CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

45
Maternité divine
Le Lait de la Vierge

Préambule

Le mystère d’un Dieu enfant, nourri du lait sacré de la Vierge Marie

« Une femme, dans l’Évangile, parlant à notre divin Sauveur, s’écria: “Bienheureux le sein qui vous a porté, et bienheureuses les mamelles qui vous ont nourri! Cette femme, pleine de foi et de piété, disent les saints Pères, représentait l’Église; elle reconnaissait et confessait hautement la divinité et l’humanité en Jésus-Christ; elle adorait en lui l’Homme-Dieu!

Ce mystère d’un Dieu enfant, nourri du lait sacré de la Vierge Marie, sa très sainte Mère, est un mystère caché, inconnu, que le divin Enfant-Jésus découvre à qui il lui plaît pour le lui faire honorer. Il a daigné, malgré mon indignité, m’y appliquer pendant cinq mois, en me donnant des lumières et des consolations ineffables pour réjouir et délasser mon âme à la suite de mes petits travaux et des amertumes dont j’ai été abreuvée en m’occupant à glorifier son Nom. Oui, très aimable Enfant-Jésus, à la naissance de votre œuvre réparatrice, vous avez fait à mon âme un grand festin où elle a savouré des mets délicieux. Je ne méritais à cause de mes péchés que d’éprouver la rigueur de votre justice; mais votre miséricorde est supérieure à toutes vos œuvres, et les familiarités admirables dont vous usez envers les âmes surpassent l’entendement humain. »

Le lait de la Vierge

Les humiliations de l’Enfant-Dieu... font la grandeur de Marie

Elle est en même temps mère et nourricière de l’Homme-Dieu

Que mon esprit a conçu de grandes choses entre les bras de Marie!...

« C’est avec la plus grande confusion que je me vois obligée de vous dire quelque chose des faveurs que je reçois ces jours-ci du divin Jésus et de sa très sainte Mère. J’ai bien hésité avant de me mettre à écrire cette lettre, car j’aimerais beaucoup mieux écrire mes péchés, cependant je dois coopérer à la sainte volonté de l’Enfant-Jésus, qui veut graver en moi sa simplicité, et vous dire naïvement ce qui s’est passé dans mon âme; le voici à peu près:

Il y a quelques jours, après la sainte communion, l’Enfant-Jésus m’a fortement appliquée à considérer l’honneur et l’hommage de louange parfaite qu’il a rendus à son Père céleste pendant le temps où il a été nourri du lait virginal de sa très sainte Mère; et il m’a fait connaître qu’il veut que je l’adore dans cet humble état, en union avec les saints anges, afin que sa miséricorde me remplisse d’innocence, de pureté et de simplicité, et que je puisse recueillir les grâces précieuses qui découlent du mystère ineffable d’un Dieu enfant. Alors ce divin sauveur a ravi mon âme à un sublime état, et, dans une grande élévation d’esprit, j’ai contemplé ce prodige d’amour et d’humilité: Celui qui est engendré éternellement dans le sein du Père, dans les splendeurs de sa gloire, se nourrit en même temps du lait de son auguste Mère! Le Saint-Esprit m’a fait entrer dans la profondeur de ce mystère, qui jusque-là m’était inconnu. — O esprits angéliques qui êtes appliqués à l’adorer, dites-moi ce que vous ressentez: lequel vous semble le plus charmant, ou de voir une vierge tenant son Créateur et son Dieu entre ses bras pour le nourrir de son lait virginal, ou de voir un Dieu devenu enfant, le Verbe divin réduit au silence, le Tout-Puissant enveloppé de langes sur le sein de cette mère vierge? Ah! je crois vous entendre me répondre que les humiliations de l’Enfant-Dieu en ce profond mystère font la grandeur et la gloire de Marie, dont les deux augustes privilèges sont d’être en même temps la mère et la nourricière d’un Homme-Dieu.

Aujourd’hui, fête du saint précurseur Jean-Baptiste, jour de joie par l’heureuse naissance de cet ami du Verbe incarné, le divin Enfant-Jésus a préparé un festin à mon âme.

Je le dis avec la plus grande confusion, car une telle faveur n’était due qu’à saint Bernard et non à une misérable pécheresse comme moi: cependant je suis obligée de l’avouer dans la simplicité de mon cœur, et ce n’est point ici une pure imagination, mais une grâce que je ne puis exprimer, n’ayant point de paroles propres à cela. Ah! s’il m’était donné de faire connaître les lumières que j’ai reçues!... Quel trésor j’ai trouvé!... L’Enfant-Jésus, si je puis m’exprimer ainsi, a fait, des vertus de sa sainte Enfance, un bouquet dont il a orné le sein de sa Mère, vertus de douceur, d’humilité, d’innocence, de pureté, de simplicité, que les frères de Jésus, enfantés par Marie au pied de la croix, doivent venir chercher auprès de leur Mère adoptive. Oh! j’aperçois un grand mystère! Oui, Marie est nourrice d’un Dieu, mais elle est aussi nourrice de l’homme! Que mon esprit a conçu de grandes choses entre les bras de Marie, pendant cette haute contemplation qui a ravi mon âme! Il m’a fallu l’heure de la récréation pour revenir un peu à moi.

Ceci est un petit abrégé des opérations du divin Sauveur dans une indigne pécheresse. Il veut me parer des vertus de sa sainte enfance avant que je paraisse au tribunal de Dieu. Je dis devenir un petit enfant, afin d’entrer dans le royaume du ciel; ainsi, le peu de temps que j’ai à passer sur cette terre doit être consacré à honorer et à imiter son enfance pour en recevoir la divine impression.

Voila, ma Révérende Mère, les dispositions de mon âme; elle est toute appliquée, comme vous le voyez, à l’Enfant-Dieu et à la Vierge-Mère; je sens une pluie de grâces tomber sur moi. Je n’oublie pas néanmoins l’œuvre de la Réparation; car c’est de la bouche du Verbe-Enfant à la mamelle que Dieu reçoit véritablement une louange parfaite à la gloire de son Nom, et je l’offre au Père éternel, en cet état de faiblesse et d’humiliation, pour le glorifier dignement. »

Sœur Saint-Pierre se documente

« J’avais déjà consulté sur ces opérations intérieures deux ecclésiastiques distingués par leur science et leur piété; on m’avait répondu que l’esprit de Dieu agissait en mon âme, et qu’il fallait suivre l’attrait de la grâce et y correspondre avec fidélité, que Dieu en tirerait sa gloire, et que je devais mépriser le démon dans les frayeurs extrêmes qu’il m’inspirait pour m’éloigner d’une voie en apparence si extraordinaire. Je me soumis à leurs sages conseils, qui s’accordaient avec ceux de mes supérieurs; toutefois je désirais connaître les sentiments de l’Église.

On me disait qu’il n’y avait nul danger pour mon âme, et qu’il fallait continuer en paix mes exercices; cela ne me satisfait pas entièrement; j’aurais voulu trouver la doctrine de quelques saints en rapport avec ces communications, pour leur servir d’appui et pour m’éclairer de plus en plus, mais j’étais bien en peine où la rencontrer. J’eus recours à Celui qui peut tout, et je priai notre divin Sauveur avec grande instance d’exaucer mon désir. Ma pauvre petite prière ne fut pas vaine, car bientôt je me sentis vivement pressée de demander un livre à notre Révérende Mère: c’était le père d’Argentan. Elle me l’accorda. Quelles furent ma surprise et ma reconnaissance envers Dieu lorsqu’en l’ouvrant je trouvai une conférence sur la Maternité divine de la très sainte Vierge, nourrice du Verbe incarné! Mon admiration augmenta encore lorsque, lisant cette conférence, je vis l’estime que les Pères de l’Église faisaient de ce grand privilège de Marie. Tout ce que je lisais était comme l’écho qui répétait, à la lettre, ce qui s’était  imprimé dans mon âme pendant les opérations de l’Esprit-Saint touchant ce mystère. Oh! avec quel respect et quelle joie je baisai ces pages sacrées que Notre-Seigneur et son auguste Mère me mettaient sous les yeux, comme une lumière divine, pour éclairer mon âme et la rassurer sur ses inquiétudes! Convaincue que cette dévotion n’était ni nouvelle ni illusoire, puisque saint Augustin, saint Athanase et saint Bernard en parlaient avec tant d’éloge et de piété, je suis rentrée dans un calme parfait, m’abandonnant entre les mains de l’Enfant-Jésus, afin qu’il fasse en moi son adorable volonté. »

« Ces sentiments des Pères m’ayant été si utiles, j’ai pensé à les produire en cette relation, afin d’éclairer ceux qui, par la suite, pourront la lire; je l’écris en esprit d’obéissance et de charité, selon les lumières que Notre-Seigneur me donne pour faire ce petit travail, tout consacré à l’incarnation du Verbe et à la Maternité divine. Je parlerai en toute simplicité; car Notre-Seigneur a réduit mon âme à l’état d’un petit enfant, faisant en moi des opérations qui surpassent mon entendement. “Si vous ne devenez de petits enfants, disait-il à ses apôtres, vous n’entrerez dans le royaume des cieux”. »

“Opérations divines”

« Ayant reçu  dans mon cœur par la communion le très saint Enfant-Jésus, et l’adorant dans le mystère de sa naissance, dont je faisais mémoire aujourd’hui,[1] j’ai vu la très sainte Vierge prendre dans ses bras ce divin Fils et lui présenter son sein virginal; bientôt je me suis trouvée renfermée dans le cœur du saint Enfant-Jésus. Il m’a fait entendre qu’il fallait me tenir là en silence, pour ne point troubler son opération par les actes que je voulais faire; j’ai obéi à sa voix. Bientôt après, la très sainte Vierge a laissé  son divin Enfant, si je peux m’exprimer ainsi, pour s’occuper de moi, afin de me faire connaître le dessein de miséricorde que son cher Fils avait sur mon âme.

Ma fille, mon divin Fils veut contracter avec vous une intime union. Reconnaissez-vous bien indigne d’une telle faveur: c’est un prodige de son amour; cependant il m’a chargée de vous y préparer.

Ensuite la très sainte Vierge m’a fait entendre qu’il fallait m’appliquer à honorer son sein virginal par des pratiques de piété. Je lui ai obéi, et le Saint-Esprit m’a donné lumière, afin de composer un petit exercice sur le mystère ineffable d’un Dieu enfant sur le sein de la Vierge, sa Mère. »

Extraits de l’exercice...

« Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de vos entrailles, Jésus, que vous avez nourri pendant quinze mois de votre lait virginal.

Nous vous rendons grâces, ô bienheureuse Vierge Marie, de l’amour immense avec lequel vous avez allaité le Roi des cieux, et nous bénissons votre tendresse maternelle.

Père éternel, nous vous offrons le Verbe incarné, petit enfant à la mamelle de sa divine Mère, vous rendant, par cette humble action, une parfaite louange pour l’honneur et la gloire de votre saint Nom.

O très sainte et très digne Mère de Dieu, souvenez-vous que vous êtes ma mère, et que je suis la petite sœur du saint Enfant-Jésus, nourrissez-moi de votre lait; votre divin Fils a laissé sur votre sein les charmantes vertus de sa sainte Enfance, et il m’envoie recueillir cette divine rosée qui remplira mon âme de pureté, d’innocence, de simplicité.

Recevez, ô Vierge et Mère, les quinze salutations, en mémoire des quinze mois que vous avez allaité l’Agneau de Dieu, né dans l’étable de Béthléem.

O divine et auguste Mère, que faites-vous ? — Je donne mon lait à Celui qui m’a donné l’être. — Et que deviendra ce lait ? — Il deviendra sa chair et le sang de ses veines. Cette chair que je lui donne souffrira les tourments de sa Passion, et ce sang que je lui fournis sera versé sur la croix pour le salut de tous les pécheurs.

O anges du ciel, que vous semble de ce prodige? Vous aviez eu la commission de nourrir délicieusement les hommes de la terre, en leur faisant pleuvoir la manne du ciel, et cela passait pour un grand miracle; regardez maintenant avec admiration la Vierge-Mère, votre reine, qui nourrit Dieu même, son créateur et le vôtre!

O lait précieux de Marie! ô sang divin de Jésus! arrosez votre terre; faites germer des élus. »[2]

« D’après cet exemple, je conclus, qu’il n’est pas plus difficile au saint Enfant-Jésus de me communiquer à présent ces participations à l’état de son enfance, qu’il ne le lui a été de les communiquer, il y a deux cents ans, à l’une de mes sœurs, car il est le Tout-Puissant; mais ce qui m’étonne beaucoup, c’est que le premier sujet était une sainte âme, et que le second n’est qu’un misérable instrument, qui n’a ni vertus ni talents, une pauvre pécheresse qui mérite l’enfer, et dont pourtant l’Enfant-Jésus veut quelquefois se servir, parce que, malgré son extrême indignité, elle s’est entièrement abandonnée à lui pour l’accomplissement de ses desseins. »[3]


[1] C’était le lendemain de la fête de saint Jean-Baptiste, c’est-à-dire, le 25 juin.
[2] « Peu après, la sœur fut heureuse de rencontrer dans la vie d’une carmélite de Beaune, la vénérable Marguerite du Saint-Sacrement, vouée au culte de la Sainte Enfance, un trait analogue à ce qu’elle avait elle-même éprouvé. Il est rapporté de cette admirable sœur que Jésus lui fit connaître qu’il avait été nourri, pendant quinze mois, du lait sacré de sa Mère, et il voulut qu’elle s’appliquât, le même espace de temps, à l’adorer dans cet état de sa petite enfance. A la fin des quinze mois, le saint Enfant lui promit, pour les âmes qui l’honoreraient ainsi pendant un égal espace de temps, qu’elles recevraient de lui de grandes bénédictions, qu’elles seraient spécialement assistées par sa très sainte Mère, et qu’en considération de l’amour avec lequel elle l’avait nourri de son lait précieux, il leur accorderait ce qu’elles lui demanderaient. »
— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.
[3] Sœur Marie de Saint-Pierre passa tout le mois de juillet dans la contemplation de ce divin mystère. Au premier août, elle envoya à la Mère Prieure, la lettre qui suit.

   

 

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