LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

PREMIERE PARTIE
Les Principes

CHAPITRE II
Nature de la vie chrétienne
(suite)

Synthèse de la Doctrine exposée

188. Ainsi donc Dieu a une part très grande dans notre sanctification. C’est lui qui vient résider en notre âme pour se donner à nous et nous sanctifier. Pour nous permettre de nous élever jusqu'à lui, il nous donne tout un organisme surnaturel : la grâce habituelle qui, pénétrant la substance même de notre âme, la transforme et la rend déiforme ; les vertus et les dons qui, perfectionnant nos facultés, leur permettent avec le secours de la grâce actuelle qui les met en branle, de faire des actes surnaturels méritoires de la vie éternelle.
189. Ce n'est pas encore assez pour son amour : il nous envoie son Fils unique, qui, se faisant homme comme nous, devient le modèle parfait qui nous guide dans la pratique des vertus qui conduisent à la perfection et au ciel ; nous mérite la grâce nécessaire pour marcher sur ses traces, malgré les difficultés que nous trouvons au dedans et au dehors de nous-mêmes ; et qui, pour nous mieux entraîner à sa suite, nous incorpore à lui, fait passer en nous par son divin Esprit, la vie dont il possède la plénitude, et donne, par cette incorporation, à nos moindres actions, une valeur incommensurable ; ces actions en effet, unies à celles de Jésus, notre tête, participent à la valeur des siennes, puisque dans un corps tout devient commun entre la tête et les membres. Avec lui et par lui nous pouvons donc glorifier Dieu comme il le mérite, obtenir de nouvelles grâces, et nous rapprocher ainsi de notre Père céleste en reproduisant en nous ses divines perfections.
Marie, étant la mère de Jésus et sa collaboratrice, bien que secondairement, dans l'œuvre de la Rédemption, collabore aussi à la distribution des grâces qu'Il nous a méritées ; c'est par elle que nous allons à Lui, par elle que nous demandons la grâce ; nous la vénérons et l'aimons comme une mère et nous nous efforçons d'imiter ses vertus.
Et, comme Jésus est non seulement notre chef, mais celui des Saints et des Anges, il met à notre service ces puissants auxiliaires pour nous protéger contre les attaques du démon et les faiblesses de notre nature : leurs exemples et leur intercession nous sont d'un puissant secours.
Dieu pouvait-il vraiment faire plus pour nous ? Et s'il s'est donné si largement à nous, que ne devons-nous pas faire pour répondre à son amour et cultiver la participation à la vie divine dont il nous a si généreusement gratifiés ?

ART. II. LA PART DE L’HOMME DANS LA VIE CHRÉTIENNE

190. Il est évident que si Dieu a tant fait pour nous communiquer une participation à sa vie, nous devons de notre côté répondre à ses avances, accepter avec reconnaissance cette vie, la cultiver et nous préparer ainsi à cette béatitude éternelle qui sera le couronnement de nos efforts sur terre. La reconnaissance nous en fait un devoir; car il n'est pas de meilleur moyen de reconnaître un bienfait que de l'utiliser pour le but pour lequel il nous a été accordé. Notre intérêt spirituel le demande : car Dieu nous récompensera selon nos mérites, et notre gloire dans le ciel correspondra aux degrés de grâce que nous aurons conquis par nos bonnes œuvres (I Cor., III, 8). Il sera au contraire obligé de châtier sévèrement ceux qui, résistant volontairement à ses divines prévenances, auront abusé de la grâce ; car, nous dit l'Apôtre, « la terre, abreuvée par la pluie qui tombe souvent sur elle, produit une herbe utile à ceux pour qui on la cultive, elle a part à la bénédiction de Dieu ; mais si elle ne produit que des épines et des chardons, elle est jugée de mauvaise qualité et près d'être maudite » (Hebr., VI, 7-8). Sans doute Dieu, qui nous a créés libres, respecte notre liberté, et ne nous sanctifiera pas malgré nous ; mais il ne cesse de nous exhorter à bien utiliser les grâces qu'il nous octroie si libéralement : « Nous vous exhortons à ne pas recevoir la grâce de Dieu en vain » (II Cor., VI, 1).
191. Or, pour correspondre à cette grâce, nous devons tout d'abord pratiquer ces grandes dévotions que nous avons exposées à l'article précédent : dévotion à la Sainte Trinité, dévotion au Verbe Incarné, dévotion à la Sainte Vierge, aux Anges et aux Saints. Nous y trouverons en effet le plus puissant des motifs pour nous donner complètement à Dieu, en union avec Jésus, et avec la protection de nos puissants intercesseurs ; nous y trouverons aussi des modèles de sainteté qui nous traceront la voie à suivre, et plus encore des énergies surnaturelles qui nous permettront de nous rapprocher chaque jour de l'idéal de sainteté proposé à notre imitation. Mais remarquons ici que nous avons exposé ces dévotions dans leur ordre ontologique ou de dignité ; et qu'en pratique ce n'est pas la dévotion à la Sainte Trinité qui se pratique la première ; nous commençons en général par la dévotion à Notre Seigneur et à la Sainte Vierge, et c'est plus tard que nous nous élevons jusqu'à la Sainte Trinité.
192. Mais ce n'est pas assez. Il nous faut utiliser tout cet organisme surnaturel dont nous sommes dotés et le perfectionner malgré les obstacles du dedans et du dehors qui s'opposent à son développement. 1° Puisque la triple concupiscence demeure en nous, qui tend sans cesse vers le mal, et qui est attisée par le monde et le démon, le premier pas sera de la combattre énergiquement ainsi que ses puissants auxiliaires. 2°) Puisque cet organisme surnaturel nous a été donné pour produire des actes déiformes, méritoires de la vie éternelle, nous devons multiplier nos mérites. 3° Et, comme il a plu à la bonté divine d'instituer des sacrements, qui produisent en nous la grâce selon la mesure de notre coopération, il faut nous en approcher avec des dispositions aussi parfaites que possible. Par là nous garderons en nous la vie de la grâce, bien plus nous la ferons grandir indéfiniment.

§ I. De la lutte contre les ennemis spirituels
 
Ces ennemis sont la concupiscence, le monde et le démon : la concupiscence, ennemi intérieur que nous portons toujours avec nous ; le monde et le démon, ennemis extérieurs, qui attisent le feu de la concupiscence.

I. Lutte contre la concupiscence

Saint Jean a décrit la concupiscence dans ce texte célèbre : « Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est et concupiscentia oculorum et superbia vitæ » (I Joan., II, 16). Ce que nous allons dire en sera l'explication.

1° La concupiscence de la chair

193. La concupiscence de la chair c'est l’amour désordonné des plaisirs des sens.
A) Le mal. Le plaisir n'est pas mauvais en soi ; Dieu le permet en l'ordonnant à une fin supérieure, le bien honnête ; s'il attache le plaisir à certains actes bons, c'est pour les faciliter et nous attirer ainsi à l'accomplissement du devoir. Goûter le plaisir avec modération et en le rapportant à sa fin, qui est le bien moral et surnaturel, n'est pas un mal c'est même un acte bon, puisqu'il tend à une fin bonne, qui en dernière analyse est Dieu. Mais vouloir le plaisir indépendamment de cette fin qui le légitime, le vouloir par conséquent comme une fin à laquelle on s'arrête, c'est un désordre, puisque c'est aller contre l'ordre très sage établi par Dieu. Et ce désordre en amène un autre : quand on agit pour le plaisir, on est exposé à l'aimer avec excès, parce qu'on n'est plus guidé par la fin qui impose des limites à cette soif immodérée du plaisir qui existe en chacun d'entre nous.
194. Ainsi Dieu a voulu sagement qu'un certain plaisir fût attaché à la nourriture pour nous stimuler à soutenir les forces du corps. Mais, comme le dit Bossuet  , « les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, pour s'attacher à leur corps plutôt qu'à Dieu qui l'avait fait... Le plaisir de la nourriture les captive ; au lieu de manger pour vivre, ils semblent, comme disait un ancien et après lui saint Augustin, ne vivre que pour manger. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs, et sont amenés au repas par la nécessité de leur nature, trompés par le plaisir, et engagés plus avant qu'il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des justes bornes ; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le boire et le manger flattent leur goût ». De là des excès dans le boire et le manger opposés à la tempérance. Et que dire du plaisir encore plus dangereux de la volupté, « de cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette concupiscence qui lie l'âme au corps par des liens si tendres et si violents dont on a tant de peine à se déprendre, et qui cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres ? ».
195. Ce plaisir sensuel est d'autant plus dangereux qu'il est répandu par tout le corps. La vue en est infectée, puisque c'est par les yeux que l'on commence à avaler le poison de l'amour sensuel. Les oreilles en sont infectées, quand, par de dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l'on allume ou l'on entretient les flammes de l'amour impur et cette secrète disposition que nous avons aux joies sensuelles. Et il en est de même des autres sens. Ce qui augmente le danger, c'est que tous ces plaisirs sensuels s'excitent les uns les autres ; ceux qu'on imaginerait être les plus innocents, si l'on n'est toujours sur ses gardes, préparent aux plus coupables. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans tout le corps, qui faisant chercher un repos dans le sensible, le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une attache qui fait oublier son âme ; un soin excessif de sa santé fait qu'on flatte le corps en tout ; et tous ces divers sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair.
196. B) Le remède à un si grand mal, c'est la mortification du plaisir sensuel ; car, nous dit S. Paul : « Ceux qui appartiennent au Christ crucifient leur chair avec ses vices et ses convoitises. » (Galat., V, 24). Or crucifier la chair, nous dit M. Olier, « c’est lier, garrotter, étouffer intérieurement tous les désirs impurs et déréglés que nous sentons en notre chair » (Cat. Chrétien, I. part., leç. V) ; c'est aussi mortifier les sens extérieurs qui nous mettent en communication avec les objets du dehors et excitent en nous des désirs dangereux. Le motif fondamental qui nous oblige à pratiquer cette mortification, ce sont les engagements de notre baptême.
197. Par le baptême, qui nous fait mourir au péché et nous incorpore au Christ, nous sommes obligés de pratiquer cette mortification du plaisir sensuel ; car « selon saint Paul, « nous ne sommes plus redevables à la chair pour vivre selon la chair, mais nous sommes obligés de vivre selon l'esprit ; et si nous vivons par l'esprit, marchons selon l'esprit, qui nous imprime dans le cœur l'inclination pour la croix et la force de la porter » (Cat. Chrétien, leç. IX).
Le baptême d'immersion, par son symbolisme, nous montre la vérité de cette doctrine : plongé dans l'eau, le catéchumène y meurt au péché et à ses causes, et, quand il en est retiré, il participe à une vie nouvelle, la vie de Jésus ressuscité. C'est l'enseignement de saint Paul : « Morts au péché, comment pourrions-nous vivre encore dans le péché ? Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c'est en sa mort que nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que comme le Christ est ressuscité des morts, par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle. » (Rom., VI, 2-4). Ainsi donc l’immersion baptismale signifie la mort au péché et l'obligation de lutter contre la concupiscence qui tend au péché ; et la sortie de l'eau exprime la vie nouvelle, par laquelle nous participons à la vie ressuscitée du Sauveur. Le baptême nous oblige donc à mortifier la concupiscence qui demeure en nous, et à imiter Notre-Seigneur qui, en crucifiant sa chair, nous a mérité la grâce de crucifier la nôtre. Les clous, par lesquels nous la crucifions, sont précisément les différents actes de mortification que nous accomplissons.
Si impérieuse est cette obligation de mortifier le plaisir que de là dépend notre salut et notre vie spirituelle : « Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez spirituellement ; mais si par l'Esprit vous mortifiez la chair, vous vivrez. » (Rom., VIII, 13).
198. Pour que la victoire soit complète, il ne suffit pas de renoncer aux plaisirs mauvais (ce qui est de précepte) ; il faut encore sacrifier les plaisirs dangereux qui conduisent presque infailliblement au péché, en vertu du Principe : « qui amat periculum, in illo peribit » ; bien plus il faut se priver de quelques uns des plaisirs licites, afin d'affermir ainsi notre volonté contre l'attrait du plaisir défendu : quiconque en effet goûte sans restriction toutes les délectations permises est bien près de glisser en celles qui ne le sont pas.

2° La concupiscence des yeux (curiosité et avarice)

199. A) Le mal. La concupiscence des yeux comprend deux choses : la curiosité malsaine et l'amour désordonné des biens de la terre.
a) La curiosité dont il est question, c'est le désir immodéré de voir, d'ouïr, de connaître ce qui se passe dans le monde, comme les secrètes intrigues qui s'y nouent, non pour en tirer un profit spirituel, mais pour jouir de cette connaissance frivole. Elle s'étend aux siècles passés, quand nous fouillons l'histoire, non pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, mais pour repaître notre imagination de tous les objets qui lui plaisent. Elle embrasse surtout toutes les fausses sciences divinatoires, par lesquelles on prétend connaître les choses secrètes ou futures dont Dieu s'est réservé la connaissance ; « c'est donc entreprendre sur les droits de Dieu, c'est détruire la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa volonté. » (Bossuet, ch. VIII). Cette curiosité se porte même sur les sciences vraies et utiles, quand on s'y livre trop, ou à contre-temps ; elle nous fait sacrifier de plus grandes obligations, comme il arrive à ceux qui lisent toutes sortes de romans, de comédies, de poésies. « Car tout cela n'est autre chose qu'une intempérance, une maladie, un dérèglement de l'esprit, dessèchement du cœur, une misérable captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une source d'erreurs. »
200. b) La seconde forme de cette concupiscence, c'est l'amour désordonné de l'argent ; tantôt on le regarde comme un instrument pour acquérir d'autres biens, par exemple, des plaisirs ou des honneurs ; tantôt on s'attache à l'argent pour lui-même, pour le regarder, le palper et trouver en sa possession une certaine sécurité pour l'avenir : c'est l'avarice proprement dite. Dans l'un et l'autre cas, on s'expose à commettre bien des péchés ; car ce désir immodéré est la source de beaucoup de fraudes et d'injustices.
201. B) Le remède. a) Pour combattre la vaine curiosité, il faut se rappeler que ce qui n'est pas éternel est indigne de fixer et de retenir l'attention d'êtres immortels comme nous. La figure de ce monde passe, il n'y a qu'une chose qui demeure, Dieu et le ciel qui est l'éternelle possession de Dieu. Nous devons donc ne nous intéresser qu'aux choses éternelles ; car ce qui n'est pas éternel n'est rien. Sans doute les événements présents, comme ceux des siècles passés, peuvent et doivent nous intéresser, mais seulement dans la mesure où ils contribuent à la gloire de Dieu ou au salut des hommes. Quand Dieu a créé le monde et tout ce qui existe, il n'a eu qu'un but : communiquer sa vie divine aux créatures intelligentes, aux Anges et aux hommes, et recruter des élus. Tout le reste est accessoire, et ne doit être étudié que comme un moyen pour aller à Dieu ou au ciel.
202. b) En ce qui concerne l’amour désordonné des biens de la terre, il faut se rappeler que les richesses ne sont pas une fin, mais un moyen que nous donne la Providence pour subvenir à nos besoins ; que Dieu en demeure le souverain Maître, que nous n'en sommes au fond que les administrateurs, et que nous aurons à rendre compte de leur usage (Luc, XVI, 2). Il est donc sage de donner une large part de son superflu aux aumônes et bonnes œuvres : c'est entrer dans les desseins de Dieu qui veut que les riches soient, pour ainsi dire, les économes des pauvres ; c'est faire un placement sur la Banque du ciel, qui nous sera rendu au centuple quand nous entrerons dans l’éternité : « Amassez-vous, dit Jésus, des trésors dans le ciel,où les vers ni la rouille ne rongent, et où les voleurs ne percent les murs ni ne dérobent (Matth., VI, 20). Et c'est le moyen de détacher nos cœurs des biens terrestres pour les élever jusqu'à Dieu : « car, ajoute Notre Seigneur, là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. » (Matth., VI, 21). Donc cherchons avant tout le royaume de Dieu, la sainteté, et le reste nous viendra par surcroît.
Pour devenir parfait, il faut faire plus encore, pratiquer la pauvreté évangélique : « Bienheureux en effet sont les pauvres en esprit ; » (Matth., V, 3). Ce qui peut se faire de trois façons, selon les attraits et les possibilités de chacun : 1) vendre tous ses biens et les donner aux pauvres (Luc, XII, 33 ; Luc, XVIII, 22 ; Matth., XIX, 21) ; 2) tout mettre en commun, comme cela se pratique en certaines congrégations ; 3) garder le fonds, et se dépouiller de l'usage, en ne dépensant rien que selon l'avis d'un sage directeur.
203. Quoiqu'il en soit, le cœur doit être détaché des richesses pour s'envoler vers Dieu, C'est bien ce que nous recommande Bossuet : « Heureux ceux qui retirés humblement dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui n'est qu'une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés. Heureuses les Vierges sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du monde, et qui voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les environne ! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David : « Détournez mes yeux, afin de ne les voir point ! » (Ps., CXVIII, 37). Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu du monde… n'en sont point touchés, qui y passent sans s'y attacher... qui disent avec Esther sous le diadème : « Vous savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d'orgueil et tout ce qui peut servir à la gloire des impies ; et que votre servante ne s'est jamais réjouie qu'en vous seul, ô Dieu d'Israël. » (Esth., XIV, 15-18).

3° De l’orgueil de la vie

204. A) Le mal. « L’orgueil, dit Bossuet, est une dépravation plus profonde : par elle l'homme livré à lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l'excès de son amour-propre. » (chap. X, XXIII). Oubliant que Dieu est son premier principe et sa dernière fin, il s'estime lui-même à l'excès, il estime ses qualités vraies ou prétendues comme si elles étaient siennes, sans les rapporter à Dieu. De là cet esprit d'indépendance ou d'autonomie qui le porte à se soustraire à l'autorité de Dieu ou de ses représentants ; cet égoïsme qui l'incline à agir pour soi, comme, s'il était sa fin ; cette vaine complaisance qui se délecte en sa propre excellence, comme si Dieu n'en était pas l'auteur, qui se complaît en ses bonnes œuvres, comme si elles n'étaient pas avant tout et principalement le résultat de l'action divine, en nous ; cette tendance à exagérer ses qualités, à s'en attribuer qu'on ne possède pas, à se préférer aux autres, parfois même à les mépriser, comme faisait le Pharisien.
205. A cet orgueil s'ajoute la vanité, par laquelle on recherche d'une façon désordonnée l’estime des autres, leur approbation, leurs louanges. C'est ce qu'on appelle la vaine gloire. Car, comme le fait remarquer Bossuet, « si ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m'y plaire tant ! Et si elles sont véritables, d'où me vient cette autre erreur de me délecter moins de la vérité que du témoignage que lui rendent les hommes ? » (chap. XVII). Chose étrange en effet, on se soucie plus de l'estime des hommes que de la vertu elle-même, et on est plus humilié d'une bévue publique que d'une faute secrète. Lorsqu'on s'abandonne à ce défaut, il ne tarde pas à en produire d'autres : la vantardise qui incline à parler de soi, de ses succès ; l'ostentation qui cherche à attirer l'attention publique par le luxe et le faste ; l'hypocrisie qui affecte les dehors de la vertu sans se soucier de l'acquérir.
206. Les effets de l'orgueil sont déplorables : c'est le grand ennemi de la perfection ; 1) car il dérobe à Dieu sa gloire, et par là même nous prive de beaucoup de grâces et de mérites, Dieu ne voulant pas être le complice de notre superbe (Jac., IV, 6). 2) il est la source de péchés nombreux, péchés de présomption punis par des chutes lamentables, des vices odieux ; de découragement, quand on voit qu'on est tombé si bas ; de dissimulation, parce qu'on a peine à confesser ses désordres ; de résistance aux supérieurs, d'envie et de jalousie à l'égard du prochain, etc.
207. B) Le remède c'est : a) de tout rapporter à Dieu, en reconnaissant qu'il est l'auteur de tout bien et qu'étant le premier principe de nos actions, il doit en être la dernière fin. C'est bien celui que suggère Saint Paul  : « Qu'as-tu donc que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu ? » (I Cor., IV, 7). D'où il conclut que toutes nos actions doivent tendre à la gloire de Dieu : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » (I Cor., X, 31). Et, pour leur donner plus de valeur, ayons soin de les faire au nom, en la vertu de Jésus-Christ : « Tout ce que vous faites, en parole ou en œuvre, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant par lui grâces au Père. » (Colos., III, 17).
208. b) Mais, parce que notre nature nous porte constamment à la recherche de nous-mêmes, il faut, pour réagir contre cette tendance, nous rappeler que de nous-mêmes nous ne sommes que néant et péché. Sans doute il y a, en nous de bonnes qualités naturelles et surnaturelles qu'il faut hautement estimer et cultiver ; mais, puisque ces qualités viennent de Dieu, n'est-ce pas lui qu'il en faut glorifier ? Quand un artiste a fait un chef-d'œuvre, n'est-ce pas lui, et non la toile qu'il faut louer ?
Or de nous-mêmes nous n'avons que le néant. De nous-mêmes aussi nous sommes péché, en ce sens que par la concupiscence nous tendons au péché, si bien que, selon saint Augustin, si nous ne commettons pas certains péchés, c'est à la grâce de Dieu que nous le devons. Sans doute notre nature n'est pas totalement corrompue, comme le prétendait Luther ; elle peut faire, avec le concours de Dieu, naturel ou surnaturel, quelque bien, elle en fait même beaucoup, comme on le voit chez les Saints ; mais, puisque Dieu en demeure la cause première et principale, c'est à lui qu'il en faut rendre grâce.
209. Concluons donc avec Bossuet : « Ne présumez point de vous-même ; car c'est là le commencement de tout péché... Ne désirez point la gloire des hommes : car vous auriez reçu votre récompense, et vous n'auriez à attendre que de véritables supplices. Ne vous glorifiez pas vous-même : car tout ce que vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l'ôtez à Dieu qui en est l'auteur, et vous vous mettez en sa place. Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur ; ne dites point en vous-même, comme un superbe orgueilleux : je ne servirai point ; car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant de la mort. Ne dites point : Je ne suis point souillé ; et ne croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même ; car le Seigneur vous éveillera en vous disant : Voyez vos voies dans ce vallon secret : je vous ai suivi partout, et j’ai compté tous vos pas. Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous reprend : car c'est le comble de l'orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu'elle vous avertit, et de regimber contre l'éperon. » (chap. XXXI).
En agissant de la sorte nous serons plus forts pour lutter contre le monde, le second de nos ennemis spirituels.

II. Lutte contre le monde

210. Le monde dont il est ici question ce n'est pas l'ensemble des personnes vivant dans le monde, parmi lesquelles se trouvent à la fois des âmes d'élite et des mécréants. C'est l'ensemble de ceux qui sont opposés à Jésus-Christ et sont les esclaves de la triple concupiscence. Ce sont donc : 1) les incrédules, hostiles à la religion précisément parce qu'elle condamne leur orgueil, leur sensualité, leur soif immodérée des richesses ; 2) les indifférents, qui n'ont cure d'une religion qui les obligerait à sortir de leur indolence ; 3) les pécheurs impénitents qui aiment leur péché, parce qu'ils aiment le plaisir et ne veulent pas s'en détacher ; 4) les mondains qui croient et même pratiquent la religion, mais en l'alliant à l'amour du plaisir, du luxe, du bien-être, et qui parfois scandalisent leurs frères, croyants ou incrédules, en leur faisant dire que la religion a peu d’influence sur la vie morale. Tel est le monde que Jésus a maudit à cause de ses scandales (matth., XVIII, 7) et dont saint Jean a dit qu'il était tout entier plongé dans le mal (I Joan., V, 19).
211. 1° Les dangers du monde. Le monde qui pénètre jusque dans les familles chrétiennes et même les communautés, par les visites données ou reçues, par les correspondances, par la lecture des livres ou des journaux mondains, est un grand obstacle au salut et à la perfection ; il réveille et attise en nous le feu de la concupiscence ; il nous séduit et nous terrorise.
212. A) Il nous séduit par ses maximes, l'étalage de ses vanités, ses exemples pervers.
a) Par ses maximes, qui sont directement en opposition avec les maximes évangéliques. Il vante en effet le bonheur des riches, des forts ou même des violents, des parvenus, des ambitieux, de ceux qui savent jouir de la vie ; volontiers il prêche l'amour du plaisir : « Couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent. » (Sap., II, 8). Ne faut-il pas, dit-il, que jeunesse se passe, que chacun vive sa vie ? Il y en a bien d'autres qui le font, et le Bon Dieu ne peut pas damner tout le monde. Il faut bien gagner sa vie, et si on était scrupuleux en affaires, on ne pourrait jamais s'enrichir.
b) Par l'étalage de ses vanités et de ses plaisirs ; la plupart des réunions mondaines n'ont pour but que de flatter la curiosité, la sensualité et même la volupté. Pour rendre le vice attrayant, on le dissimule sous forme d'amusements qu'on appelle honnêtes et qui ne laissent pas d'être dangereux, comme les robes décolletées, les danses, et surtout certaines d'entre elles qui ne semblent avoir d'autre but que de favoriser des regards lascifs et des enlacements sensuels. Et que dire de la plupart des représentations théâtrales, des spectacles offerts au public, des livres licencieux qu'on expose partout ?
c) Les mauvais exemples ne viennent hélas ! qu'augmenter le danger ; quand on voit tant de jeunes gens qui s'amusent, tant de personnes mariées infidèles à leurs devoirs, tant de commerçants et d'hommes d'affaires s'enrichir par des moyens peu scrupuleux, on est fortement tenté de se laisser entraîner à de semblables désordres. Du reste le monde est si indulgent aux faiblesses humaines qu'il semble les encourager : un séducteur, c'est un galant homme ; un financier, un commerçant qui s'enrichit par des moyens malhonnêtes, c'est un habile homme ; un libre-penseur, c'est un homme sans préjugés, qui suit les lumières de sa conscience. Combien se sentent encouragés au vice par des appréciations aussi bénignes !
213. B) Quand il ne peut nous séduire, le monde essaie de nous terroriser.
a) Parfois c'est une véritable persécution organisée contre les croyants : on prive d'avancement, dans certaines administrations, ceux qui accomplissent publiquement leurs devoirs religieux, ou ceux qui envoient leurs enfants à des écoles catholiques.
b) D'autres fois on détourne de la pratique religieuse les timides en se moquant agréablement des dévots, des Tartuffes, des naïfs qui croient encore à des dogmes surannés, en plaisantant les mères de famille qui persistent à habiller modestement leurs jeunes filles, en leur demandant ironiquement si c'est ainsi qu'elles espèrent les marier. Et combien en effet qui par respect humain, et malgré les protestations de leur conscience, se laissent asservir à ces modes tyranniques qui n'ont plus de respect pour la pudeur !
c) En d'autres circonstances on use de menaces si vous affichez ainsi votre religion, il n'y a pas de place pour vous dans nos bureaux; si vous êtes si prudes, inutile de venir dans nos salons ; si vous êtes scrupuleux, je ne puis vous employer à mon service : il faut faire comme tout le monde et tromper le public pour gagner plus d'argent.
Il n'est que trop facile de se laisser ainsi séduire ou terroriser, puisque le monde trouve un complice dans notre propre cœur et dans le désir naturel que nous avons des bonnes places, des honneurs, des richesses.
214. 2° Le remède. Pour résister à ce courant dangereux, il faut se placer en face de l'éternité, et regarder le monde à la lumière de la foi. Alors il nous apparaîtra comme l’ennemi de Jésus-Christ qu’il faut combattre énergiquement pour sauver son âme et comme le théâtre de notre zèle où nous devons porter les maximes de l'Evangile.
215. A) Puisque le monde est l’ennemi de Jésus-Christ, nous devons prendre le contre-pied des maximes et des exemples du monde, en nous redisant le dilemme de saint Bernard : Ou le Christ se trompe ou le monde est dans l'erreur ; or il est impossible que la divine sagesse se trompe. Puisqu'il y a une opposition manifeste entre le monde et Jésus-Christ, il faut absolument faire notre choix : car nul ne peut servir deux maîtres à la fois. Or Jésus est la sagesse infaillible ; c'est donc lui qui a les paroles de la vie éternelle, et c'est le monde qui se trompe. Notre choix sera donc vite fait car, dit S. Paul, nous avons reçu, non l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu (I Cor., II, 12). Vouloir plaire au monde, ajoute-t-il, c'est déplaire à Jésus-Christ (Galat., I, 10). Et S. Jacques ajoute que « Qui veut être l'ami du  monde se fait l'ennemi de Dieu. » (Jac., IV, 4). Donc en pratique :
a) Lisons et relisons l’Evangile, en nous disant que c'est l'éternelle vérité qui nous parle, et en priant celui qui l’a inspiré de nous faire comprendre, goûter et pratiquer les maximes : c'est à ce prix qu’on est véritablement chrétien ou disciple du Christ. Quand donc nous lisons ou entendons des maximes contraires à celles de l’Evangile, disons-nous courageusement : c'est faux, puisque c'est opposé à l'infaillible vérité.
b) Evitons les occasions dangereuses qu'on trouve trop souvent dans le monde. Sans doute, ceux qui ne vivent pas dans le cloître, sont obligés de se mêler au monde dans une certaine mesure, mais ils doivent se préserver de l'esprit du monde, en vivant dans le monde comme n'étant pas de ce monde ; car Jésus a demandé à son Père non d'ôter ses disciples du monde mais de les préserver du mal (Joan., XVII, 15). Et S. Paul veut que nous usions du monde comme n’en usant pas (I Cor., VII, 31).
c) C'est ce que doivent faire surtout les ecclésiastiques ; comme S. Paul, ils doivent pouvoir dire qu'ils sont crucifiés au monde comme le monde leur est crucifié (Galat., VI, 14). Le monde, siège de la concupiscence, ne peut avoir d'attrait pour nous ; il ne peut que nous inspirer de la répulsion, comme nous sommes pour lui un sujet de répulsion, notre caractère et notre habit étant une condamnation de ses vices. Nous devons donc éviter les relations purement mondaines, où nous serions déplacés. Sans doute nous avons des visites de courtoisie, d'affaires et surtout d'apostolat à faire et à recevoir ; mais ces visites seront courtes, et nous n'oublierons pas ce qui est dit de Notre Seigneur après sa résurrection, à savoir qu'il ne faisait plus à ses disciples que de rares apparitions, et cela pour achever leur formation et leur parler du royaume de Dieu (Act., I, 3).
216. B) Nous n'irons donc dans le monde que pour y pratiquer directement ou indirectement l’apostolat, c'est-à-dire, pour y porter les maximes et les exemples de l'Evangile. a) Nous n'oublierons pas que nous sommes la lumière du monde (Matth., V, 14) ; et, sans transformer nos conversations en une sorte de prédication (ce qui semblerait déplacé) nous y apprécierons tout, les personnes, les événements et les choses à la lumière de l’Evangile ; au lieu de proclamer heureux les riches et les forts, nous remarquerons en toute simplicité qu'il y a d'autres sources de bonheur que la richesse et le succès, que la vertu trouve déjà sa récompense sur terre, que les joies pures goûtées au sein de la famille sont les plus douces, que la satisfaction du devoir accompli console bien des infortunés et qu'une bonne conscience vaut mieux encore que l'enivrement du plaisir. Quelques faits concrets que nous citerons feront comprendre ces remarques. Mais c'est surtout par l'exemple qu'un prêtre édifie en conversation : quand tout, dans sa tenue et ses paroles, reflète la simplicité, la bonhomie, la franche gaieté, la charité, en un mot la sainteté, il produit sur ceux qui le voient et l'entendent une impression profonde ; on ne peut pas se lasser d'admirer ceux qui vivent conformément à leurs convictions, et on estime une religion qui sait inspirer des vertus si solides. Mettons donc en pratique ce que nous dit Notre Seigneur : « Que votre lumière brille devant les hommes, afin que voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (Matth., V, 16). Ce ne sont pas seulement les prêtres qui pratiquent ce genre d'apostolat ; les laïques convaincus y réussissent d'autant mieux qu'on est moins en défiance contre l'influence de leur exemple.
217. b) C'est à ces hommes d'élite et aux prêtres qu'il appartient d'inspirer aux chrétiens plus timides le courage de lutter contre la tyrannie du respect humain, de la mode ou de la persécution légale. L'un des meilleurs moyens est de former des ligues ou associations, composées de chrétiens influents et courageux qui ne craignent pas de parler et d'agir conformément à leurs convictions. C'est par là que les Saints ont réformé les mœurs de leur temps. C’est par là qu'il s'est fondé, dans nos grandes Ecoles et jusqu'au Parlement, des groupes compacts qui savent faire respecter leurs pratiques religieuses et entraîner les hésitants. Le jour où ces groupes se seront multipliés non seulement dans les villes mais encore dans les campagnes, le respect humain sera bien près d'être tué, et la vraie piété, si elle n'est pas pratiquée par tous, sera du moins respectée.
218. Donc, en pratique, point de compromission avec le monde au sens où nous l'avons défini, point de concessions pour lui plaire ou attirer son estime. Comme le dit avec raison saint François de Sales : « Quoique nous fassions, le monde nous fera toujours la guerre... Laissons cet aveugle, Philothée : qu'il crie tant qu'il voudra comme un chat-huant, pour inquiéter les oiseaux du jour. Soyons fermes en nos desseins, invariables en nos résolutions ; la persévérance fera bien voir si c'est à pertes et tout de bon que nous sommes sacrifiés à Dieu et rangés à la vie dévote. » (Introd. à la vie dévote, IVe P., ch. I).

III. Lutte contre le démon

219. 1° Existence et raison d'être de la tentation diabolique. Nous avons vu, n° 67, comment le démon, jaloux du bonheur de nos premiers parents, les incita au péché et ne réussit que trop bien dans ses desseins ; aussi le livre de La Sagesse déclare que « c'est par l'envie du démon que la mort est entrée dans le monde » (Sap., II, 24). Depuis lors il n'a cessé de s'attaquer aux descendants d'Adam, de leur tendre des pièges ; et, bien que, depuis la venue de Notre Seigneur sur terre et son triomphe sur Satan, l'empire de celui-ci soit de beaucoup diminué, il n'en reste pas moins vrai que nous avons à lutter non pas seulement contre la chair et le sang, mais encore contre les puissances des ténèbres et les esprits méchants. C'est Saint Paul qui nous l'affirme (Ephes., VI, 12). Saint Pierre compare le démon à un lion rugissant qui rôde autour de nous et cherche à nous dévorer (I Petr., V, 8-9).
220. Si la Providence permet ces attaques, c'est en vertu du principe général que Dieu gouverne les âmes, non pas seulement directement, mais encore par l'intermédiaire des causes secondes, en laissant aux créatures une certaine liberté d'action. D'ailleurs il nous avertit de nous tenir sur nos gardes, et il envoie ses bons anges, en particulier notre ange gardien, à notre secours pour nous protéger (n° 186 ss) sans parler de l'aide qu'il nous donne, par lui-même ou par son Fils. En profitant de cette aide, nous triomphons du démon, nous nous affermissons dans la vertu et acquérons des mérites pour le ciel. Cette admirable conduite de la Providence nous montre mieux quelle importance extrême nous devons attacher à notre salut et à notre sanctification, puisque le ciel et l'enfer s'y intéressent, et qu'autour de notre âme, et parfois dans notre âme elle-même, se livrent entre les puissances célestes et infernales de rudes combats dont la vie éternelle est l'enjeu. Pour être victorieux, voyons comment procède le démon.
221. 2° La tactique du démon. A) Le démon ne peut agir directement sur nos facultés supérieures, l'intelligence et la volonté, Dieu s'étant réservé ce sanctuaire pour lui-même ; Dieu seul peut pénétrer au centre de notre âme et mouvoir les ressorts de notre volonté, sans nous faire violence.
Mais il peut agir directement sur le corps, les sens extérieurs et sur les sens intérieurs, en particulier l'imagination et la mémoire, comme aussi sur les passions qui résident dans l'appétit sensitif ; et par là il agit indirectement sur la volonté, qui, par les divers mouvements de la sensibilité, est sollicitée à donner son consentement. Toutefois, comme le remarque Saint Thomas, « elle demeure toujours libre de consentir ou de résister à ces mouvements passionnels. » (Sum. theol., q. 111, a. 2).
B) D'ailleurs, bien que le pouvoir du démon soit très étendu sur les facultés sensibles et sur le corps, ce pouvoir est limité par Dieu, qui ne lui permet pas de nous tenter au-dessus de nos forces (I Cor., X, 13). Celui donc qui s'appuie sur Dieu avec humilité et confiance est sûr d'être victorieux.
222. C) Il ne faut pas croire, nous dit S. Thomas (q. 114, a. 3), que toutes les tentations que nous éprouvons sont l’œuvre du démon : notre concupiscence, activée par des habitudes passées et des imprudences présentes, suffit à en expliquer un grand nombre (Jac., I, 14). Ce serait téméraire aussi d'affirmer qu'il n'a d'influence sur aucune, contrairement à l'enseignement manifeste de l'Ecriture et de la Tradition ; sa jalousie contre les hommes et le désir qu'il a de se les asservir expliquent suffisamment son intervention (q. 114, a. 1).
Comment donc reconnaître la tentation diabolique ? C'est difficile, puisque notre concupiscence suffit à nous tenter violemment. Toutefois on peut dire que lorsque la tentation est soudaine, violente et d'une longueur démesurée, le démon y a une large part. On peut le conjecturer en particulier lorsque la tentation jette un trouble profond et durable dans l'âme, lorsqu'elle suggère le goût des choses éclatantes, des mortifications extraordinaires et apparentes, surtout quand on se sent fortement incliné à ne rien dire de tout cela à son directeur et à se défier de ses supérieurs.
223. 3° Remèdes contre la tentation diabolique. Ces remèdes nous sont indiqués par les Saints et en particulier par Sainte Thérèse (Vie par elle-même, ch. 30-31).
A) Le premier est une prière humble et confiante, pour mettre de notre côté Dieu et ses anges. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? Qui donc en effet peut être comparé à Dieu ?
Cette prière doit être humble ; car il n'est rien qui mette plus rapidement en fuite l'Ange rebelle qui, s'étant révolté par orgueil, n'a jamais su pratiquer cette vertu : s'humilier devant Dieu, reconnaître notre impuissance à triompher sans son secours, déconcerte les plans de l'Ange superbe. Elle doit être confiante : car la gloire de Dieu étant intéressée à notre triomphe, nous pouvons avoir pleine confiance en l'efficacité de sa grâce.
Il est bon aussi d'invoquer Saint Michel, qui, ayant infligé au démon une éclatante défaite, sera heureux de compléter sa victoire en nous et par nous. Notre Ange gardien le secondera volontiers, si nous nous confions en lui. Mais surtout nous n'oublierons pas de prier la Vierge immaculée qui de son pied virginal ne cesse d'écraser la tête du serpent, et est plus terrible au démon qu'une armée rangée en bataille.
224. B) Le second moyen, c'est l'usage confiant des sacrements et des sacramentaux. La confession, étant un acte d'humilité, met en fuite le démon ; l'absolution qui la suit, nous applique les mérites de Jésus-Christ et nous rend invulnérables à ses traits ; la sainte communion, en mettant dans notre cœur Celui qui a vaincu Satan, lui inspire une véritable terreur.
Les sacramentaux eux-mêmes, le signe de la croix, ou les prières liturgiques faites avec esprit de foi, en union avec l'Eglise, sont aussi d'un précieux secours. Sainte Thérèse recommande particulièrement l'eau bénite, peut-être parce que c'est humiliant pour le démon de se voir ainsi déjoué par un moyen aussi simple que celui-là.
225. C) Aussi le dernier moyen est un mépris souverain du démon. C'est encore Sainte Thérèse qui nous le dit : « C'est très fréquemment que ces maudits me tourmentent ; mais ils m'inspirent fort peu de crainte ; car, je le vois très bien, ils ne peuvent bouger sans la permission de Dieu... Qu'on le sache bien, toutes les fois que nous les méprisons, ils perdent de leurs forces, et l'âme acquiert sur eux d'autant plus d'empire... Ils n'ont de force que contre les âmes lâches, qui leur rendent les armes ; mais contre celles-là, ils font montre de leur pouvoir. » (p. 405-406). Se voir mépriser par des êtres plus faibles est en effet une rude humiliation pour ces esprits superbes. Or, comme nous l'avons dit, appuyés humblement sur Dieu, nous avons le droit et le devoir de les mépriser : « Si Deus pro nobis, quis contra nos ? » Ils peuvent aboyer, ils ne peuvent nous mordre que si par imprudence ou par orgueil nous nous mettons en leur pouvoir.
Ainsi donc, la lutte que nous avons à soutenir contre le démon, aussi bien que contre le monde et la concupiscence, nous affermit dans la vie surnaturelle et nous permet même d'y progresser.

Conclusion

226. 1° La vie chrétienne est, nous venons de le voir, une lutte, lutte pénible qui, avec des péripéties diverses, ne se termine qu'à la mort, lutte d’une importance capitale, puisque l'enjeu en est la vie éternelle. Comme l'enseigne Saint Paul, il y a en nous deux hommes : a) l'homme régénéré, l'homme nouveau, avec des tendances nobles, surnaturelles, divines que produit en nous le Saint Esprit, grâce aux mérites de Jésus et à l'intercession de la Très Sainte Vierge et des Saints ; tendances auxquelles nous nous efforçons de correspondre en mettant en œuvre, sous l'influence de la grâce actuelle, l'organisme surnaturel dont Dieu nous a dotés. b) Mais à côté, il y a l'homme naturel, l'homme charnel, le vieil homme avec les tendances mauvaises que le baptême n'a pas déracinées de notre âme : c'est la triple concupiscence que nous tenons de notre première génération, et que le monde et le démon réveillent et intensifient, tendance habituelle qui nous porte à l'amour désordonné des plaisirs sensuels, de notre propre excellence et des biens de la terre. Ces deux hommes entrent fatalement en conflit : la chair, ou le vieil homme, désire et recherche le plaisir sans souci de sa moralité ; l'esprit lui rappelle bien qu'il y a des plaisirs défendus et dangereux qu'il faut sacrifier au devoir, c'est-à-dire, à la volonté de Dieu ; mais, comme la chair persiste en ses désirs, la volonté, aidée de la grâce, est obligée de la mortifier et au besoin de la crucifier. Le chrétien est donc un soldat, un athlète qui combat pour une couronne immortelle, et cela jusqu'à la mort.
 227. 20 Cette lutte est perpétuelle : car, malgré nos efforts, nous ne pouvons jamais nous débarrasser complètement du vieil homme, nous ne pouvons que l'affaiblir, l'enchaîner, et fortifier en même temps le nouvel homme contre ses attaques. Au début, la lutte est donc plus vive, plus acharnée, et les retours offensifs de l'ennemi sont plus nombreux et plus violents. Mais, au fur et à mesure que, par des efforts énergiques et constants, nous remportons des victoires, notre ennemi s'affaiblit, les passions se calment, et, sauf à certains moments d'épreuves voulues de Dieu pour nous amener à une plus haute perfection, nous jouissons d'un calme relatif, présage de la victoire définitive. C'est à la grâce de Dieu que nous devons le succès. Mais n'oublions pas que les grâces qui nous sont données sont des grâces de combat, non de repos, que nous sommes des lutteurs, des athlètes, des ascètes, et que nous devons , comme Saint Paul, lutter jusqu'au bout pour mériter notre couronne : « J'ai combattu le bon combat, j'ai terminé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne de justice que me donnera le Seigneur. » (II Tim., IV, 7-8). C'est le moyen de perfectionner en nous la vie chrétienne et d'acquérir de nombreux mérites.

§ II. L'ACCROISSEMENT DE LA VIE SPIRITUELLE PAR LE MERITE

228. Nous progressons par la lutte contre nos ennemis, mais plus encore par les actes méritoires que nous faisons chaque jour. Tout acte bon fait librement par une âme en état de grâce pour une intention surnaturelle, possède une triple valeur, méritoire, satisfactoire et impétratoire, qui contribue à notre progrès spirituel.
a) Une valeur méritoire, par laquelle nous augmentons notre capital de grâce habituelle et nos droits à la gloire céleste : nous y reviendrons à l'instant.
b) Une valeur satisfactoire, qui comprend elle-même un triple élément, 1) la propitiation qui, par un cœur contrit et humilié, nous rend Dieu propice et l'incline à nous pardonner nos fautes ; 2) l'expiation, qui, par l'infusion de la grâce, efface la faute ; 3) la satisfaction qui, par le caractère pénible qui s'attache à nos bonnes œuvres, annule en tout ou en partie la peine due au péché. Ce ne sont pas seulement les actions proprement dites qui produisent cet heureux résultat, mais encore l'acceptation volontaire des maux et souffrances de cette vie, ainsi que nous l'enseigne le Concile de Trente ; et il ajoute que c'est là une grande marque de l'amour divin. Quoi de plus consolant en effet que de pouvoir profiter de toutes les adversités pour purifier son âme et l'unir plus parfaitement à Dieu ?
c) Enfin ces mêmes actes ont aussi une valeur impétratoire, en tant qu'ils contiennent une demande de nouvelles grâces adressée à l'infinie miséricorde de Dieu. Comme le fait remarquer avec raison Saint Thomas, on prie non pas seulement lorsque d'une façon explicite on présente une requête à Dieu, mais encore quand, par un mouvement du cœur ou par l'action, on tend vers Lui, si bien que celui-là prie toujours qui oriente sa vie tout entière vers Dieu. Cet élan vers Dieu, n'est-ce pas en effet une prière, une élévation de l'âme vers Dieu, et un moyen très efficace d'obtenir de Lui ce que nous désirons pour nous et pour les autres ?
Pour le but que nous nous proposons, il nous suffira d'exposer la doctrine sur le mérite : 1° sa nature ; 2° les conditions qui en augmentent la valeur.

I. La nature du mérite

Deux points à faire comprendre : 1° ce qu'est le mérite ; 2° comment nos actions sont méritoires.

1° Ce qu’est le mérite

229. A) Le mérite en général est un droit à une récompense. Le mérite surnaturel, dont il est ici question, sera donc le droit à une récompense surnaturelle, c'est-à-dire, à une participation à la vie de Dieu, à la grâce et à la gloire. Et, comme Dieu n'est pas tenu de nous faire participer à sa vie, il faudra une promesse de sa part pour nous conférer un véritable droit à cette récompense surnaturelle. On peut donc définir le mérite surnaturel : un droit à une récompense surnaturelle qui résulte d'une œuvre surnaturellement bonne, faite librement pour Dieu, et d’une promesse divine qui garantit cette récompense.
 213. B) On distingue deux sortes de mérite : a) le mérite proprement dit (qu'on appelle de condigno) auquel la rétribution est due en justice, parce qu’il y a une sorte d'égalité ou de proportion réelle entre l'œuvre et la rétribution ; b) le mérite de convenance (de congruo) qui n'est pas fondé sur la stricte justice, mais sur haute convenance, l'œuvre n'étant que dans une faible mesure proportionnée à la récompense. Pour donner de cette différence une idée approximative, on peut dire que le soldat qui se comporte vaillamment sur le champ a un droit strict à la solde de guerre, mais seulement un droit de convenance à une citation à l'ordre du jour ou à une décoration.
C) Le Concile de Trente enseigne que les œuvres de l'homme justifié méritent véritablement une augmentation de la grâce, la vie éternelle, et, s'il meurt dans cet état, l’obtention de la gloire (Jac., I, 12).
231. D) Rappelons brièvement les conditions générales du mérite. a) L'œuvre  pour être méritoire, doit être libre, si on agit par contrainte ou par nécessité, on n'est pas en effet moralement responsable de ses actes. b) Elle doit être surnaturellement bonne, pour être en proportion avec la récompense ; c) et, quand il s'agit du mérite proprement dit, elle doit être faite en état de grâce, puisque c'est cette grâce qui fait habiter et vivre le Christ dans notre âme et nous rend participants à ses mérites ; d) pendant notre vie mortelle ou voyagère, Dieu ayant sagement déterminé qu'après une période d'épreuve, où nous pouvons mériter et démériter, nous arriverions au terme où l'on est fixé pour toujours dans l'état où l'on meurt. A ces conditions du côté de l'homme se joint du côté de Dieu la promesse qui nous donne un droit véritable à la vie éternelle ; selon S. Jacques en effet « le juste reçoit la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment (Jac., I, 22).

2° Comment les actes méritoires augmentent la grâce et la gloire

232. A première vue il semble difficile de comprendre comment des actes, très simples, très communs et essentiellement transitoires, puissent mériter la vie éternelle. Cette difficulté serait insoluble, si ces actes venaient seulement de nous ; mais ils sont en réalité une œuvre à deux ; le résultat de la coopération de Dieu et de la volonté humaine, et c'est ce qui explique leur efficacité : en couronnant nos mérites, Dieu couronne aussi ses dons, puisqu'il a dans ces mérites une part prépondérante. Expliquons donc la part de Dieu et celle de l'homme ; ainsi nous comprendrons mieux l'efficacité des actes méritoires.
A) Dieu est la cause principale et première de nos mérites : « Ce n'est pas moi qui agis, dit Saint Paul, c’est la grâce de Dieu avec Moi » (I Cor., XV, 10). C'est lui en effet qui a créé nos facultés, lui qui les a élevées à l'état surnaturel en les perfectionnant par les vertus et les dons du Saint Esprit ; c'est lui qui, par sa grâce actuelle, prévenante et adjuvante, nous sollicite à faire le bien et nous aide à le faire ; il est donc la cause première qui met en branle notre volonté et lui donne des forces nouvelles pour lui permettre d'agir surnaturellement.
233. B) Mais notre libre volonté, répondant aux sollicitations de Dieu, agit sous l'influence de la grâce et des vertus, et devient ainsi cause secondaire, mais réelle et efficiente de nos actes méritoires, parce que nous sommes les collaborateurs de Dieu. Sans ce libre consentement, point de mérite : au ciel nous ne méritons plus, parce que nous ne pouvons pas ne pas aimer ce Dieu que nous voyons clairement être la bonté infinie et la source de notre béatitude. D'ailleurs notre coopération elle-même est surnaturelle : par la grâce habituelle nous sommes divinisés en notre substance, par les vertus infuses et les dons nous le sommes en nos facultés, par la grâce actuelle jusque dans nos actes. Il y a donc proportion réelle entre nos actions, devenues déiformes, et la grâce qui elle aussi est une vie déiforme ou la gloire qui n'est que l'épanouissement de cette même vie. Sans doute ces actes sont transitoires et la gloire est éternelle ; mais, puisque dans la vie naturelle, des actes qui passent produisent des habitudes et des états d'âme qui demeurent, il est juste  que dans l'ordre surnaturel il en soit de même, et que nos actes de vertu, produisant en notre âme une disposition habituelle d'aimer Dieu, soient récompensés par une récompense durable ; et, puisque notre âme est immortelle, il convient que cette récompense n'ait pas de fin.
234. C) On pourrait sans doute objecter que, malgré cette proportion, Dieu n'est pas tenu de nous donner une récompense aussi noble et aussi durable que la grâce et la gloire. Nous le concédons sans peine, et reconnaissons que Dieu, dans son infinie bonté, nous donne plus que nous ne méritons ; il ne serait donc pas tenu à nous faire jouir de l'éternelle vision béatifique, s'il ne l'avait promis. Mais il l'a promis par le fait même qu'il nous a destinés à une fin surnaturelle ; et cette promesse nous est plus d'une fois rappelée dans la Sainte Ecriture, ou la vie éternelle nous est présentée comme la récompense promise aux justes et comme une couronne de justice (Jac., I, 12 ; II Tim., IV, 8). Aussi le Concile de Trente nous déclare que la vie éternelle est à la fois une grâce miséricordieusement promise par Jésus-Christ, et une récompense qui, en vertu de la promesse de Dieu est fidèlement accordée aux bonnes œuvres et aux mérites.
235. C'est en vertu de cette promesse qu'on peut conclure que le mérite proprement dit est quelque chose de personnel : c'est pour nous et non pour les autres que nous méritons la grâce et la vie éternelle, parce que la divine promesse ne s'étend pas plus loin. Il en est tout autrement de N. S. Jésus-Christ, qui, ayant été constitué le chef moral de l'humanité, a mérité, en vertu de ce rôle, pour chacun de ses membres, et cela au sens strict.
Nous pouvons bien sans doute mériter pour les autres, mais d'un mérite de convenance ; et c'est déjà bien consolant, puisque ce mérite vient s'ajouter à ce que nous méritons pour nous-mêmes, et nous permet ainsi, en travaillant à notre sanctification, de coopérer à celle de nos frères. Voyons donc quelles sont les conditions qui augmentent la valeur de nos actes méritoires.

II. Conditions qui augmentent notre mérite

236. Ces conditions se tirent évidemment des différentes causes qui concourent à la production des actes méritoires, par conséquent de Dieu et de nous-mêmes. Nous pouvons compter sur la libéralité de Dieu, toujours magnifique en ses dons. Notre attention doit donc porter principalement sur nos dispositions : voyons ce qui peut les rendre meilleures soit du côté du sujet qui mérite, soit du côté de l'acte méritoire lui-même.

1° Conditions tirées du sujet lui-même

237. Il en est quatre principales qui contribuent à l'accroissement de nos mérites : notre degré de grâce habituelle ou de charité ; notre union à Notre-Seigneur ; notre pureté d'intention ; notre ferveur.
a) Notre degré de grâce sanctifiante. Pour mériter au sens propre, il faut être en état de grâce : plus donc nous possédons de grâce habituelle, et plus, toutes choses égales d'ailleurs, nous sommes aptes à mériter. Sans doute quelques théologiens l'ont nié, sous prétexte que cette quantité de grâce n'influence pas toujours sur nos actes pour les rendre meilleurs, et que des âmes saintes agissent parfois avec négligence et imperfection. Mais la doctrine commune est celle que nous maintenons.
1) La valeur d'un acte en effet, même parmi les hommes, dépend en grande partie de la dignité de la personne qui agit et de son crédit sur celui qui doit la récompenser. Or ce qui fait la dignité du chrétien et lui donne du crédit sur le cœur de Dieu, c'est le degré de grâce ou de vie divine auquel il est élevé ; c'est pour cela que les Saints du ciel ou de la terre ont un pouvoir d'intercession si grand. Si donc nous possédons un degré de grâce plus élevé, il en résulte qu'aux yeux de Dieu nous valons plus que ceux qui en ont moins, que nous lui plaisons davantage, et que de ce chef nos actions sont plus nobles, plus agréables à Dieu, et par là même plus méritoires.
2) D'ailleurs généralement le degré de grâce aura sur la perfection de nos actes une heureuse influence. Vivant d'une vie surnaturelle plus abondante, aimant Dieu d'un amour plus parfait, nous sommes portés à mieux faire nos actions, à y mettre plus de charité, à être plus généreux dans nos sacrifices ; et, de l'aveu de tous, ces dispositions augmentent certainement nos mérites. Qu'on ne dise donc pas que le contraire arrive parfois, c'est là l'exception, non la règle générale, et nous avons tenu compte de ce fait, en ajoutant toutes choses égales d'ailleurs.
Et comme cette doctrine est consolante ! En multipliant nos actes méritoires, nous augmentons chaque jour notre capital de grâce ; ce capital à son tour nous permet de mettre plus d'amour dans nos œuvres, et celles-ci n’en ont que plus de valeur pour accroître notre vie surnaturelle.
238. b) Notre degré d'union avec Notre-Seigneur. Ceci est évident : la source de notre mérite, c'est Jésus-Christ, auteur de notre sanctification, cause méritoire principale de tous les biens surnaturels, tête d'un corps mystique dont nous sommes les membres. Plus près nous sommes de la source, et plus nous recevons de sa plénitude ; plus nous nous approchons de l'auteur de toute sainteté, et plus nous recevons de grâce ; plus nous sommes unis à la tête, et plus nous recevons d'elle le mouvement et la vie. N'est-ce pas ce que nous dit Notre-Seigneur lui-même dans cette belle comparaison de la vigne : « Je suis la vigne et vous êtes les branches... celui qui demeure en moi et moi en lui, porte beaucoup de fruit. » (Joan., XV, 1-6). Unis à Jésus comme les sarments le sont au cep, nous recevons d'autant plus de sève divine que nous sommes plus habituellement, plus actuellement, et plus étroitement, unis au cep divin. Et voilà pourquoi les âmes ferventes, ou qui veulent le devenir, ont toujours recherché une union de plus en plus intime avec Notre-Seigneur ; voilà pourquoi l'Eglise elle-même nous demande de faire nos actions par Lui, avec Lui, et en Lui : par Lui, per Ipsum, puisque « nul ne vient au Père sans passer par Lui (Joan., XIV, 6) ; avec Lui, cum Ipso, en agissant avec Lui, puisqu'il veut bien être notre collaborateur ; en Lui, in Ipso, c'est-à-dire, dans sa vertu, dans sa force, et surtout dans ses intentions, n'en ayant d'autres que les siennes.
C'est alors que Jésus vit en nous, inspire nos pensées, nos désirs, nos actions, si bien que nous pouvons dire comme S. Paul : « Je vis, non pas moi, mais c'est Jésus qui vit en moi. » (Galat., II, 20). Il est clair que des actions accomplies sous l'influence et l'action vivifiante du Christ, avec sa toute puissante collaboration, ont une valeur incomparablement plus grande que si elles étaient faites par nous seuls. Donc, en pratique, s'unir souvent, en particulier au commencement de ses actions, à N. S. Jésus-Christ et à ses intentions si parfaites, avec la pleine conscience de notre incapacité à rien faire de bon par nous-mêmes, et l'inébranlable confiance qu'Il peut remédier à notre faiblesse.
239. c) La pureté d'intention ou la perfection du motif qui nous fait agir. Pour être méritoires, il suffit, disent plusieurs théologiens, que nos actions soient inspirées par un motif surnaturel de crainte, d'espérance ou d'amour. Saint Thomas demande sans doute qu'elles soient influencées, d'une façon au moins virtuelle par la charité, en vertu d'un acte d'amour de Dieu posé précédemment et dont l'influence persévère. Mais il ajoute que cette condition est réalisée par tous ceux qui sont en état de grâce et accomplissent un acte licite (Quæst. Disput., de Malo, q. 2, a. 5, ad 7). Tout acte bon se ramène en effet à une vertu ; or toute vertu converge vers la charité, celle-ci étant la reine qui commande à toutes les vertus, comme la volonté est la reine de toutes les facultés. La charité, toujours active, oriente vers Dieu tous nos actes bons, et vivifie toutes nos vertus en les informant.
Toutefois, si nous voulons que nos actes soient aussi méritoires que possible, il faut une pureté d'intention beaucoup plus parfaite et plus actuelle. L'intention est ce qu'il y a de principal dans nos actes, c'est l'œil qui les éclaire et les dirige vers leur fin, l'âme qui les inspire et leur donne leur valeur aux yeux de Dieu. Or trois éléments donnent à nos intentions une valeur spéciale.
240. 1) Puisque la charité est la reine et la forme des vertus, tout acte inspiré par l'amour de Dieu et du prochain aura beaucoup plus de mérite que ceux qui sont inspirés par la crainte ou par l'espérance. Il importe donc que toutes nos actions soient faites par amour : ainsi elles deviennent, même les plus communes (comme les repas et les récréations), des actes de charité, et participent à la valeur de cette vertu, sans perdre la leur propre ; manger pour refaire ses forces, est un motif honorable et qui dans un chrétien est méritoire ; mais refaire ses forces en vue de mieux travailler pour Dieu et pour les âmes, est un motif de charité bien supérieur, qui ennoblit cet acte et lui confère une valeur méritoire beaucoup plus grande.
241. 2) Puisque les actes de vertu informés par la charité ne perdent point leur valeur propre, il en résulte qu'un acte fait pour plusieurs intentions à la fois sera plus méritoire. Ainsi un acte d'obéissance aux Supérieurs fait pour un double motif, par respect pour leur autorité, et en même temps par amour pour Dieu qu'on voit en leur personne, aura le double mérite de l'obéissance et de la charité. Un même acte peut avoir ainsi une triple, une quadruple valeur : en détestant mes péchés, parce qu'ils ont offensé Dieu, je puis avoir l'intention de pratiquer à la fois la pénitence, l'humilité et l'amour de Dieu : cet acte est triplement méritoire. Il est donc utile de se proposer plusieurs intentions surnaturelles ; mais il faut éviter de tomber dans l'excès, en cherchant avec trop d'empressement des intentions multiples : ce qui met le trouble dans l'âme. Embrasser celles qui se présentent à nous comme spontanément, et les subordonner à la divine charité, tel est le moyen d'accroître ses mérites, en conservant la paix de l'âme.
242. 3) Comme la volonté de l'homme est changeante, il est nécessaire d'expliciter et d'actualiser fréquemment nos intentions surnaturelles ; autrement il arriverait qu'un acte commencé pour Dieu, se continuerait sous l'influence de la curiosité, de la sensualité ou de l'amour-propre, et perdrait ainsi une partie de sa valeur : je dis une partie, car ces intentions subsidiaires ne détruisant pas complètement la première, l'acte ne cesse pas d'être surnaturel et méritoire dans son ensemble. Quand un navire, partant de Brest met le cap sur New-York, il ne suffit pas de diriger la proue une fois pour toutes vers cette ville ; comme la marée, les vents et les courants tendent à faire dévier le navire, il faut, par le gouvernail, le ramener sans cesse vers le but. Ainsi de notre volonté ; il ne suffit pas de l’orienter une fois, ni même chaque jour, vers Dieu ; les passions humaines et les influences du dehors la feraient vite dévier de la droite ligne ; il faut souvent, par un acte explicite, la ramener vers Dieu et vers la charité. Alors nos intentions demeurent constamment surnaturelles, parfaites même, et très méritoires, surtout si nous y joignons la ferveur dans l'action.
243. d) L'intensité ou la ferveur avec laquelle on agit. On peut en effet agir, même en faisant le bien, avec nonchalance, avec peu d'effort, ou au contraire avec élan, avec toute l'énergie dont on est capable, en utilisant toute la grâce actuelle mise à notre disposition. Il est évident que le résultat dans ces deux cas sera bien différent. Si l'on n'agit qu'avec nonchalance, on n'acquiert que peu de mérites, et parfois même on se rend coupable de quelque faute vénielle, ce qui par ailleurs ne détruit pas tout le mérite ; si au contraire on prie, on travaille, on se sacrifie de toute son âme, chacune de nos actions mérite une quantité considérable de grâce habituelle. Sans entrer ici dans des hypothèses discutables, on peut dire avec certitude que Dieu rendant au centuple ce qui est fait pour lui, une âme fervente acquiert chaque jour un nombre très considérable de degrés de grâce, et devient ainsi en peu de temps très parfaite, selon la remarque de La Sagesse : « Arrivé en peu de temps à la perfection, il- a fourni une longue carrière (Sap., IV, 13). Quel précieux encouragement à la ferveur, et comme il vaut la peine de renouveler souvent ses efforts, avec énergie et persévérance !

2° Conditions tirées de l’objet ou de l’acte lui-même

244. Ce ne sont pas seulement les dispositions du sujet qui augmentent le mérite, mais toutes les circonstances qui contribuent à rendre l'action plus parfaite. Il en est quatre principales :
a) L'excellence de l'objet ou de l'acte qu'on accomplit. Il y a une hiérarchie dans les vertus : ainsi les vertus théologales sont plus parfaites que les vertus morales, et, de ce chef, les actes de foi, d'espérance et surtout de charité sont plus méritoires que les actes de prudence, de justice, de tempérance, etc. Mais, nous l'avons dit, ces derniers peuvent, par l'intention, devenir des actes d'amour et participer ainsi à sa valeur spéciale. De même les actes de religion, qui tendent directement à la gloire de Dieu, sont plus parfaits que ceux qui ont pour but direct notre sanctification.
b) Pour certaines actions, la quantité peut influer sur le mérite ; ainsi, toutes choses égales d'ailleurs, un don généreux de mille francs sera plus méritoire que celui de dix centimes. Mais s'il s'agit de quantité relative, l'obole de la veuve, qui se prive d'une partie de son nécessaire, vaut plus moralement que la riche offrande de celui qui se dépouille d'une portion de son superflu.
c) La durée rend aussi l'action plus méritoire : prier, souffrir pendant une heure vaut mieux que de le faire cinq minutes, puisque cette prolongation demande plus d'effort et plus d'amour.
245. d) La difficulté de l'acte, non pas en elle-même mais en tant qu'elle demande plus d'amour de Dieu, un effort plus énergique et plus soutenu, et qu’elle ne provient pas d'une imperfection actuelle de la volonté, accroît aussi le mérite. Ainsi résister à une tentation violente est plus méritoire que de résister à une tentation légère ; pratiquer la douceur, quand on a un tempérament porté à la colère et qu'on est fréquemment provoqué par son entourage, est plus difficile et plus méritoire que de le faire quand on a un naturel doux et timide et qu'on est entouré de personnes bienveillantes.
Il ne faudrait pas cependant en conclure que la facilité, acquise par des actes nombreux de vertu, diminue nécessairement le mérite ; cette facilité, quand on en profite pour continuer et même augmenter l'effort surnaturel, favorise l’intensité ou la ferveur de l'acte, et de ce chef augmente le mérite, ainsi que nous l'avons expliqué. De même qu'un bon ouvrier, en se perfectionnant dans son métier, évite tout gaspillage de temps, de matière et de force, et réalise plus de profit avec moins de peine, ainsi un chrétien, qui sait mieux se servir des instruments de sanctification, évite des gaspillages de temps, beaucoup d'efforts inutiles, et, avec moins de peine, gagne plus de mérites. Les Saints, qui par la pratique des vertus, font plus facilement que d'autres des actes d'humilité, d'obéissance, de religion, n’en ont pas moins de mérite, puisqu'ils pratiquent plus facilement et plus fréquemment l'amour de Dieu ; et d'ailleurs ils continuent de faire des efforts, des sacrifices, dans les circonstances où ceux-ci sont nécessaires. En résumé, la difficulté accroît le mérite, non pas en tant qu'obstacle à vaincre, mais en tant qu'elle suscite plus d'élan et plus d'amour.
Ajoutons seulement que ces conditions abjectives n'influent réellement sur le mérite qu'autant qu'elles sont acceptées, voulues librement et réagissent ainsi sur la perfection de nos dispositions intérieures.

Conclusion

246. La conclusion qui s'impose, c'est la nécessité de sanctifier toutes et chacune de nos actions, même les plus communes. Nous l'avons dit en effet, toutes peuvent être méritoires, si nous les faisons en des vues surnaturelles, en union avec l'Ouvrier de Nazareth qui, en travaillant dans son atelier, ne cessait de mériter pour nous. Et s'il en est ainsi, quel progrès ne pouvons-nous pas réaliser en un seul jour ! Depuis le premier moment du réveil jusqu'au coucher, c’est par centaines que peuvent se compter les actes méritoires qu'une âme recueillie et généreuse accomplit : car non seulement chaque action, mais, quand l'action se prolonge, chaque effort pour la mieux faire, par exemple, pour chasser les distractions dans la prière, pour appliquer son esprit au travail, pour éviter une parole peu charitable, pour rendre au prochain le moindre service ; chaque parole inspirée par la charité ; toute bonne pensée dont on profite ; en un mot, tous les mouvements intérieurs de l’âme librement dirigés vers le bien, sont autant d'actes méritoires qui font grandir Dieu et la grâce dans notre âme.
247. On peut donc dire en toute vérité qu'il n'est pas de moyen plus efficace, plus pratique, plus à la portée de tous pour se sanctifier, que de surnaturaliser chacune de ses actions ; ce moyen suffit à lui seul pour élever une âme en peu de temps à un haut degré de sainteté. Chaque acte est alors une semence de grâce, puisqu'il la fait germer et croître dans notre âme, et une semence de gloire, puisqu'il augmente en même temps nos droits à la béatitude céleste.
248. Le moyen pratique de convertir ainsi tous nos actes en mérites, est de se recueillir un moment avant d'agir, de renoncer positivement à toute intention naturelle ou mauvaise, de s'unir à Notre Seigneur, notre modèle et notre médiateur, avec le sentiment de notre impuissance, et d'offrir par Lui notre action à Dieu, pour sa gloire et pour le bien des âmes : ainsi entendue l'offrande souvent renouvelée de nos actions est un acte de renoncement, d'humilité, d'amour de Notre Seigneur, d'amour de Dieu, d'amour du prochain ; c'est un chemin de raccourci pour arriver à la perfection. Pour y parvenir plus efficacement, nous avons aussi à notre disposition les Sacrements.

§ III. DE L’ACCROISSEMENT DE LA VIE CHRETIENNE PAR LES SACREMENTS

249. Ce n'est pas seulement, par les actes méritoires accomplis à chaque instant que nous pouvons croître en grâce et en perfection, c'est encore par la réception fréquente des Sacrements. Signes sensibles, institués par N. S. Jésus-Christ, ils signifient et produisent la grâce dans nos âmes. Sachant combien l'homme se laisse prendre aux choses extérieures, Dieu a voulu, dans son infinie bonté, attacher sa grâce à des objets et à des actions visibles.
Il est de foi que nos Sacrements contiennent la grâce qu'ils signifient et qu'ils la confèrent à tous ceux qui n'y mettent pas obstacle ; et cela non pas uniquement en vertu des dispositions du sujet, mais ex opere operato, comme causes instrumentales de la grâce, Dieu demeurant évidemment la cause principale, et Jésus la cause méritoire.
250. Chaque Sacrement produit, outre la grâce habituelle ordinaire, une grâce qu'on appelle sacramentelle ou propre à ce Sacrement. Celle-ci n'est pas spécifiquement distincte de la première, mais y ajoute, selon Saint Thomas et son école, une vigueur spéciale destinée à produire des effets en rapport avec chaque Sacrement; ou en tout cas, de l'aveu de tous, un droit à des grâces actuelles spéciales qui seront accordées en temps opportun pour accomplir plus facilement les devoirs imposés par la réception du Sacrement. Ainsi, par exemple, le Sacrement de Confirmation nous donne droit à recevoir des grâces actuelles spéciales de force surnaturelle pour lutter contre le respect humain, et confesser notre foi envers et contre tous.
Quatre choses méritent de retenir notre attention : 1° la grâce sacramentelle propre à chacun des sept Sacrements ; 2° les dispositions nécessaires pour en mieux profiter ; 3° les dispositions spéciales pour le Sacrement de Pénitence ; 4° celles qui sont requises pour l'Eucharistie.

I. De la grâce sacramentelle

Les Sacrements confèrent des grâces spéciales en rapport avec les différentes étapes que nous avons à parcourir dans la vie.
251. a) Au Baptême, c'est une grâce de régénération spirituelle, qui nous purifie du péché originel, nous fait naître à la vie de la grâce, et crée en nous l'homme nouveau, l'homme régénéré qui vit de la vie du Christ. Selon la belle doctrine de S. Paul, par le baptême nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ (c'est ce que figurait autrefois le baptême d'immersion), et nous ressuscitons avec Lui, pour vivre d'une vie nouvelle (Rom., VI, 3-6). La grâce spéciale ou sacramentelle qui nous est donnée, c'est donc : 1) une grâce de mort au péché, de crucifixion spirituelle qui nous permet de combattre et de mater les tendances mauvaises du vieil homme ; 2) une grâce de régénération qui nous incorpore à Jésus-Christ, nous fait participer à sa vie, et nous permet de vivre conformément aux sentiments et aux exemples de Jésus-Christ, et d’être ainsi de parfaits chrétiens. De là pour nous le devoir de combattre le péché et ses causes, d'adhérer à Jésus et d'imiter ses vertus.
252. b) La Confirmation fait de nous les soldats du Christ ; elle ajoute à la grâce du Baptême une grâce spéciale de force pour professer généreusement notre foi contre tous les ennemis, et surtout contre le respect humain, qui empêche un si grand nombre d'hommes de pratiquer leurs devoirs religieux. C'est pour cela que les dons du Saint Esprit, qui nous avaient été déjà communiqués au Baptême, nous sont en ce jour conférés d'une façon plus spéciale pour éclairer notre foi, la rendre plus vive et plus pénétrante, et fortifier en même temps notre volonté contre toutes les défaillances. D'où la nécessité de cultiver les dons du Saint Esprit, surtout celui de virilité chrétienne.
253. c) L'Eucharistie nourrit notre âme qui, comme le corps, a besoin de s'alimenter pour vivre et se fortifier. Or, pour alimenter une vie divine, il ne faut rien moins qu'une nourriture divine : ce sera le corps et le sang de Jésus-Christ, son âme et sa divinité, qui nous transformeront en d'autres christs, en faisant passer en nous son esprit, ses sentiments et ses vertus, et surtout son amour pour Dieu et pour les hommes.
254. d) Si nous avons le malheur de perdre la vie de la grâce par le péché mortel, le Sacrement de Pénitence lave nos fautes dans le sang de Jésus-Christ, dont la vertu nous est appliquée par l’absolution, pourvu que nous soyons sincèrement contrits et décidés à rompre avec le péché, comme nous allons bientôt l'expliquer (n° 262).
255. e) Quand la mort vient frapper à notre porte, nous avons besoin d'être réconfortés au milieu des angoisses et des craintes que nous inspirent nos fautes passées, nos infirmités présentes et les jugements de Dieu. L'Extrême Onction, en versant l'huile sainte sur nos sens principaux, verse en même temps dans notre âme une grâce de soulagement et de réconfort spirituel qui nous délivre des restes du péché, ravive notre confiance, et nous arme contre les suprêmes assauts de l'ennemi, en nous faisant participer aux sentiments de S. Paul, qui, après avoir combattu le bon combat, se réjouissait à la pensée de la couronne qui l'attendait. Il importe donc de demander ce sacrement, à temps, dès qu'on est gravement malade, afin qu'il puisse produire tous ses effets, et, au besoin, si Dieu le juge utile, nous rendre la santé ; et c'est une cruauté pour ceux qui assistent le malade de lui dissimuler la gravité de sa situation et de renvoyer au dernier moment la réception d'un sacrement si consolant.
Ces sacrements suffisent à sanctifier l'individu dans sa vie privée ; deux autres le sanctifient, dans ses rapports, avec la société ; l'Ordre qui donne à l’Eglise de dignes ministres, et le Mariage qui sanctifie la famille.
256. f) L'Ordre donne aux ministres de l'Eglise non seulement : des pouvoirs merveilleux pour consacrer l'Eucharistie, administrer les sacrements et prêcher la doctrine évangélique ; mais aussi la grâce de les exercer saintement ; en particulier un amour ardent pour le Dieu de l'Eucharistie et pour les âmes, avec la volonté ferme de s'immoler et de se dépenser complètement pour ces deux nobles causes. A quel degré de sainteté ils doivent tendre, nous le dirons plus loin.
257. g) Pour sanctifier la famille, cellule primordiale de la société, le sacrement de Mariage donne aux époux les grâces dont ils ont un si pressant besoin, la grâce de la fidélité absolue et constante, fidélité si difficile au cœur inconstant de l'homme ; la grâce de respecter la sainteté du lit conjugal, malgré les sollicitations contraires de la concupiscence ; la grâce de se consacrer avec un inaltérable dévouement à l'éducation chrétienne des enfants.
258. Il y a donc, pour chaque circonstance importante de la vie, pour chaque devoir individuel ou social, un accroissement merveilleux de grâce sanctifiante qui nous est donné; et, pour que cette grâce soit  mise en œuvre, chaque sacrement nous donne droit à des grâces actuelles, qui viendront nous solliciter à la pratique des vertus que nous avons à pratiquer, et nous donner des énergies surnaturelles pour le faire. A nous d'y correspondre par des dispositions aussi  parfaites que possible.

II. Dispositions nécessaires pour bien recevoir les Sacrements

1 Puisque la quantité de grâce produite par les Sacrements dépend à la fois de Dieu et de nous, voyons comment nous pouvons l'accroître d'un côté comme de l'autre.
259 A) Dieu est libre sans doute dans la distribution de ses faveurs, il peut donc, dans les Sacrements, accorder plus ou moins de grâce, selon les desseins de sa sagesse et de sa bonté. Mais il y a des lois qu'il a lui-même posées, et auxquelles il veut bien se soumettre. Ainsi il nous déclare maintes et maintes fois qu'il ne sait rien refuser à la prière bien faite : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira (Matth., VII, 7) surtout si elle est appuyée sur les mérites infinis de Jésus : « En vérité, en vérité Je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera (Joan., XVI, 23). Si donc nous prions avec humilité et ferveur, en union avec Jésus, pour obtenir, au moment de la réception d'un Sacrement, une plus grande abondance de grâce, nous l'obtiendrons.
260. B) De notre côté, deux dispositions contribuent à nous faire recevoir une grâce sacramentelle plus abondante : de saints désirs avant de recevoir les sacrements, et la ferveur au moment de leur réception.
a) Le désir ardent de recevoir un sacrement, avec tous ses fruits, ouvre et dilate notre âme. C'est une des applications du principe général posé par Notre Seigneur : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de sainteté, car ils seront rassasiés (Matth., V, 6). Avoir faim et soif de la communion, de la confession et de l'absolution, c'est ouvrir plus largement notre âme aux communications divines ; et alors Dieu rassasiera nos âmes affamées (Luc, I, 53). Soyons donc, comme Daniel, des hommes de désir, et soupirons après les sources d'eau vive que sont les sacrements.
b) La ferveur ne fera qu'accroître cette ouverture de l'âme : c'est en effet la disposition généreuse de ne rien refuser à Dieu, de le laisser agir dans la plénitude de sa vertu et de collaborer avec lui de toute notre énergie. Or cette disposition creuse et élargit notre âme, la rend plus apte aux effusions de la grâce, plus souple à l'action du Saint Esprit, plus active à y correspondre. De cette mutuelle collaboration jaillissent des fruits abondants de sanctification.
261. Nous pourrions ajouter ici que toutes les conditions qui rendent nos œuvres plus méritoires (n° 237), perfectionnent de la même façon les dispositions que nous devons apporter à la réception des sacrements et augmentent ainsi la mesure de grâce qui nous est conférée. C'est du reste ce qui se comprendra mieux quand nous aurons fait l'application de ce principe à la confession et à la communion :

III. Dispositions pour bien profiter du sacrement de Pénitence

Le sacrement de Pénitence, avons-nous dit, purifie notre âme dans le sang de Jésus-Christ, pourvu que nous soyons bien disposés, que notre confession soit loyale et notre contrition vraie et sincère.

1° De la Confession

262. A) Un mot sur les péchés graves. Nous ne parlons qu'incidemment de l'accusation des fautes graves, dont nous avons traité au long dans notre Théologie morale (n°242 ss). Si une âme qui tend vers la perfection a le malheur de commettre, dans un moment de faiblesse, quelques péchés mortels, il faut les accuser en toute sincérité d'une façon claire, dès le début de la confession sans les noyer dans la multitude des péchés véniels, en faire bien connaître le nombre et l'espèce, avec sincérité et humilité, indiquer les causes de nos chutes, et demander avec instance les remèdes nécessaires à notre guérison. Il faut surtout en avoir une contrition profonde, avec un ferme propos d'éviter à l'avenir non seulement les fautes elles-mêmes, mais les occasions et les causes qui nous ont conduits à l’abîme. Le péché pardonné, il reste à entretenir dans l'âme un vif et habituel sentiment de pénitence, un cœur contrit et humilié, avec un désir sincère de réparer le mal commis par une vie austère et mortifiée, par un amour ardent et généreux. Alors une faute grave isolée, et immédiatement réparée, n'est pas un obstacle durable au progrès spirituel, parce qu'elle ne laisse guère de traces dans l'âme.
263. B) Des fautes vénielles de propos délibéré. Quant aux fautes vénielles, il en est de deux sortes : celles que l'on commet de propos délibéré, sachant bien qu'on déplaît à Dieu, mais préférant pour le moment son plaisir égoïste à la volonté divine ; celles qu'on commet par surprise, légèreté, fragilité, manque de vigilance ou de courage, et qu'on regrette aussitôt, avec la volonté ferme de ne les plus commettre. Les premières sont un très sérieux obstacle à la perfection, surtout quand elles sont fréquentes et qu'on y est attaché, par exemple si on garde volontairement de petites rancunes, ou l’habitude du jugement téméraire, de la médisance, si on entretient des affections naturelles, sensibles, ou encore l'attachement à son jugement et à sa volonté propre. Ce sont des liens qui nous attachent à la terre et nous empêchent de prendre notre élan vers l'amour divin. Quand, de propos délibéré, on refuse à Dieu le sacrifice de ses goûts, de ses volontés, on ne peut évidemment attendre de lui ces grâces de choix qui seules peuvent nous conduire à la perfection.
Il importe donc de se corriger à tout prix de ce genre de fautes. Pour y mieux réussir, il faut prendre successivement les différentes espèces ou catégories, par exemple, d'abord les fautes contre la charité, puis celles contre l'humilité, contre la vertu de religion, etc. ; s'accuser à fond de ce que l'on a remarqué, surtout de celles qui nous humilient le plus, des causes qui nous font tomber en ces péchés, et faire porter sa résolution sur ces causes, en se disant qu'on veut absolument les éviter. Alors chaque confession sera un pas en avant vers la perfection, surtout si on a soin de se bien exciter à la contrition, comme nous le dirons bientôt.
264. C) Des fautes de fragilité. Quand on a triomphé des fautes de propos délibéré, on s'attaque a celles de fragilité, non pas pour les éviter complètement (ce qui n'est pas possible), mais pour en diminuer le nombre. Là, encore il faut recourir à la division du travail. On peut sans doute accuser l'ensemble des fautes dont on se souvient, mais on le fait rapidement, afin de pouvoir insister sur un genre de fautes en particulier. On s'occupera successivement, par exemple, des distractions dans ses prières, des fautes contraires à la pureté d'intention, des manquements à la charité.
Dans l'examen de conscience et la confession, on ne se contentera pas de dire : j'ai eu des distractions dans mes prières (ce qui n'apprend absolument rien au confesseur) ; mais on dira : j'ai été spécialement distrait ou négligent dans tel exercice de piété, et cela parce que je ne m'étais pas bien recueilli avant de le commencer, ou parce que je n'ai pas eu le courage de repousser rapidement et énergiquement les premières divagations, ou parce après l'avoir fait, j’ai manqué de constance, de continuité dans l'effort. D'autres fois on s'accusera d'avoir été distrait longuement, à cause de petites attaches à l’étude, ou à un confrère, à cause d'une petite rancune qu'on n'a pas combattue, etc. L'indication du motif explique la cause du mal, suggère le remède et la résolution à prendre.
265. Pour mieux assurer le succès de la confession, qu'il s'agisse de fautes délibérées ou non, on terminera son accusation en disant : Ma résolution, pour cette semaine ou quinzaine, est de combattre énergiquement telle source de distractions, telle attache, tel genre de préoccupations. Et à la confession prochaine, on ne manquera pas de rendre compte de ses efforts. J'avais pris telle résolution, je l'ai tenue pendant tant de jours, ou dans telle mesure ; mais je ne l'ai pas tenue sur tel ou tel point. Il est évident qu'une confession, faite de la sorte, ne sera pas routinière, qu'elle marquera au contraire un pas en avant : la grâce de l'absolution, venant confirmer la résolution prise, non seulement augmentera la grâce habituelle qui est en nous, mais décuplera nos énergies pour nous faire éviter à l'avenir un certain nombre de fautes vénielles, et nous faire acquérir plus efficacement les vertus.

2° De la Contrition

266. Dans les confessions fréquentes, il faut insister sur la contrition et le bon propos, qui en est la conséquence nécessaire. Il la faut demander avec instance, et s'y exciter par la considération de motifs surnaturels, qui, substantiellement les mêmes, varieront suivant les âmes et les fautes accusées.
Les motifs généraux se tirent du côté de Dieu et du côté de l'âme. Nous ne faisons que les indiquer.
267. A) Du côté de Dieu, le péché, si léger soit-il, est une offense à Dieu, une résistance à sa volonté, une ingratitude à l'égard du plus aimant et du plus aimable des pères et des bienfaiteurs, ingratitude qui le blesse d'autant plus que nous sommes ses amis privilégiés. Aussi il se tourne vers nous, et nous dit : « Ce n'est pas un ennemi qui m'outrage, je le supporterais..., mais toi tu étais un autre moi-même, mon confident et mon ami, nous vivions ensemble dans une douce intimité. » (Ps., LIV, 13-15. Sachons écouter ces reproches si bien mérités, nous baigner dans l'humiliation et la confusion. Entendons aussi la voix de Jésus, disons-nous que nos fautes ont rendu plus amer le calice qui lui fut présenté au jardin des Oliviers, ont intensifié son agonie. Et, alors du fond de notre misère, demandons humblement pardon : « Miserere mei Deus secundum magnam misericordiam tuam ... Amplius lava me ab iniquilate mea... » (Ps. L)
268. B) Du côté de l'âme, le péché véniel, sans diminuer en soi l'amitié divine, la rend moins intime et moins active ; et quelle perte que l'intimité avec Dieu. Il paralyse ou du moins gêne considérablement notre activité spirituelle, en jetant de la poussière dans le mécanisme délicat de la vie surnaturelle ; il diminue ses énergies pour le bien, en augmentant l'amour du plaisir; et surtout prédispose, s'il s'agit de fautes délibérées, au péché mortel : car, en beaucoup de matières, surtout en ce qui concerne la pureté, la ligne de démarcation entre le mortel et le véniel est si ténue, l'attrait pour le plaisir mauvais si entraînant que la limite est vite franchie. Quand on pense à ces effets, il n'est pas difficile de regretter sincèrement ses négligences et de concevoir le désir de les éviter à l'avenir. Pour préciser ce bon propos, il sera opportun de le faire porter sur les moyens à prendre pour diminuer les rechutes, comme nous l'avons indiqué plus haut, n° 265.
269. Pour être plus sûr cependant que la contrition ne fera pas défaut, il est bon d'accuser une faute plus grave de la vie passée, pour laquelle on est sûr d'avoir la contrition, surtout si c'est une faute de même espèce que les fautes vénielles qu'on déplore. Mais ici il faut éviter deux défauts : la routine, qui transformerait cette accusation en une vaine formule, sans un vrai sentiment de contrition ; et la négligence qui porterait à ne pas se préoccuper du regret des fautes vénielles accusées dans la confession présente.
Pratiquée dans cet esprit, la confession, à laquelle viennent s'ajouter les conseils d'un sage directeur et surtout la vertu purificatrice de l'absolution, sera un puissant moyen de se débarrasser du péché et de progresser dans la vertu.

IV. Dispositions pour bien profiter de l'Eucharistie

270. L'Eucharistie est à la fois un sacrement et un sacrifice, ces deux éléments sont intimement liés, puisque c'est pendant le sacrifice que se consacre la victime à laquelle nous communions. La communion n'est pas, selon la doctrine commune, une partie essentielle du sacrifice ; mais elle en est une partie intégrante, puisque c'est par elle que nous entrons en participation avec les sentiments de la victime et les fruits du sacrifice.
La différence essentielle entre l'un et l'autre est que le sacrifice se rapporte directement à la gloire de Dieu et que le sacrement a pour but direct la sanctification de notre âme. Mais comme ces deux fins n'en font qu'une en réalité, puisque connaître et aimer Dieu, c'est le glorifier, l'un et l'autre contribuent à notre progrès spirituel.

1° Du sacrifice de la messe comme moyen de sanctification

271. A) Ses effets. a) Ce sacrifice avant tout glorifie Dieu et le glorifie d'une façon parfaite, puisque Jésus y offre de nouveau à Son Père, par l'intermédiaire du prêtre, tous les actes d'adoration, de reconnaissance et d'amour qu'il a offerts autrefois en s'immolant sur le Calvaire, actes d'une valeur morale infinie. En s'offrant comme victime, il affirme de la façon la plus expressive le souverain domaine de Dieu sur toutes choses : c'est l'adoration ; en se donnant lui-même à Dieu pour reconnaître ses bienfaits, il lui rend une louange égale aux bienfaits ; c'est l'action de grâces ou culte eucharistique. Aussi rien ne peut empêcher la réalisation de cet effet, pas même l'indignité du ministre ; car la valeur du sacrifice ne dépend pas essentiellement de celui qui l'offre secondairement, mais du prix de la victime qui est offerte et de la dignité du prêtre principal qui n’est autre que Jésus-Christ lui-même. C'est bien là ce qu'enseigne le Concile de Trente quand il nous déclare que cette offrande très pure ne peut pas être souillée par l'indignité ou la malice de ceux qui l'offrent ; que dans ce divin sacrifice est contenu et immolé, d'une façon non sanglante, ce même Christ qui sur l'autel de la croix s'est offert d'une façon sanglante. C'est donc, ajoute-t-il, la même hostie, le même sacrificateur qui s'offre actuellement par le ministère des prêtres et s'est offert autrefois sur la croix : il n'y a de différence que dans la manière d'offrir la victime. Ainsi donc quand nous assistons à la sainte messe, et plus encore quand nous la célébrons, nous rendons à Dieu tous les hommages qui lui sont dus, et cela d'une façon aussi parfaite que possible, puisque nous faisons nôtres les hommages de Jésus victime. Et qu'on ne dise pas que ceci n'a rien à faire avec notre sanctification ; en réalité, quand nous glorifions Dieu, il s'incline vers nous avec amour, et plus nous nous occupons de sa gloire, plus il s’occupe de nos intérêts spirituels ; c'est donc faire beaucoup pour notre sanctification que de lui rendre nos devoirs en union avec la victime qui renouvelle sur l'autel son immolation.
272. b) Mais de plus le divin sacrifice a un effet propitiatoire en vertu même de sa célébration (ex opere operato, comme disent les théologiens). Voici en quel sens : le sacrifice, en offrant à Dieu l'hommage qui lui est dû et une juste compensation pour le péché, l'incline à nous accorder, non pas directement la grâce sanctifiante (ce qui est l'effet propre du sacrement), mais la grâce actuelle et le don de pénitence, et à nous remettre, quand nous sommes contrits et repentants, les péchés les plus graves.
Il est en même temps satisfactoire, en ce sens qu'il remet infailliblement aux pécheurs repentants une partie au moins de la peine temporelle due au péché, et cela en proportion des dispositions plus ou moins parfaites avec lesquelles ils y assistent.
C'est pour cela, ajoute le Concile de Trente, qu'il peut être offert non seulement pour les péchés, les satisfactions et les besoins spirituels des vivants, mais encore pour ceux qui sont morts dans le Christ sans avoir suffisamment expié leurs fautes. Il est facile de voir combien ce double effet, propitiatoire et satisfactoire, contribue à notre progrès dans la vie chrétienne. Le grand obstacle à l'union avec Dieu, c'est le péché ; en obtenir le pardon et faire disparaître ses derniers vestiges, c'est donc préparer une union de plus en plus intime avec Dieu (Matth., V, 8). Et quelle consolation pour les pauvres pécheurs que de voir ainsi tomber le mur de séparation qui les empêchait de jouir de la vie divine.
273. c) La messe est impétratoire de la même façon qu'elle est propitiatoire; elle obtient donc de Dieu, en vertu même du sacrifice (ex opere operato) toutes les grâces dont nous avons besoin pour nous sanctifier. Le sacrifice est une prière en action, et Celui qui prie pour nous au saint autel avec des gémissements inénarrables est Celui-là même dont les prières sont toujours exaucées : « exauditus est pro sua reverentia » (Hebr., V, 7). Aussi l'Eglise, interprète authentique de la pensée divine, y prie constamment, en union avec Jésus, sacrificateur et victime (per Dominum nostrum Jesum Christum) pour demander toutes les grâces dont ses membres ont besoin pour la santé de l'âme et la santé du corps : « pro spe salutis et incolumitatis suæ », pour le salut et le progrès spirituel, en sollicitant pour ses fidèles, surtout dans la Collecte, la grâce spéciale correspondant à chaque fête. Et quiconque entre dans ce courant de prière liturgique, avec les dispositions voulues, est sûr d'obtenir pour lui et tous ceux auxquels il s'intéresse les grâces les plus abondantes.
On le voit donc, le saint sacrifice de la messe contribue, par tous ses effets, à notre sanctification ; et cela avec d'autant plus d'efficacité que nous n'y prions pas seuls, mais unis à l'Eglise tout entière et surtout au Chef invisible de l'Eglise, à Jésus sacrificateur et victime qui, renouvelant son offrande du Calvaire, demande par la vertu de son sang et par ses supplications que ses satisfactions et ses mérites nous soient appliqués.
274. Dispositions pour profiter de la sainte messe. Quelles sont donc les dispositions que nous devons entretenir pour profiter de ce puissant moyen de sanctification ? La disposition fondamentale qui résume toutes les autres, c'est d'adhérer avec humilité et confiance aux. sentiments exprimés par la divine victime, d'y communier, de les faire nôtres, accomplissant ainsi ce que le Pontifical demande aux prêtres : Agnoscite quod agitis, imitamini quod tractatis. C'est du reste ce à quoi nous invite l'Eglise dans sa sainte liturgie.
275. a) Dans la messe des catéchumènes, qui va jusqu'à l’Offertoire exclusivement, elle nous fait entrer dans des sentiments de pénitence et de contrition (Confiteor, Aufer a nobis, 0ramus te, Kyrie eleison), d'adoration et de reconnaissance (Gloria in excelsis), de demandes ferventes (Collecte) et de foi sincère (Epître, Evangile, Credo).
b) Vient ensuite le grand drame : 1) l'offrande de la victime à l'Offertoire pour le salut du genre humain tout entier, « pro nostra et totius mundi salute », l'offrande du peuple chrétien en union avec la victime principale, « in spiritu humilitatis et in animo contrito suscipiamur a te, Domine », suivie d'une prière à la Sainte Trinité pour qu'elle bénisse et accepte cette offrande du Christ mystique tout entier. 2) La préface annonce l'action proprement dite, le Canon où va se renouveler l'immolation mystique de la victime, et l'Eglise nous invite à nous unir aux, Anges et aux Saints, mais surtout au Verbe Incarné, pour remercier Dieu, proclamer sa sainteté, implorer son secours pour l'Eglise, son chef visible, ses évêques, ses fidèles, en particulier les assistants et tous ceux qui nous sont plus chers. Alors le prêtre, entrant en communion avec la Sainte Vierge, les Saints Apôtres, les Martyrs et tous les Saints, se transporte en esprit à la dernière Cène, s'identifie avec le Souverain Prêtre, et avec lui redit les paroles que Jésus prononça au Cénacle. Obéissant à sa voix, le Verbe Incarné descend sur l'autel, avec son corps et son sang, et silencieusement adore et prie en son nom et au nôtre. Le peuple chrétien s'incline, adore la divine victime, s'unit à ses sentiments, à ses adorations, à ses demandes, et essaie de s'immoler avec elle, en offrant quelques petits sacrifices « per ipsum, et cum ipso, et in ipso ».
3) Avec le Pater commence la préparation à la communion. Membres du corps mystique de Jésus, nous redisons la prière qu'il nous a lui-même apprise, le Pater, offrant avec lui nos devoirs de religion et nos humbles supplications, demandant particulièrement ce pain eucharistique, qui nous délivrera de tous nos maux, nous donnera, avec le pardon de nos péchés, la paix de l'âme, l'union permanente avec Jésus « et a te nunquam separari permittas ». Alors, protestant, comme le centurion de son indignité, et demandant humblement pardon, le prêtre, et après lui  le peuple fidèle, mange et boit le corps et le sang du Sauveur, s’unit par le fond même de son âme à Jésus tout entier, à ses sentiments les plus intimes, et par lui, à Dieu même, à la Sainte Trinité. Le mystère de l'union est consommé : nous ne faisons plus qu'un avec Jésus, et, comme il ne fait qu'un avec le Père et le Fils, la prière sacerdotale du Sauveur à la dernière Cène se trouve réalisée : « Moi en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient parfaitement un : Ego in eis, et tu in me, ut sint consummati in unum » (Joan., XVII, 23).
276. Il ne reste plus qu'à remercier Dieu, de cet immense bienfait ; c'est ce que nous faisons à la Postcommunion et aux prières qui suivent. La bénédiction du prêtre nous communique les trésors de la Sainte Trinité ; le dernier Evangile nous rappelle les gloires du Verbe Incarné, qui est venu encore une fois habiter parmi nous, et nous l'emportons avec nous plein de grâce et de vérité, pour puiser tout le long du jour à cette source de vie, et vivre d’une vie semblable à celle de Jésus lui-même.
Comme il est facile de le voir, assister à la sainte messe, ou la dire dans ces dispositions, c'est évidemment se sanctifier et cultiver d'une façon aussi parfaite que possible la vie surnaturelle qui est en nous. Ce que nous allons dire de la sainte communion nous le montrera encore mieux.

2° De la Communion comme moyen de sanctification

277. A) Ses effets. L'Eucharistie, comme sacrement, produit directement en nous par sa propre vertu, ex opere operato, une augmentation de grâce habituelle. Elle a été instituée en effet pour être l'aliment de nos âmes : « Caro mea vere est cibus et sanguis meus vere est potus » (Joan., VI, 55) ; ses effets sont donc analogues à ceux de la nourriture matérielle : elle soutient, augmente et répare nos forces spirituelles, tout en nous causant une joie, qui, si elle n'est pas toujours sensible, est cependant réelle. C'est Jésus lui-même qui est notre nourriture, Jésus tout entier, son corps, son sang, son âme, sa divinité. Il s'unit à nous pour nous transformer en lui ; cette union est à la fois physique et morale, transformante et de sa nature permanente. Telle est la doctrine de Saint Jean, que résume ainsi le P. Lebreton : « Dans l'Eucharistie se consomme l'union du Christ et du fidèle, et la transformation vivifiante qui en est le fruit ; il ne s'agit plus seulement de l'adhésion au Christ par la foi, ni de l'incorporation au Christ par le baptême ; c'est une union nouvelle, très réelle à la fois et très spirituelle : par elle on peut dire que celui qui adhère au Seigneur non seulement est un seul esprit avec lui, mais aussi une seule chair. Cette union est si intime que Jésus ne craint pas de dire : « de même que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vit par moi », sans doute il n'y a là qu'une analogie ; mais encore est-il que pour la respecter, il faut entendre ici non pas seulement une union morale fondée sur une communauté de sentiments, mais une véritable union physique, impliquant le mélange de deux vies, ou plutôt la participation par le chrétien à la vie même du Christ » (Les origines du dogme de la Trinité, 1910, p. 403).
C'est cette union que nous allons essayer d'expliquer.
278. a) C’est une union physique. Il est de foi, selon le Concile de Trente, que l'Eucharistie contient vraiment, réellement et substantiellement le corps et le sang de Jésus-Christ, avec son âme et sa divinité, par conséquent le Christ tout entier (Sess. XIII, can. 1). Quand donc nous faisons la communion sacramentelle, nous recevons réellement et physiquement, cachés sous les saintes espèces, le corps et le sang du Sauveur, avec son âme et sa divinité. Nous sommes donc non seulement des tabernacles, mais encore des ciboires où Jésus habite et vit, où les Anges viennent l’adorer, et où nous devons joindre nos adorations aux leurs. Bien plus, il y a entre Jésus et nous une union semblable à celle qui existe entre la nourriture et celui qui se l'assimile ; avec cette différence toutefois que c'est Jésus qui nous transforme en lui, et non pas nous qui le transformons en notre substance : C'est en effet l'être supérieur qui s'assimile l'inférieur. C’est une union qui tend à rendre notre chair plus soumise à l'esprit et plus chaste, et qui dépose en elle un germe d'immortalité : « Et ego resuscitabo eum » (Joan., VI, 35).
279. b) Sur cette union physique vient se greffer une union spirituelle très intime et transformante. 1) C'est une union très intime et très sanctifiante. L’âme de Jésus s'unit en effet à la nôtre, pour ne faire avec elle qu'un cœur et qu'une âme : « cor unum, et anima una ». Son imagination et sa mémoire, si disciplinées et si saintes, s'unissent à notre imagination et à notre mémoire pour les discipliner et les orienter vers Dieu et les choses divines, transportant leur activité vers le souvenir des bienfaits de Dieu, sa ravissante beauté, son inépuisable bonté. Son intelligence, vrai soleil des âmes, illumine notre esprit des clartés de la foi, nous fait tout voir, tout apprécier à la lumière de Dieu ; c'est alors que nous touchons du doigt la vanité des biens du monde, la folie des maximes mondaines, que nous goûtons les maximes évangéliques, auparavant si obscures pour nous, parce que si contraires à nos instincts naturels. Sa volonté, si forte, si constante, si généreuse, vient corriger nos faiblesses, nos inconstances, notre égoïsme, en nous communiquant ses divines énergies, si bien que nous pouvons dire avec S. Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie : Omnia possum in eo qui me confortat » (Philip., IV, 13). Il nous semble que les efforts ne nous coûteront plus, que les tentations nous trouveront inébranlables, que la continuité dans le bien ne nous effraie plus, Parce que nous ne sommes plus seuls, mais adhérons au Christ comme le lierre au chêne, et participons ainsi à sa force. Son cœur, si brûlant d'amour pour Dieu et pour les âmes, vient réchauffer le nôtre si froid pour Dieu, si tendre pour les créatures ; comme les disciples d'Emmaüs, nous nous disons : « Est-ce que notre cœur n'était pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu'il nous parlait ? Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, dum loqueretur in via ? » (Luc, XXIV, 32). C'est alors que, sous l'action de ce feu divin, nous sentons en nous tantôt des élans presque irrésistibles vers le bien, tantôt une volonté contenue mais ferme de tout faire, de tout souffrir pour Dieu, de ne lui rien refuser.
280. 2) Il est évident qu'une telle union est vraiment transformante. 1) Peu à peu nos pensées, nos idées, nos convictions, nos jugements se modifient : au lieu de tout apprécier selon les maximes du monde, nous faisons nôtres les pensées et les jugements de Jésus, nous embrassons avec amour les maximes évangéliques, nous nous demandons constamment : Que ferait Jésus s'il était à ma place ? 2) Il en est de même de nos désirs, de nos volitions ; comprenant que le monde et le moi ont tort, que seul Jésus, la Sagesse éternelle, est dans le vrai, nous ne désirons que ce qu'il désire, la gloire de Dieu, notre salut et celui de nos frères ; nous ne voulons que ce qu'Il veut :  « non mea voluntas, sed tua fiat » ; et, alors même que cette volonté est crucifiante, nous l'acceptons de grand cœur, sûrs qu'elle tend à notre bien spirituel comme à celui du prochain.
3) Notre cœur aussi se débarrasse peu à peu de son égoïsme plus ou moins conscient , de ses affections naturelles et sensibles, pour aimer ardemment, généreusement, passionnément Dieu et les âmes vues en Dieu : ce que nous aimons, ce ne sont plus les consolations divines, si douces soient-elles mais Dieu lui-même ; ce n'est plus le plaisir de se trouver avec ceux qu'on aime, c'est le bien qu'on peut leur faire. Nous vivons donc mais d'une vie plus intense et surtout plus surnaturelle et plus divine que dans le passé ; ce n'est plus le moi, le vieil homme qui vit, pense et agit ; c'est Jésus lui-même, c'est son esprit qui vit en nous et vivifie le nôtre : « Vivo autem jam non ego, vivit vero in me Christus » (Galat., II, 20).
281. c) Cette union spirituelle se prolonge aussi longtemps que nous le voulons, au témoignage de Jésus lui-même : « Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, in me manet et ego in eo » (Joan., VI, 56). Lui ne demande qu'à demeurer éternellement en nous, et c'est de nous qu'il dépend, avec sa grâce, de Lui demeurer constamment unis.
Mais comment se perpétue cette union ?
Quelques auteurs ont pensé, avec le P. Schram, que l’âme de Jésus se replie, pour ainsi dire, au centre de notre âme, pour y demeurer constamment. Ce serait là un miracle absolument extraordinaire, puisque l’âme de Jésus demeure constamment unie à son corps, et que ce corps disparaît avec les espèces sacramentelles. Nous ne pouvons donc admettre cette opinion, Dieu ne multipliant pas les miracles de ce genre sans nécessité.
Mais si son âme humaine se retire de nous en même temps que son corps, sa divinité demeure en nous tant que nous sommes en état de grâce. Il y a plus, son humanité sainte, unie à sa divinité, garde avec notre âme une union spéciale. Ce qui peut s'expliquer théologiquement de la façon suivante. L'Esprit de Jésus, en d'autres termes, l'Esprit Saint vivant dans l'âme humaine de Jésus, demeure en nous, en vertu même de l'affinité spéciale contractée avec Celui-ci par la communion sacramentelle, et y opère des dispositions intérieures semblables à celles de Notre Seigneur ; à la requête de Jésus, qui ne cesse de prier pour nous, Il nous accorde des grâces actuelles plus nombreuses et plus efficaces, Il nous préserve avec un soin spécial des tentations, produit en nous des impressions de grâce, dirige notre âme et ses facultés, nous parle au cœur, fortifie notre volonté, réchauffe notre amour, et continue ainsi dans notre âme les effets de la communion sacramentelle. Mais, pour jouir de ces privilèges, il faut évidemment vivre dans le recueillement intérieur, écouter attentivement la voix de Dieu, et être prêt à exécuter ses moindres désirs. Alors la communion sacramentelle se complète par une communion spirituelle, qui en perpétue les heureux effets.
282. d) Cette communion entraîne une union spéciale avec les trois divines personnes de la Sainte Trinité ; car, en vertu de la circumincession (habitation des divines personnes l'une dans l'autre) le Verbe ne vient pas seul dans notre âme ; il vient avec le Père qui ne cesse de l'engendrer en son sein, il y vient avec le Saint Esprit, qui ne cesse de procéder de l'embrassement mutuel du Père et du Fils : « Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Joan., XIV, 23). Sans doute les trois divines personnes sont déjà en nous par la grâce ; mais, au moment de la communion, elles y sont à un titre spécial : comme nous sommes unis physiquement au Verbe Incarné, en lui et par lui elles nous sont unies, et nous aiment comme un prolongement du Verbe Incarné dont nous sommes les membres. Portant Jésus dans notre cœur, nous y portons aussi le Père et le Saint Esprit ; la communion est donc un ciel anticipé, et, si nous avions une foi vive, nous réaliserions la vérité de cette parole de l'Imitation qu'être avec Jésus c'est déjà le paradis sur terre : « Esse cum Jesu dulcis Paradisus » (De Imit. Christi, i, II, c. 8).
283. B) Dispositions pour bien profiter de la communion. Puisque l'Eucharistie a pour but de nous unir à Jésus et à Dieu d'une façon intime, transformante et permanente, tout ce qui favorisera cette union, dans la préparation ou l'action de grâces, en intensifiera les heureux effets.
a) La préparation sera donc une sorte d'union anticipée à Notre Seigneur. Nous supposons que l'âme est déjà unie à Dieu par la grâce sanctifiante ; sans quoi la Communion serait un Sacrilège  .
1) Tout d'abord l'accomplissement plus parfait de tous nos devoirs d'état en union avec Jésus et pour lui plaire. N'est-ce pas en effet le meilleur moyen d'attirer en nous Celui dont toute la vie se résume dans l'obéissance filiale au Père en vue de lui plaire : « Quæ placita sunt ei facio semper ? » (Joan., VIII, 29). Nous avons expliqué cette pratique, n° 229.
2) Une humilité sincère, basée d'un côté sur la grandeur et la sainteté de Notre Seigneur, et de l'autre sur notre bassesse et indignité ; « Domine, non sum dignus... ». Cette disposition fait pour ainsi dire le vide dans notre âme, en la débarrassant de l'égoïsme, de l'orgueil, de la présomption ; or c'est dans le vide de soi que s'opère l'union à Dieu : plus nous nous vidons de nous-même et mieux nous préparons notre âme à se laisser prendre et posséder par Dieu.
3) Cette humilité sera suivie d'un désir ardent de s'unir au Dieu de l'Eucharistie : sentant vivement notre impuissance et notre pauvreté, nous soupirerons après Celui qui seul peut fortifier notre faiblesse, nous enrichir de ses trésors, et remplir le vide de notre cœur. Or ce désir, en dilatant notre âme, l'ouvrira toute grande à Celui qui désire lui-même se donner à nous : « Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum » (Luc, XXII, 15).
284. b) La meilleure action de grâces sera celle qui prolongera notre union avec Jésus.
1) Elle commencera donc par un acte de silencieuse adoration, d'anéantissement, et de donation complète de nous-mêmes à Celui qui étant Dieu, se donne tout entier à nous : « Adoro te devote, latens deitas... Tibi se cor meum totum subjicit » (Hymne de S. Thomas). En union avec Marie, la plus parfaite adoratrice de Jésus, nous nous anéantirons devant la majesté divine, pour la bénir, la louer, la remercier, le Verbe Incarné d'abord, puis, avec lui et par lui, la Sainte Trinité. « Magnificat anima mea Dominum... fecit mihi magna qui potens est, et sanctum nomen ejus » (Luc, I, 46 sq.). Rien ne fait mieux pénétrer Jésus jusqu'au plus intime de notre âme que cet acte d'anéantissement de nous-mêmes ; c'est notre façon à nous, pauvres créatures, de nous donner à Celui qui est tout. Nous lui donnerons tout ce qu'il y a de bon en nous, et ce sera une restitution, puisque tout vient de lui et ne cesse de lui appartenir ; mais nous lui offrirons aussi nos misères pour qu'il les consume dans le feu de son amour et y substitue ses dispositions si parfaites. Merveilleux échange que celui-là !
285. 2) Viennent alors de doux colloques entre l'âme et l'hôte divin : « Loquere Domine, quia audit servus tuus... Da mihi intellectum ut sciam testimonia tua. Inclina cor meum in verba oris tui… » (Imit., 1, III, ch. 2). On écoute attentivement le Maître, l'Ami ; on lui parle respectueusement, simplement, affectueusement. On ouvre son âme aux communications divines ; car c'est le moment où Jésus fait passer en nous ses dispositions intérieures, ses vertus ; il faut non seulement les recevoir, mais les attirer, les goûter, se les assimiler : « Os meum aperui et attraxi spiritum. » (Ps., CXVIII, 131). Et, pour que ces colloques ne dégénèrent pas en routine, il est bon de varier, sinon chaque jour, du moins de temps en temps, le sujet de la conversation, en prenant tantôt une vertu et tantôt une autre, en parcourant doucement quelques paroles de l'Evangile qu'on supplie Notre Seigneur de vouloir bien nous faire comprendre, goûter et pratiquer.
286. 3) On n'oublie pas de le remercier des lumières qu'il veut bien nous communiquer, des pieuses affections, comme aussi des obscurités, des sécheresses dans lesquelles il nous laisse de temps en temps ; on profite même de ces dernières pour s'humilier, se reconnaître indigne des divines faveurs, et pour adhérer plus fréquemment par la volonté à Celui qui, même dans la sécheresse, ne cesse de faire passer en nous d'une façon secrète et mystérieuse, sa vie et ses vertus. On le supplie de prolonger en nous son action et sa vie, de recevoir, pour le transformer, le peu de bien qui est en nous.
287. 4) On s'offre à faire les sacrifices nécessaires pour réformer et transformer sa vie, en particulier sur tel point déterminé ; et conscient de sa faiblesse, on demande instamment la grâce d'accomplir ces sacrifices. Ce point est capital, chaque communion devant être faite en vue de nous faire progresser dans une vertu spéciale.
288. 5) C'est le moment de prier aussi pour toutes les personnes qui nous sont chères, pour tous les grands intérêts de l'Eglise, aux intentions du Souverain Pontife, pour les Evêques, les prêtres. Ne craignons pas de rendre notre prière aussi universelle que possible : c'est au fond le meilleur moyen d'être exaucé.
Enfin on termine en demandant, sous une forme ou sous une autre, à Notre Seigneur de nous faire la grâce de demeurer en lui comme il demeure en nous, de faire toutes et chacune de nos actions en union avec lui, en esprit d'action de grâces. On confie à la S. Vierge ce Jésus qu'elle a si bien gardé pour qu'elle nous aide à le faire grandir en notre cœur ; et ainsi réconforté par la prière, on passe à l'action.

Conclusion

289. Nous avons donc à notre disposition trois grands moyens de conserver et d'augmenter en nous la vie chrétienne que Dieu y met si libéralement, et de nous donner généreusement à lui comme il se donne à nous.
1) En luttant sans relâche et sans découragement, avec l'aide de Dieu et de tous les protecteurs qu'il nous a donnés, contre nos ennemis spirituels, nous sommes sûrs de remporter la victoire et d'affermir en nous la vie surnaturelle.
2) En sanctifiant, par une offrande souvent renouvelée, toutes nos actions même les plus communes, nous acquérons de nombreux mérites, nous augmentons considérablement chaque jour notre capital de grâce et nos droits au ciel, tout en réparant et expiant nos fautes.
3) Les sacrements, reçus avec de bonnes et ferventes dispositions, ajoutent à nos mérites personnels une abondance exceptionnelle de grâces qui vient des mérites mêmes de Jésus-Christ ; et, comme nous recevons souvent la pénitence et communions chaque jour, si nous le voulons, il ne tient qu'à nous d'être des saints. Jésus est venu et vient encore en nous pour nous communiquer sa vie avec abondance : « Ego veni ut vitam habeant et abundantius habeant » (Joan., X, 10). A nous d'ouvrir, de dilater nos âmes pour la recevoir, la cultiver, l’augmenter en communiant sans cesse aux dispositions, aux vertus, aux sacrifices de Jésus. Alors le moment viendra où, transformés en lui, n'ayant d'autres pensées, d'autres affections, d'autres intentions que les siennes, nous pourrons redire la parole de saint Paul : « Vivo, jam non ego, vivit vero in me Christus ».

Synthèse du chapitre

290. Arrivés au terme de ce chapitre, le plus important de cette première partie, nous pouvons mieux comprendre la nature de la vie chrétienne. 1° C'est vraiment une participation à la vie de Dieu, puisque Dieu vit en nous et que nous vivons en lui. Il vit en nous réellement dans l'unité de sa nature et la trinité de ses personnes ; et il n'y est pas inactif : il produit en notre âme tout un organisme surnaturel qui nous permet de vivre une vie non pas égale, mais semblable à la sienne, une vie déiforme. Cette vie, c'est lui encore qui, par sa grâce actuelle, la met en marche, lui qui nous aide à faire nos actes méritoires, lui qui récompense ces actes en produisant en nous une nouvelle infusion de grâce habituelle. Mais nous vivons en lui et pour lui ; car nous sommes ses collaborateurs : aidés de sa grâce, nous recevons librement l'impulsion divine, nous y coopérons, et par là nous triomphons de nos ennemis, acquérons des mérites, et nous nous préparons à cette abondante effusion de grâce que nous donnent les sacrements. Nous n'oublions pas cependant que notre consentement lui-même est l'œuvre de sa grâce, et c'est pourquoi nous lui attribuons le mérite de nos bonnes œuvres, vivant pour lui, comme nous vivons par lui et en lui.
291. 2° Cette vie est aussi une participation à la vie de Jésus ; car Jésus vit en nous, et nous vivons en lui. Il vit en nous non seulement comme Dieu, au même titre que le Père mais encore comme Homme Dieu. Il est en effet la tête d’un corps mystique dont nous sommes les membres, et c'est de lui que nous recevons le mouvement et la vie. Il vit en nous d'une façon plus mystérieuse encore parce que, par ses mérites et ses prières, il fait en sorte que le Saint Esprit opère en nous des dispositions semblables à celles que ce divin Esprit opérait en son âme. Il vit en nous réellement et physiquement au moment de la sainte communion, et, par son divin Esprit, fait passer en nous ses sentiments et ses vertus. Mais nous aussi nous vivons en lui : incorporés à lui, c'est librement que nous recevons le mouvement qu'il nous imprime ; librement que nous nous efforçons d'imiter ses vertus, sans oublier toutefois que nous n'y réussissons que par la grâce qu'il nous a méritée ; librement que nous adhérons à lui comme les sarments au cep, et que nous ouvrons notre âme à la sève divine qu'il nous communique si libéralement. Et, comme nous recevons tout de lui, c'est par lui et pour lui que nous vivons, trop heureux de nous donner à lui comme il se donne à nous, et regrettant seulement de le faire d'une façon si imparfaite.
292. 3° Cette vie est aussi, dans une certaine mesure, une participation à la vie de Marie, ou, comme le dit M. Olier, à la vie de Jésus vivant en Marie. Voulant en effet que sa sainte Mère soit sa vivante image, Jésus lui communique, par ses mérites et ses prières, son divin Esprit qui la fait participer, dans un degré suréminent, à ses dispositions et à ses vertus. Ainsi il vit en Marie, et, comme il veut que sa mère soit notre mère, il veut qu’elle nous engendre spirituellement. 0r, en nous engendrant à la vie spirituelle (comme cause secondaire bien entendu) elle nous fait participer non seulement à la vie de Jésus, mais à la sienne. Nous communions donc à la vie de Marie en même temps qu'à la vie de Jésus, ou, en d'autres termes, à la vie de Jésus vivant en Marie. C'est la pensée si bien exprimée dans cette belle prière du P. de Condren, complétée par M. Olier : « 0 Jesu vivens in Maria, veni et vive in famulis tuis ».
293. 4° Enfin cette Vie est une participation à la vie des Saints du ciel et de la terre. Nous l'avons vu en effet, le corps mystique du Christ comprend tous ceux qui lui sont incorporés par le baptême, et particulièrement tous ceux qui jouissent de la grâce et de la gloire. Or tous les membres de ce corps mystique participent à la même vie, la vie qu'ils reçoivent de la tête et qui est répandue en leur âme par le même divin Esprit. Nous sommes donc tous véritablement frères, recevant du même Père, qui est Dieu, par les mérites du même Rédempteur, une participation à la même vie spirituelle, dont la plénitude est en Jésus-Christ : « de cujus plenitudine nos omnes accepimus ». Aussi les Saints du ciel et de la terre s'intéressent à notre progrès spirituel, et nous aident dans nos combats contre la chair, le monde et le démon.
294. Que toutes ces vérités sont réconfortantes ! Sans doute ici-bas la vie spirituelle est une lutte ; mais si l'enfer combat contre nous et trouve des alliés dans le monde et surtout dans la triple concupiscence, le Ciel combat pour nous ; et le Ciel, ce n'est pas seulement l'armée des Anges et des Saints, c’est le Christ vainqueur de Satan, c'est la Trinité sainte vivant et régnant en notre âme. Nous devons donc être pleins d'espérance et assurés de remporter la victoire, pourvu que, défiants de nous-mêmes, nous comptions avant tout sur Dieu : « omnia possum in eo qui me confortat » (Phil., IV, 13).

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