc dans les Saints : a) les sanctuaires vivants de la Trinité Sainte qui a daigné habiter en eux, orner leur âme des vertus et des dons, agir sur leurs facultés pour leur faire produire librement des actes méritoires, et leur accorder la grâce insigne de la persévérance ; b) les fils adoptifs du Père, aimés singulièrement par lui, enveloppés de sa sollicitude paternelle, et qui ont su y correspondre en se rapprochant peu à peu de sa sainteté et de ses perfections ; c) les frères de Jésus-Christ, ses membres fidèles, qui, incorporés à son corps mystique, ont reçu de lui la vie spirituelle et l'ont cultivée avec amour et constance ; d) les temples et les agents dociles du Saint Esprit, qui se sont laissé conduire par lui, par ses inspirations, au lieu de suivre aveuglément les tendances de la nature corrompue.
Ce sont ces pensées qu'exprime fort bien M. Olier : « Vous pourrez pour cela adorer avec une profonde vénération cette vie de Dieu répandue dans tous les Saints ; vous honorerez Jésus-Christ les animant tous et les consommant par son divin Esprit pour ne faire de tous qu'une seule chose en lui... C'est lui qui est en eux le chantre des louanges divines ; c'est lui qui leur met tous leurs cantiques en la bouche ; c'est par lui que tous les Saints le louent et le loueront dans toute l'éternité » (Pensées choisies, textes inédits publiés par G. Letourneau, p. 181-182).
179. 2° Nous devons les invoquer, pour que, par leur puissante intercession, nous obtenions plus facilement les grâces dont nous avons besoin. Sans doute la médiation de Jésus est seule nécessaire, et suffit pleinement en elle-même ; mais, précisément parce qu'ils sont membres de Jésus ressuscité, les Saints joignent leurs prières aux siennes ; c'est donc tout le corps mystique du Sauveur qui prie et qui fait ainsi une douce violence au cœur de Dieu. Prier avec les Saints, c'est donc unir nos prières à celles du corps mystique tout entier et en assurer l'efficacité. Par ailleurs les Saints sont heureux d'intercéder pour nous : « Ils aiment en nous des frères nés du même Père ; ils ont compassion de nous ; se souvenant, à la vue de notre état, de celui où ils ont été eux-mêmes, ils reconnaissent en nous des âmes qui doivent, comme eux, contribuer à la gloire de Jésus-Christ. Quelle joie n'éprouvent-ils pas lorsqu'ils peuvent trouver des associés qui les aident à rendre leurs hommages à Dieu et à satisfaire leur désir de le magnifier par cent et cent mille bouches, s'ils les avaient ! » (J. J. OLIER, Pensées choisies, p. 176). Ainsi donc leur puissance et leur bonté doit nous inspirer pleine confiance.
C’est surtout en célébrant leurs fêtes que nous les invoquerons spécialement ; ainsi nous entrerons dans le courant liturgique de l'Eglise, et nous participerons aux vertus particulières pratiquées par tel ou tel saint.
180. 30 Car nous devons aussi et surtout imiter leurs vertus. Tous se sont efforcés de reproduire les traits du divin modèle, et tous peuvent nous redire la parole de Saint Paul : « Soyez mes imitateurs comme je l'ai été de Jésus-Christ : Imitatores mei estote sicut et ego Christi » (I Cor., IV, 16). Cependant ils ont la plupart du temps cultivé une vertu spéciale, qui est, pour ainsi dire, leur vertu caractéristique : les uns l'intégrité de la foi, d'autres la confiance ou l'amour ; d'autres l'esprit de sacrifice, l’humilité, la pauvreté ; d'autres la prudence, la force, la tempérance ou la chasteté. A chacun nous demanderons plus particulièrement la vertu qu’il a pratiquée, bien persuadés qu'il a grâce spéciale pour nous l'obtenir.
181. Voilà pourquoi notre dévotion se portera surtout du côté des Saints qui ont vécu dans la même condition que nous, ont occupé des emplois semblables et ont pratiqué la vertu qui nous est le plus nécessaire.
En nous plaçant à un autre point de vue, nous aurons aussi une dévotion particulière à nos saints patrons, voyant dans le choix qui en a été fait une indication providentielle dont nous devons profiter.
Mais, si pour des raisons spéciales, les attraits de la grâce nous portent vers tel ou tel saint dont les vertus s'harmonisent mieux avec les besoins de notre âme, rien ne nous empêche de nous attacher à son imitation, en prenant l'avis d'un sage directeur.
182. Ainsi comprise la dévotion aux Saints est extrêmement utile : les exemples de ceux qui ont eu les mêmes passions que nous, subi les mêmes tentations, et ont malgré tout, soutenus par les mêmes grâces, remporté la victoire, sont un puissant stimulant qui nous fait rougir de notre lâcheté, prendre d'énergiques résolutions et faire des efforts constants pour les mettre à exécution, surtout quand nous nous rappelons la parole d'Augustin : « Tu non poteris quod isti, quod istæ ? » (Confess., lib. VIII, XI). Leurs prières achèveront l’œuvre et nous aideront à marcher sur leurs traces.

3° Du rôle des Anges dans la vie chrétienne

Ce rôle vient de leurs rapports avec Dieu et avec Jésus-Christ.
183. 1° Ils représentent tout d'abord la grandeur et les attributs de Dieu : « Chacun en particulier marque quelque degré de cet Être infini, et lui est spécialement consacré. Dans les uns on voit sa force, dans d'autres son amour, dans d'autres sa fermeté. Chacun est la reproduction d'une beauté de l'original divin : chacun l'adore et le loue dans la perfection dont il est l'image » (id., p. 158). C'est donc Dieu lui-même que nous honorons dans les Anges : ils sont « des miroirs éclatants, de purs cristaux, de brillantes glaces qui représentent les traits et les perfections de ce Tout infini » (id, p. 164). Elevés à l'ordre surnaturel, ils participent à la vie divine, et sortis victorieux de l'épreuve, ils jouissent de la vision béatifique : « Les Anges de ces enfants, dit Notre-Seigneur, voient constamment la face de mon Père qui est dans les cieux » (Matth., XVIII, 10).
184. 2° Si nous considérons leurs rapports avec Jésus-Christ, il n'est pas certain sans doute qu'ils tiennent leur grâce de lui ; mais ce qui est certain, c'est que, dans le ciel, ils s'unissent à ce médiateur de religion pour louer, adorer et glorifier la majesté divine, heureux de pouvoir ainsi donner une plus grande valeur à leurs adorations. Quand donc nous nous unissons à Jésus pour adorer Dieu, nous nous unissons par là même aux Anges et aux Saints, et ce concert harmonieux ne peut que glorifier plus parfaitement la divinité. Nous pouvons donc redire avec l'auteur déjà cité : « Qu'à jamais tous les gardiens des cieux, toutes ces vertus puissantes qui les meuvent, suppléent, en Jésus-Christ, à nos louanges ; qu'ils vous remercient pour les bienfaits que nous recevons de votre bonté, soit dans la nature, soit dans la grâce. » (p. 169).
185. 3° De ces deux considérations il résulte que les Anges, étant nos frères dans l'ordre de la grâce, puisque nous participons comme eux à la vie divine, et que, comme eux, nous sommes en Jésus-Christ les religieux de Dieu, ils s'intéressent beaucoup à notre salut, désirant que nous les rejoignions dans le ciel pour glorifier Dieu et participer à la même vision béatifique. a) Aussi acceptent-ils avec joie les missions que Dieu leur confie pour travailler à notre sanctification : « Dieu, nous dit le Psalmiste, leur a confié le juste pour qu'ils le gardent en toutes ses voies » (Ps. XC, 11-12). Et Saint Paul ajoute qu'ils sont au service de Dieu, envoyés comme serviteurs pour le bien de ceux qui doivent recevoir l'héritage du salut (Hebr., I, 14). Ils ne désirent rien tant en effet que de recruter des élus pour combler les places rendues vacantes par la chute des anges rebelles, et des adorateurs pour glorifier Dieu à leur place. Ayant triomphé des démons, ils ne demandent qu'à nous protéger contre ces perfides ennemis ; aussi est-il particulièrement opportun de les invoquer pour repousser les tentations  diaboliques. b) Ils offrent nos prières à Dieu (Tob., XII, 12) : ce qui veut dire qu'ils les appuient en y joignant leurs propres supplications. Nous avons donc intérêt à les invoquer, surtout dans les moments critiques, et particulièrement à l'heure de la mort, pour qu'ils nous protègent contre les derniers assauts de l'ennemi et portent notre âme en paradis.
186. Des Anges gardiens. Parmi ces anges, il en est qui sont délégués pour s'occuper de chaque âme en particulier : ce sont les anges gardiens. L'Eglise, en instituant une fête en leur honneur, a consacré la doctrine traditionnelle des Pères, basée d'ailleurs sur des textes de la Sainte Ecriture et appuyée sur de solides raisons. Ces raisons se tirent de nos rapports avec Dieu : nous sommes ses enfants, les membres de Jésus-Christ et les temples du Saint Esprit. « Or, nous dit M. Olier (p. 171-172), parce que nous sommes ses enfants, il nous donne pour gouverneurs les princes de sa cour, qui se tiennent même bien honorés de cette charge, à cause que nous avons l'honneur de lui appartenir de si près. Parce que nous sommes ses membres, il veut que ces mêmes esprits qui le servent soient toujours auprès de nous pour nous rendre mille bons offices. Et parce que nous sommes ses temples et que lui-même habite en nous, il veut que nous ayons des anges qui soient remplis de religion envers lui, comme ils sont en nos églises ; il veut que là ils soient en hommage perpétuel envers sa grandeur, suppléant à ce que nous sommes obligés de faire et gémissant souvent pour les irrévérences que nous commettons contre lui ». Il veut aussi par là, ajoute-t-il, relier étroitement l’Eglise du Ciel et celle de la terre : « C'est pourquoi il fait descendre en terre ce corps mystérieux des Anges, qui, s'unissant à nous, et nous liant à eux, nous mettent ainsi dans leur ordre, pour ne faire qu'un corps de l'Eglise du ciel et de celle de la terre ».
187. Par notre ange gardien nous sommes donc en communication permanente avec le ciel, et, pour en mieux profiter, nous ne pouvons mieux faire que de penser souvent à notre ange gardien, pour lui exprimer notre vénération, notre confiance et notre amour : a) notre vénération, en le saluant comme un de ceux qui voient sans cesse la face de Dieu, qui sont près de nous les représentants de notre Père céleste ; nous ne ferons donc rien qui puisse lui déplaire ou le contrister, mais au contraire nous nous efforcerons de lui témoigner notre respect en imitant sa fidélité au service de Dieu : ce qui est une manière délicate de lui marquer notre estime ; b) notre confiance, en nous rappelant la puissance qu'il possède pour nous protéger, et la bonté qu'il a pour nous qui sommes confiés à sa charge par Dieu lui-même. C'est surtout dans les tentations du démon que nous devons l'invoquer, puisqu'il est accoutumé à déjouer les ruses de cet ennemi perfide ; comme aussi dans les occasions périlleuses, où leur prévoyance et leur dextérité peuvent si opportunément nous venir en aide, dans la question de la vocation, où il peut mieux connaître que personne les desseins de Dieu sur nous. En outre quand nous avons quelque affaire importante à traiter avec le prochain, il importe de nous adresser aux anges gardiens de nos frères pour qu'ils les préparent à la mission que nous voulons remplir auprès d'eux ; c) notre amour, en nous disant qu'il a toujours été et est encore pour nous un excellent ami, qui nous a rendu et est toujours prêt a nous rendre d'excellents services ; ce n'est guère qu'au ciel que nous en connaîtrons l'étendue ; mais nous pouvons l’entrevoir par la foi, et ceci nous suffit pour lui exprimer notre reconnaissance et notre affection. C'est particulièrement lorsque la solitude nous pèse que nous pouvons nous rappeler que nous ne sommes jamais seuls, que nous avons près de nous un ami dévoué et généreux, avec qui nous pouvons nous entretenir familièrement.
N'oublions pas du reste qu’honorer cet Ange c’est honorer Dieu lui-même, dont il est le représentant sur terre, et unissons-nous parfois à lui pour le mieux glorifier.

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