CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

54
“Soyez fidèle à remplir votre mission...”
L'entretien

Nouvel appel à l’archevêque

« En sortant de mon action de grâces, je m’empresse de vous écrire ce que Notre-Seigneur vient, dans la sainte communion, de me faire connaître.

Premièrement, il veut absolument que je parle à Monseigneur l’archevêque ou à son secrétaire, et que je dise de vive voix ce que le Seigneur m’a révélé depuis quatre ans et demi; il m’assure, ce bon Maître, qu’il mettra ses paroles en ma bouche :

— J’ai encore, a-t-il ajouté, la verge en ma main, la verge de ma justice; si on veut l’en arracher, qu’on y mette en la place l’œuvre réparatrice ! Quant à vous, soyez fidèle à remplir votre mission, et songez que c’est une grande chose que d’avoir à manifester ma volonté. Si vous étiez infidèle à ma voix, vous vous exposeriez à sentir vous-même les coups de cette verge ; faites vos efforts pour l’arracher de mes mains.

Voilà à peu près, ma très Révérende Mère, ce que Jésus m’a communiqué ; mais il faut que je continue toujours à réciter cette prière, en union avec lui : “Père saint, gardez en votre nom ceux que vous m’avez donnés !” D’après ce qu’il m’a montré, c’est lui qui la dit en moi, et moi, je la dis en lui. Oh! quelle tendresse il a pour son Église ! Il me semble qu’il n’est occupé que d’elle; il veut la sauver, la cacher dans le Nom adorable de son divin Père. Si l’Église de France pouvait parler, elle demanderait à grands cris l’œuvre réparatrice. Je la demande pour elle; car c’est son rempart contre les traits de ses ennemis.

Ma Révérende Mère, pour obéir au divin Maître, je vous prie très humblement de vouloir bien solliciter pour moi la visite de Monseigneur. Si Sa Grandeur avait trop d’occupations, elle voudrait bien m’envoyer son secrétaire, qui rendrait compte de ce que je lui communiquerais. »[1]

L’entretien...

Compte-rendu

« Ma Révérende Mère, je vais vous faire un court extrait de mon petit plaidoyer avec le secrétaire de Monseigneur l’archevêque, au sujet de l’œuvre réparatrice. Je vous assure que Notre-Seigneur m’a bien assistée, comme il me l’avait promis, car je n’ai été ni troublée ni intimidée, et j’ai parlé avec la plus grande facilité. Je vous dirai donc à peu près notre conférence.

Monsieur le Secrétaire : — Ma sœur, je viens vous dire de la part de Monseigneur qu’il a montré vos lettres aux membres de son conseil, et que tous unanimement se sont prononcés contre l’établissement de l’œuvre que vous demandez. Monseigneur a prié, examiné sérieusement cette affaire, et il n’est pas possible qu’il puisse agir comme évêque ; on ne reconnaît pas la validité de votre mission.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, je ne prétends point importuner Monseigneur par de nouvelles instances, ni soutenir mes sentiments sur la mission que je crois m’avoir été imposée par Notre-Seigneur pour le salut de la France. Mon intention a été de remplir un devoir de conscience. Lorsque j’ai eu l’honneur de parler à Sa Grandeur des communications que je croyais recevoir de Dieu, elle me dit alors : “Mon enfant, soyez en paix; vous n’êtes point dans l’illusion, je reconnais ici le cachet de Dieu.” Monsieur, c’est d’après ces paroles, que j’ai reçues comme venant du Saint-Esprit, que j’ai persévéré dans ma mission.

Monsieur le Secrétaire : — Ma bonne sœur, Monseigneur vous a dit cela alors, c’est qu’il ne savait pas où cela irait. Depuis cette époque il a examiné les choses, il a prié ; cela ne se peut pas.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, cela me suffit. Je ne veux que ce que Sa Grandeur a décidé. Ma conscience m’a obligée à faire des démarches pour l’Œuvre de la Réparation; maintenant je suis parfaitement en paix. Mais je vous dirai que la raison pour laquelle j’ai exprimé le désir de parler à Monseigneur a été de me décharger de ma mission. Ainsi, puisqu’il vous envoie à sa place, je veux faire en ce moment un acte de religion. Je dépose ma mission aux pieds de l’autorité ecclésiastique; elle sera responsable devant Dieu.

Monsieur le Secrétaire : — Mais, ma bonne sœur, cette association dont vous parlez est déjà établie.

Sœur Saint-Pierre : — Je le sais bien, Monsieur ; mais l’Église de Tours devrait en être dépositaire. Je l’ai sollicité auprès de Monseigneur, il n’a pas jugé à propos de l’établir ; je me suis soumise; et ce qui prouve qu’elle est bien dans la volonté de Dieu, c’est que, sans aucun concours de ma part, elle a pris naissance.

Monsieur le Secrétaire : — Mais elle a ici beaucoup d’associés ; et Monseigneur n’a-t-il pas approuvé à ce sujet un petit livre de prières ?

Sœur Saint-Pierre : — Cela est vrai, Monsieur ; mais il serait nécessaire qu’il y eût à Tours une agrégation. L’œuvre a besoin du concours et de la protection de Monseigneur l’archevêque. Tous les yeux sont fixés sur lui, parce que c’est en son diocèse qu’elle a été conçue.

Monsieur le Secrétaire : — Ma sœur, je vous dirai en tout abandon que cette œuvre établie à Langres ne va pas très bien ; on en a parlé dans les journaux.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, je n’en suis point étonnée, car Notre-Seigneur m’avait dit que cette œuvre serait traversée par le démon. N’avez-vous pas vu qu’il en fut ainsi pour la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus et pour l’institution de la fête du Saint-Sacrement ? Le Sauveur a communiqué à des âmes plus dignes que moi, il est vrai, de pareilles missions ; mais elles ont été persécutées.

Monsieur le Secrétaire : — Ma sœur, toutes les œuvres de Dieu le sont ; l’archiconfrérie du Sacré-Cœur de Marie l’a été aussi. Voilà une belle œuvre qui renferme tout, car elle convertit les pécheurs.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, Notre-Seigneur savait bien qu’elle existait quand il m’a demandé une autre confrérie, et il m’a fait connaître que la première ne suffisait pas ; car, pour obtenir le pardon d’une personne qu’on a offensé, il faut lui en faire réparation d’honneur ; et le Seigneur m’a fait entendre que la transgression des trois premiers commandements excitait sa colère contre la France. Ainsi, Monsieur, si le bras séculier et le bras ecclésiastique sont impuissants pour empêcher ces désordres, il faut au moins qu’on en fasse à Dieu réparation.

Monsieur le Secrétaire : — Ah ! ma bonne sœur, voilà la question. Vous dites que Dieu exige cela ; mais nous n’en sommes pas sûrs ; vous pouvez vous tromper.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, cela est possible ; cependant j’ai bien peine à croire qu’une imagination puisse durer cinq ans sans influence de personne ; car mes supérieurs, dans leur sagesse, ne m’ont point soutenue dans ces idées ; ils m’ont même défendu d’y penser. Ils n’ont point voulu être juges dans cette affaire. Monsieur le supérieur en a toujours référé au jugement de Monseigneur.

Monsieur le Secrétaire : — Eh bien, ma bonne sœur, soyez parfaitement tranquille ; vous avez fait votre devoir en faisant connaître ces communications à Monseigneur. Maintenant je vous dis de sa part : Ne repensez plus à tout cela, désoccupez-en tout à fait votre esprit.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, Monseigneur ne me défend pas sans doute de demander à Dieu l’accomplissement de ses desseins ?

Monsieur le Secrétaire : — Non, mais sans demander l’œuvre.

Sœur Saint-Pierre : — Monsieur, je vous prie d’assurer Monseigneur de mon obéissance à ses ordres.[2]


[1] « La demande fut déférée à Monseigneur Morlot, et on lui exprima le but de l’entrevue désirée, c’est-à-dire l’établissement à Tours d’une confrérie affiliée à celle de Langres. Le prélat envoya au Carmel le secrétaire général de l’Archevêché, Monsieur l’abbé Vincent, qui eut avec Marie de Saint-Pierre l’entretien » [désiré par celle-ci].
— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.
[2] La sœur fut fidèle à sa promesse. Quelques jours après, elle écrivait à la Mère Prieure pour l’informer qu’elle était « entièrement détachée, dépouillée du désir de voir l’œuvre réparatrice s’établir dans le diocèse de Tours. »

   

 

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