CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Madeleine de Saint-Joseph
Première prieure française
du premier monastère des Carmélites
Déchaussées en France
(1578-1637)

CHAPITRE IV

Le Monastère de l'Incarnation
Noviciat de Sœur Madeleine
1604-1605
 

Avant de parler de la vie qu'eut a mener la nouvelle novice, il convient de prendre contact avec la petite communauté à laquelle elle venait de s'incorporer.

La prieure, Anne de Jésus de Lobera (1545-1621) , était sans contredit l'une des plus illustres Filles de sainte Thérèse. Excellemment douée, elle fut très admirée et recherchée du monde dans sa jeunesse, mais n'en mena pas moins Une vie toute de piété, de pénitence et de charité. A vingt-quatre ans, elle prit l'habit des Carmélites Déchaussées ; la sainte Réformatrice la considéra presque aussitôt comme une amie et l'une des colonnes de son œuvre. Au cours d'une carrière très remplie, Anne Jésus donna la mesure de son intelligence et de sa vertu. Mais ce qui frappe surtout, c'est la mâle énergie de ce caractère fait pour le commandement, on pourrait dire pour la lutte. Elle la déploya dans la querelle du début entre Déchaussés et Mitigés, et plus tard, dans lès difficultés survenues au sein même de la Réformé, sous généralat du P. Nicolas Doria, ce qui lui valut de grandes tribulations.

Les grâces gratuites dont elle était comblée et qu'elle ne pouvait dissimuler, augmentaient encore son renom de sainteté. Saint Jean de la Croix, son directeur, disait d'elle : « Quand je vois la « Mère Anne de Jésus, je crois voir un séraphin. » On conçoit après cela que les supérieurs de l'Ordre se soient fait prier pour céder un tel sujet.

Bien qu'il lui manquât peut-être un peu de charme et que son gouvernement fût « rigoureux », selon le terme même de ses Filles d'Espagne les plus affectionnées, elle gagna partout le cœur de celles qui l'eurent pour Mère. Madeleine de Saint-Joseph en particulier l'aima et lui resta fidèlement attachée. A lui seul le
trait suivant suffirait à l'indiquer. Durant sa dernière charge, « un jour qu'elle était en prière en un petit ermitage de la maison, devant un tableau de notre vénérable Mère Anne de Jésus, raconte une contemporaine,... m'apercevant en ce même lieu, elle me dit : « Je viens tous les jours visiter ma bonne Mère pour la remercier de toutes les peines qu'elle a prises à nous instruire, et de ce qu'elle est venue nous établir ». La suite de celte biographie montrera combien chèrement la Mère Madeleine conserva les principes et les traditions reçus de celle qu'elle appelait ainsi « sa bonne mère ».

Auprès d'Anne de Jésus une autre Anne, aussi remarquable quoique toute différente : la bienheureuse Anne de Saint-Barthélemy (1050-1626). En celle fin d'automne 16o4, elle porte encore le voile blanc des converses, mais elle est destinée à devenir la seconde prieure du monastère, et, comme telle, à recevoir les vœux de notre Vénérable. Prévenue des bénédictions du ciel dès son bas. âge, Anne Garcia avait grandi dans un commercé familier avec l'Enfant Jésus, et son âme en garda toujours un cachet spécial de candeur, de tendresse et d'humilité. Entrée à vingt ans à Saint-Joseph d'Avila, elle fut la première converse reçue par sainte Thérèse, qui la choisit bientôt pour sa compagne de voyage et mourut entre ses bras. De ce chef, la Bienheureuse était considérée en quelque sorte comme une relique vivante de la séraphique Mère, et c'est avec vénération qu'on l'accueillit en France. Elle, de son côté, venait en ce pays avec empressement, heureuse de répondre à l'appel que, depuis quelque temps déjà, lui faisait entendre le Seigneur.

La sous-prieure du couvent se nommait Isabelle des Anges, religieuse aussi sympathique que vertueuse. « Elle aima les Françaises autant qu'elle en fut aimée », et seule des six fondatrices se donna sans retour à sa nouvelle patrie. La Mère Isabelle n'eut sans doute pas, durant les dix mois qu'elle résida à Paris, de rapports bien spéciaux avec Sœur Madeleine; Néanmoins, une certaine similitude de caractère établit probablement dès lors entre elles une amitié que divers séjours d'Isabelle au Grand Couvent développèrent depuis. Ce qui est certain, c'est que cette Mère témoigna toujours, au cours de sa longue carrière, l'estime affectueuse, transformée peu à peu en vénération, qu'elle portait à l'ancienne novice de 1604.

Les Mères Isabelle de Saint-Paul et Béatrix de la Conception ne nous arrêteront pas, ayant peu séjourné au monastère de l'Incarnation et n'y ayant pas exercé de charge. Quant à Éléonore de Saint-Bernard, bien que la plus jeune du groupe elle n'avait que vingt-sept ans —, c'est elle qui fut chargée du noviciat, selon toute apparence à cause de sa connaissance de la langue française. Mais le fait que les novices parisiennes demandèrent en 1608 à la bienheureuse Anne de Saint-Barthélemy d'être leur maîtresse en même temps que leur prieure, donne à penser que la Mère Éléonore, malgré sa haute vertu, n'avait peut-être pas encore, à l'époque dont il s'agit, toute l'expérience nécessaire pour la conduite des âmes.

En résumé, les six fondatrices étaient toutes des personnes de premier mérite, et chacune présentait bien les traits distinctifs de la véritable Carmélite Déchaussée. D'abord une admirable « composition extérieure », décelant à elle seule beaucoup de mortification jointe au souvenir continuel de la présence de Dieu, puis la pratique très exacte du silence; le culte des grandes vertus religieuses de pauvreté et d'obéissance; une fidélité faite de vénération pour les moindres coutumes en usage dans les monastères thérésiens; puis encore une charité mutuelle qui allait, au rapport d'Anne de Jésus, jusqu'à étonner leur jeune entourage, et s'accompagnait toujours de déférence et de respect. Enfin une dévotion extrêmement tendre envers le Saint-Sacrement, dévotion qui se traduisait par la façon très digne de dire l'Office divin, par l'assiduité auprès de l'Hôte du tabernacle, et par d'autres manifestations encore, dont certaines, il faut l'avouer, semblaient par-
fois un peu étranges aux novices françaises.

Ces novices, Madeleine de Saint-Joseph, à son arrivée, en trouvait déjà trois, une quatrième se présentait avec elle, d'autres suivirent de très près.

Andrée de Tous-les-Saints Levoix, ex-femme de chambre, mais plutôt amie, de Mme Acarie, avait été reçue la première et devait aussi la première, très vite, aller recevoir l'éternelle récompense.

Mlle d'Hannivel, qui avait pris avec l'habit le nom de Marie de la Trinité, restera l'une des grandes figures de ce premier âge du Carmel de France. La culture de son esprit, jointe à sa naissance et aux agréments de sa personne, lui attira les faveurs du monde. De dix-sept à vingt ans, elle s'en laissa éblouir. Mais le célèbre Capucin Ange de Joyeuse la retint sur cette pente et l'aida à s'orienter tout entière vers Dieu. Dès lors, le souvenir de ses infidélités passées alluma en elle une soif d'expiation qui se traduisit toute sa vie par de rigoureuses macérations. Mise par M. de Brétigny, son cousin, en rapports avec Mme Acarie, Marie d'Hannivel renonça bientôt à son projet d'entrer aux Capucines et se tourna vers le Carmel. Dès cette période d'attente, elle connut et apprécia notre Vénérable et réciproquement. Aussi le peu de temps que dura leur cohabitation au noviciat de Paris suffit-il à former entre ces deux religieuses, destinées à devenir les colonnes de leur Ordre en France, des liens qui ne devaient plus se rompre. Louise de Jésus Jourdain cette veuve spirituelle et vaillante qui s'en était allée résolument chercher des fondatrices en Espagne —, Catherine du Christ Lesgu, qui suivit la précédente dans son voyage, et Aimée de Jésus Deschamps de La Vigne, compagne de vêture de Sœur Madeleine, étaient aussi des sujets d'élite. Mais elles séjournèrent peu à Paris, et leurs rapports avec la Servante de Dieu n'ont pas laissé de trace.

Une autre veuve, la charmante Mme du Coudray, née de Sevin nommée aussi Marie de la Trinité —, devait de même être très tôt envoyée ailleurs. Néanmoins, elle Testa frappée de la perfection avec laquelle elle avait vu Madeleine de Saint-Joseph débuter dans la vie religieuse. Plus tard, en repassant par le premier monastère, elle admirera davantage encore sa sainteté et sa sagesse. Durant sa carrière très remplie de fondatrice, elle-même s'attirera le surnom de « Mère Sainte », elle recourra sans cesse et avec confiance à son ancienne co-novice; enfin après la mort de celle-ci, elle sera l'une des plus ardentes à désirer sa béatification.

Si ces religieuses, et plusieurs autres des novices de la première heure, devaient ne donner que leurs prémices au monastère de l'Incarnation, la Mère Marie de Jésus, au contraire, était appelée à en rester l'une des assises principales, et à y devenir l'amie, la confidente par excellence de la vénérable Madeleine, comme vraiment son émule en sainteté.

Née à Paris (1579) d'une famille haut placée, Charlotte de Harlay de Sancy eut une jeunesse toute mondaine, exempte pourtant de graves écarts. Son mariage avec le marquis de Bréauté, puis son veuvage presque immédiat, ne changèrent rien à son existence. L'extrême sympathie qu'à juste titre elle inspirait partout, son propre caractère ami du mouvement et de la gaieté, la retenaient dans le tourbillon des fêtes. Mais bientôt il a lecture des œuvres de sainte Thérèse décida sa transformation, qu'achevèrent les conseils de Mme Acarie. Le dessein d'être Carmélite germa presque aussitôt dans cette âme fidèle ; aussi collabora-t-elle activement aux préparatifs de la fondation.

Puis, le 8 décembre 160A, après avoir quitté, le cœur brisé mais généreux, son jeune fils et. son vieux père, elle vint frapper à la porte du Carmel. Sœur Madeleine, qui l'avait précédée de si peu au noviciat, fut chargée de la «.conduire dans le monastère » et de l'initier aux usages journaliers. Rapports purement extérieurs, mais sur lesquels vint bien vite se greffer l'intimité sainte qui devait valoir à la postérité, sur la vénérable Madeleine, des témoignages du plus grand poids.

Telles sont les Mères et Sœurs parmi lesquelles allait se passer la probation de Madeleine de Saint-Joseph.

Cette probation devait être laborieuse. A peine la Servante de Dieu eut-elle posé le pied dans la carrière, que déjà sa constance fut mise à l'épreuve. On se rappelle la violence que M. de Fontaines avait se faire pour consentir à la séparation. Cette violence eut sa répercussion sur un organisme déjà usé : « il demeura malade dès le soir, et le fut jusques à l'extrémité, en péril de mort ». Ce que voyant, quelques religieux vinrent trouver la novice et lui représentèrent que son devoir rappelait au chevet de son père. Mais elle, assurée de l'appel Dieu, lui demeura fidèle malgré tout. Sa prière pour le malade n'en eut que plus de force, et mérita peut-être à celui-ci, avec, le retour à la santé, la grâce de se voir appelé au sacerdoce et de pouvoir offrir encore au Seigneur trois autres de ses enfants, ainsi que nous le verrons. Tranquille de ce côté, Sœur Madeleine put s'appliquer d'un esprit plus libre au travail de sa formation religieuse. A vrai dire
C'était déjà presque œuvre faite, et dès ces débuts la communauté considérait cette novice « plutôt comme consommée que comme commençante ou avancée ». « Elle reluisait en toutes les vertus, déclare une de ses compagnes d'alors; l'on y remarquait spécialement une grande humilité, sincérité, silence, respect vers ses supérieurs, charité vers ses Sœurs, prenant toujours sur soi les choses plus difficiles pour les soulager ; elle avait aussi une incomparable douceur qui gagnait les cœurs, une grande patience et mortification, et était très régulière ». « Son obéissance était si exacte, témoigne à son tour la Mère Marie de Jésus, que, la regardant de près comme je faisais, je ne lui ai jamais vu faire un manquement contre cette vertu. Et pour une preuve entre mille,... il me souvient qu'elle fut une fois un temps notable sans toucher à une dartre vive dont elle était fort travaillée [au visage] parce que sa maîtresse des novices le lui avait défendu,, ce qui lui fut une pratique d'obéissance bien pénible à cause de la tourmentante démangeaison qu'elle endurait... Elle s'appliquait avec grand soin à tout ce qui regardait la régularité; c'était mesure de toutes ses actions... Et cette vertu avait rendu son esprit si souple et si soumis à tout mondé, qu'on n'a jamais trouvé de résistance a quoi qu'on ait su désirer d'elle. Je l'ai vu en tant d'occasions que le nombre m'en confond la mémoire.

« Elle était fervente, mais d'Une sorte-dé ferveur qui, naissant du feu de l'amour de Dieu duquel elle était particulièrement éprise, animait son action extérieure d'une douce vivacité, qui n'avait rien d'empressé, ni aussi de languissant, mais qui était toute dévote et qui allait directement à Dieu. Et pour cela, nous n 'étions pas moins édifiées de voir laver les écuelles,  balayer la maison, travailler au jardin, et en d'autres semblables actions, qu'aux choses les plus importantes, parce qu'elle agissait en toutes choses par rapport de son action à Dieu. Et c'est pour cela qu'il ne se rencontrait rien si difficile ni de si contraire à ses sens en matière d'observance qu'elle n'accomplît aisément, de façon que, dès son noviciat, sa vie et son exemple étaient la règle sur laquelle les autres novices se moulaient. »

Est-il .surprenant après cela que lés fondatrices aient beaucoup aimé et même admiré leur nouvelle Sœur ? « Elles disaient souvent que, pour la recevoir dans l'Ordre, elles eussent entrepris de bon cœur le voyage d'Espagne en France », ajoutant qu'elle « avait beaucoup de Conformité à sainte Thérèse quant à la nature et quant à la grâce ».

Anne de Jésus, en particulier, « l'estimait pour sa vertu comme un ange, et la jugeait, pour la grande capacité de son esprit, digne d'être non pas novice mais prieure ». On connaît la trempe de caractère cette Mère et la fermeté de sa main. Se trouvant en présence d'une pierre de choix, elle la cisela avec un double soin. Pour l'extérieur, malgré la complexion délicate de la jeune fille, elle la menait comme les autres, selon les maximes de son austère perfection, dont l'une était « qu'il fallait encore jeûner trois semaines après avoir pensé qu'on n'en pouvait plus ». Pour l'intérieur, craignant que l'estime qu'on faisait d'elle ne finît par lui faire tort et voyant aussi ce qu'elle était capable de porter, elle l'humiliait sans merci, lui faisant dire et faire « des choses propres à faire aux petits enfants qui sont sans raisonnement ». Entre autres, elle l'envoyait « dire à notre bienheureux Père [de Bérulle] plusieurs choses bien mortifiantes pour elle, tout ainsi comme si ces pensées fussent venues d'elle. Elle y allait, obéissant tout simplement, lui dire : « Mon Père, je suis un grand docteur, « je suis capable d'être prieure. » Elle agissait à l'avenant pour tout le reste, se laissant exercer et façonner sans résistance ni retour sur elle-même.

Les mémoires du temps ne fournissent aucune donnée sur la formation de la Vénérable au point de vue proprement spirituel. Mais oh devine, et la suite met en droit d'affirmer, qu'elle ouvrit largement son âme pour recevoir les enseignements des Mères espagnoles, et s'assimiler la doctrine de l'illustre Réformatrice du Carmel. Parlant des novices de Paris et donc de Madeleine —, Anne de Jésus écrivait : « Elles admirent combien, dès le moment de leur prise d'habit, leurs âmes avancent dans la perfection, et leur esprit se trouve comme renouvelé en une manière d'oraison différente. » Et cette Mère concluait : « J'ai soin qu'elles considèrent et imitent Noire-Seigneur Jésus-Christ. » Sur ce dernier point, sa sollicitude sera, en Sœur Madeleine de Saint-Joseph, couronnée d'un' magnifique succès : la novice d'alors deviendra une amante insigne du Verbe incarné, une apôtre de la dévotion à son Humanité sainte.

Les Mères espagnoles en étaient donc « satisfaites à merveille » ; aussi ne tardèrent-elles pas à lui confier en partie le soin du noviciat. Elles répondaient en cela aux vœux des autres novices qui, admirant leur compagne et pressentant ce qu'elle était capable de donner aux âmes, avaient sollicité la permission de s'adresser à elle dans leurs besoins spirituels. M. de Bérulle et Mme Acarie applaudirent à cette mesure. D'ailleurs, la fondation de Pontoise éclaircissait les rangs des fondatrices, tandis que le nombre des sujets allait toujours croissant (n). De plus; la différence de langage compliquait un peu les rapports entre Mères et Filles. Or Sœur Madeleine était en mesure de soulager les unes et les autres en leur servant d'interprète, car, grâce à sa facilité de travail, quelques jours lui avaient suffi pour se familiariser avec l'espagnol.

Les novices profitèrent aussitôt à l'envi de la permission octroyée, et le bien qui en résulta justifia pleinement l'exception faite en cette circonstance. La Mère Marie de la Trinité — pour ne citer que son témoignage —, « ayant eu beaucoup de communication avec [cette Servante de Dieu] pendant leur noviciat, écrit le P. Gibieuf, m'a assuré qu'elle en avait reçu. de très grandes assitances, et qu'elle [Madeleine] avait un don spécial de Dieu pour faire aller lés âmes droitement à lui et le chercher avec pureté, sans s'arrêter aux douceurs d'une dévotion sensible ». Mais, en ce début, son action sur lés âmes était, comme de juste, très humble, très réservée, très discrète. Si elle leur ouvrait les trésors de ses propres lumières et de sa charité, elle était surtout, selon l'expression si sûrement nuancée de la Mère Marie de Jésus, « comme le lien d'union entre les Mères et les novices »; elle s'appliquait à transmettre à ces dernières sève thérésienne telle que les Carmélites espagnoles leur apportaient et, d'autre part, elle faisait fidèlement connaître à ses Mères «la conduite qu'elle tenait sur ses compagnes et ce qui se passait en leurs âmes ».

On vient d'y faire allusion : trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la fondation de Paris que, dans cette communauté si unie, il fallut déjà parler de séparation. Le 14 janvier 16o5, les Mères Anne de Saint-Barthélemy et Isabelle de Saint-Paul, accompagnées de quelques françaises, prenaient la route de Pontoise.
C'était le prélude de bien des détachements successifs qui devaient être demandés au cours leur vie religieuse à ces premières Carmélites de France, à la vénérable Madeleine de Saint Joseph en particulier.

Quelque temps après, la Vénérable tomba malade. C'en était trop pour sa frêle santé d'avoir à supporter à la fois l'austérité carmélitaine et les privations inhérentes à une installation rudimentaire. Accoutumée jusque-là au grand air, elle se trouvait maintenant confinée
« tout le jour ou une partie dans une petite celle il n'y avait place que pour son lit; ce petite celle organisée avec d'autres en grand nombre, au moyen simplement de draps de bure, dans une même chambre il n 'y avait pas d'air du tout » Avec cela, impossible de mettre le pied au jardin, vu la présence des ouvriers. Il fallait en même temps se faire au régime alimentaire de l'Ordre, que la bienheureuse Anne de Saint-Barthélemy agrémentait parfois « d'étranges ragoûts à la mode de son pays. Et pourtant on devait, au réfectoire, se mettre en train de bonne grâce et manger de tout sans marquer aucune répugnance et tous les jours également », si l'on ne voulait être taxée d' « épluchotteuse » et vivement admonestée par les ferventes fondatrices. Enfin — est-ce jugement téméraire ? L'anecdote d'un certain fou rire, qui faillit faire priver les novices de la communion, laisse soupçonner que l'a respectable prieure ne comprit peut-être pas suffisamment la gaité française, et qu'en conséquence elle mesura peut-être avec trop de parcimonie la détente indispensable à toute cette jeunesse.

Quoi qu'il en Soit, Sœur Madeleine sentit bientôt décliner ses forces, et à ses maux; de tête, devenus plus violents, se joignirent de vives douleurs d'estomac et de fréquents vomissements. Elle porta quelque temps son mal en silence. Mais enfin il se trahit lui-même, et l'on mit novice à l'infirmerie. Ce ne fut guère que pour accroître ses mérites. D'abord il n'y avait alors au couvent « personne qui s'entendît aux malades ». Puis à peu près au même temps, Sœur Andrée fut atteinte d'un « apostume » à la tête et également installée à l'infirmerie; Elle « souffrait des douleurs si atroces, que ses plaintes n'étaient que dés cris continuels, parmi lesquels [la] Servante de Dieu ne pouvant prendre ni repos ni sommeil, son mal allait empirant ». Les autres novices probablement, ou Mme Acarie, s'en émurent, et représentèrent aux Mères que, si l'on voulait guérir Sœur Madeleine, il fallait absolument la sortir de cette pièce. Mais par une disposition de la Providence « ces bonnes Mères », pourtant si charitables, « ne l'en voulurent point ôter, quelque prière qu'on leur en fit ». La Servante de Dieu s'arma donc de patience, et donna « à l'oraison tout le temps qu'elle ne pouvait donner au sommeil ».

Cependant, par la porte de la souffrance physique, la tentation ne tarda guère à s'insinuer, vive, pressante. Elle représentait à la novice « les soulagements qu'elle eût eus en la maison de son père, et les raisonnables remèdes dont elle eût pu se servir si elle eût été hors de là... mais elle, ne pouvant souffrir des pensées si lâches et si infidèles à Dieu [et dans la frayeur qu'il ne lui prît envie de retourner au monde à causé que son mal fut long, fit vœu de ne point sortir par son choix de la religion, et de ne point quitter cette sorte de vie elle avait rencontré la perfection quelle avait tant souhaitée ».

Les démons ainsi vaincus essayèrent d'une autre batterie. Une nuit qu'elle se trouvait plus mal et ne pouvait reposer, ils « prirent des formes effroyables et se présentèrent à grandes troupes pour épouvanter » .Elle eut d'abord très peur, en effet, mais se ressaisissant, elle s'abandonna généreusement à Dieu pour souffrir tout ce qu'il permettrait aux esprits malins de lui faire, ce qui mit aussitôt ceux-ci en fuite et donna pour toujours à Vénérable une grande force contre eux.

La croix est toujours fécondé. Tandis que la Servante de Dieu était ainsi en proie à la maladie, ses deux sœurs Catherine et Louise venaient la rejoindre au Carmel, avec une des « filles » de leur maison. De son côté, Jean, leur frère, entrait dans l'Ordre de saint François. Madeleine, conservant jusqu'au bout son rôle de seconde mère à l'égard de cet enfant il était alors à peine âgé seize ans —, avait voulu traiter elle-même de sa vocation avec les Pères Capucins ; et telle était l'estime que ces religieux faisaient sa prudence qu'ils admirent son frère à sa seule recommandation et sans même le connaître personnellement.
Ils n'eurent du reste pas à s'en repentir.

M. de Fontaines, tout changé, accorda aussi facilement à ses derniers enfants la permission d'entrer en religion, qu'il l'avait fait attendre à sa chère Madeleine. Puis, libre désormais de charges domestiques, il se consacra lui-même au Seigneur, et c'est à l'ombre du Carmel qu'il voulut recevoir les Ordres et célébrer sa
première messe. C'est aussi au Carmel et aux aspirantes du Carmel qu'il donna les prémices de son ministère.

Nul doute que ces choix de Dieu dans sa famille, n'aient procuré à la Vénérable une grande consolation. Par contre, vers le même temps, elle vil avec douleur une de ses tantes passer au calvinisme. Elle lui écrivit à cette occasion une lettre pleine de zèle, terminée par cet élan de charité :

« Je ne vous parle point comme offensée.de votre chute, sachant la faiblesse de l'homme et la malice de notre ennemi; mais je vous parle comme touchée jusqu'au vif du désir de vous voir rentrer dans la bergerie de Jésus-Christ, et de voir le ciel mener joie pour votre âme retrouvée. Si, en ma condition, il plaisait à Dieu me donner la grâce de-vous
y servir en quelque chose, je ne sache rien, pour pénible qu'il fût, que je ne voulusse porter pour votre salut. »

Il ne semblé pas, hélas ! que cette lettre ait produit aucun effet.

Le Vendredi-Saint 8 avril, Je Carmel de France envoyait au ciel sa première fleur en la personne d'Andrée de Tous-les-Saints, qui succombait au mal dont on a parlé. Sept mois de noviciat avaient suffi pour lui permettre de tresser sa couronne, et Mme Acarie, son ancienne maîtresse, la vit dès le surlendemain rayonnante de gloire, ce que, contre son habitude, la Bienheureuse confia à quelques unes des compagnes de la défunte, afin de les encourager à la persévérance.

Sœur Madeleine de Saint-Joseph, elle, parvint à se remettre. Mais ce ne fut pas pour jouir du repos. A peine convalescente on la mit « portière toute seule, elle avait un travail par-dessus ses forées ». Car, outre le soin ordinaire de parler aux personnes qui abordaient en grand nombre au tour, et de faire les messages à l'intérieur, elle était, du fait de la construction du monastère, « en une perpétuelle action », ouvrant et fermant sans cessé la porte de clôture ou requérant des « tierces » ; et cela « parmi le bruit ;des ouvriers qui travaillaient au bâtiment, qui était une occupation à étourdir les têtes les plus fortes ». De plus, comme les Mères « étaient d'un pays étrange (sic) et n'avaient l'usage ni de la langue ni des coutumes de celui-ci, il fallait qu'elle pourvût généralement à tout ce qui était nécessaire dans la maison ». Enfin, employée fréquemment aussi dans la plupart dés autres offices et à demi maîtresse des novices, elle « avait autant d'ouvrage qu'il en eût fallu pour bien occuper plusieurs personnes ».

Néanmoins « elle portait ce grand travail de corps et d'esprit sans se plaindre, et sans faire paraître en aucune sorte qu'elle s'en trouvât trop chargée ; et quoique souvent on l'appelât de divers côtés et pour choses toutes différentes en un même; temps, on la Voyait dans un esprit toujours égal,, dans une paix et un recueillement dont rien n'était capable de la faire sortir ». Avec cela, elle montrait beaucoup de dextérité, d'ordre et de prudence. Aussi, « tous, tant au dedans qu'au dehors, en étaient très contents. ».

Une prétendante qui, dans ce temps, s'entretint souvent avec elle, résumé ainsi l'impression produite par la jeûne portière sur les séculiers Elle avait une manière d'agir .en. cet office, si charitable et régulière, et parlait avec tant de retenue, qu'elle nous obligeait, nous autres qui l'abordions, à ne lui dire que le nécessaire. Et la réception, autant que nos Mères espagnoles, étant fort édifiées de son recueillement et bonté de sens en sa manière de parler, car en cinq ou six paroles elle satisfaisait plus que d'autres en beaucoup de discours, ce qui lui a continué toute sa vie »

Mais, au rapport du même témoin, tandis que «Nos Révérendes Mères la jugeaient très capable de se rendre aux actions extérieures sans détriment de son occupation intérieure », elle-même conçut une certaine inquiétude de cette existence si anormale pour une novice. Elle craignit que ce ne lui fût un empêchement à la perfection, ayant ouï dire que la retraite était un grand moyen de se perfectionner. Et le dit à [M.] de Bérulle, qui lui fit réponse que l'obéissance était perfection de l'âme religieuse et qu'elle la
ferait avancer, ce qui la mit en paix comme nous l'avons appris d'elle-même —, car elle avait une soumission et docilité d'enfant au regard de conduite ».

D'ailleurs, si ses occupations ne favorisaient pas son attrait pour l'oraison et la solitude, elles lui fournissaient en revanche de quoi rassasier sa faim d'immolation. Car elle devait y vaquer malgré de nombreuses infirmités chroniques, outre qu'elle relevait à peine d'une longue maladie, ce qui, remarque le P. Gibieuf, eût pu la « dispenser de tant de fatigues sans beaucoup de scrupules ». Mais la grâce la poussait à se sacrifier sans compter. les contemporaines ont noté qu'un jour, vers cette époque, en tirant les billets des « saints du mois », il lui en échut un qui portait pour vertu à pratiquer de ne point chercher son repos ; elle le « remarqua fort, et le dit à celle qui les avait faits, et que cette vertu-là lui plaisait grandement ». Aussi lui arrivait-il parfois d'être si harassée lorsque le « grand silence» venait, après complies, lui permettre de se retirer dans sa « petite celle », qu'elle n'osait s'y asseoir dans crainte de n'avoir plus ensuite force se relever pour aller à matines.

Cependant cette âme, qui marchait ainsi à grands pas dans voie du renoncement, n 'était alors soutenue par, aucune consolation sensible. « Dieu tenait... son intérieur dans des peines effroyables », dit la Mère Marie de Jésus; si « effroyables » qu'une autre confidente de Vénérable, « repensant à ce qu'elle lui en avait dit, s'étonnait comme elle lés avait pu supporter ». C'étaient une sécheresse, un accablement d'esprit, des tentations, même des vexations diaboliques, mais surtout une désolante impression
« d'abandonnement » de la part du Créateur et des créatures. « Il me semble, disait-elle une fois à Marie de Jésus, que Dieu a mis mon âme entre le ciel et la terre, et qu'il m'a détachée de toutes choses, ce qui me cause une extrême dureté de vie. » « Néanmoins parmi tout cela, elle se conservait dans une si grande soumission Dieu] et dans une si constante douceur, qu'il ne sortit jamais une parole de plainte de sa bouche ni parut sur son visage un trait troublé ou de mécontentement. »

L'amour de Sœur Madeleine voulut répondre plus héroïquement encore à l'Amant divin qui la crucifiait. Une partie de ses épreuves intimes venait des réclamations de son pauvre corps trop malmené ; « pour vaincre la tentation qui se glissait sous ces incommodités, et pour s'en défaire, elle ajouta de nouvelles austérités à celles de la règle ». De plus, elle fit le vœu « très rare et très excellent de ne se mettre jamais en soin de ce qui regardait sa personne ni de ce qui pouvait donner quelque soulagement à son corps, mais de se livrer entièrement en cela à la divine Providence, et de se contenter de ce qui lui serait donné par la charité du couvent ». « Vœu que-je lui ai vu accomplir, note la Mère Marie de la Trinité, le peu que nous avons été ensemble à diverses fois, avec tant de fidélité et qui l'a tint fait souffrir, que quand mon esprit y fait réflexion, j'avoue ma faiblesse qui en est tout épouvantée. » Un tel témoignage a d'autant plus de poids que celle qui le rend n'était certes pas tendre sur elle-même.

Après cet acte généreux, l'épreuve ne tarda guère, à cesser pour Sœur Madeleine. Elle confia plus tard à Marie de la Trinité qu'en un instant Dieu l'avait comme tournée vers lui, et « lui avait donné ouverture et voie pour se perdre en lui dans l'intime de son âme; et que tous ces effets opérèrent en elle une telle mort en son esprit et en ses sentiments, qu'elle n'eût osé admettre aucun désir ni inclination que pour se réduire en cendres, selon l'état de mort elle voyait que Dieu voulait que son âme entrai ° ». État d'anéantissement et de mort, mais accompagné de tant de lumière, de paix et de suavité, que, d'après la grave confidente, c'était « la même chose dont parle Notre sainte Mère Thérèse en la Septième Demeure du Château de l'âme ». Ceci se passait vers la fin du noviciat de la Vénérable.

Pour faire complètement connaître ce que fut cette probation, il faut encore dire un mot des difficultés survenues à plusieurs reprises entre ceux et celles qui avaient, droit au respect et à la confiance de la novice, c'est-à-dire entre Anne de Jésus et M. de Bérulle, puis entre Anne de Jésus et Anne de Saint-Barthélemy, enfin entre Anne de Saint-Barthélemy et Mme Acarie. Anne de Saint-Barthélemy et Mme Acarie sont sur les autels; Anne de Jésus y sera un jour, ses filles l'espèrent, et le nom du cardinal de Bérulle est révéré dans l'Église de France. "Mais qui songera à s'en étonner ? pour ces âmes saintes, la terre restait pourtant la terre, et ses ombres empêchèrent parfois les intelligences de fusionner dans une même manière de voir, sinon les cœurs de rester unis dans la vraie charité. Nous n'avons pas à narrer ces incidents, rappelons seulement que, d'une part, les Mères fondatrices, spécialement Anne de Jésus, avaient donné toute leur confiance et leur affection à Sœur Madeleine de Saint-Joseph, remployant dès lors « aux plus grandes affaires » ; et que, d'autre part, « M. de Bérulle et Mlle Acarie, à qui Dieu avait départi de très grandes lumières pour avancer l'ouvrage de rétablissement de nôtre Ordre en France, et qui étaient comme les deux yeux que Dieu avait donnés aux Mères espagnoles pour leur conduite, ne faisaient rien sans l'avis de cette Servante de Dieu, quoiqu'elle ne fut que jeune novice °» d'où il faut conclure que la « jeûne novice» ne put ignorer les petits heurts et tiraillements auxquels oh fait ici allusion, et qu'ils furent certainement pour elle, en même temps qu'une souffrance, l'occasion de déployer tout le tact, la prudence, délicate; charité dont elle était douée, y

Sur ces entrefaites, on décida la fondation d'un troisième monastère à Dijon. La Mère Anne de Jésus, qui devait l'effectuer quitta Paris en septembre, emmenant sa sous-prieure avec la Mère Béatrix et quelques novices. Sœur Madeleine perdit donc, alors qu'elle était encore au fort de ses peines, le secours qu'elle trouvait dans la ferme et sûre direction de sa prieure, dans sa virile mais réelle et profonde affection. Puis, Ce départ augmentait la charge qui pesait sur ses épaules, car la jeune Mère Éléonore restait seule pour conduire le monastère, au milieu de novices toujours plus nombreuses, et alors que les travaux n'étaient pas encore achevés, bien que la communauté habitât depuis le 24 août les bâtiments neufs. Il dut y avoir quelques semaines difficiles.

Enfin la bienheureuse Anne de-Sainte-Barthélemy fut rappelée comme prieure, et on la reçut avec bonheur. La plupart des novices ne la connaissaient pas ; les autres ne l'avaient vue que dans ses humbles fonctions de converse. Mais toutes furent si charmées de sa simplicité, de sa douceur, de sa piété communicative, qu'elles obtinrent de l'avoir pour maîtresse en même temps que pour prieuré. Ce qui la leur rendait chère plus encore peut-être que ses qualités et vertus personnelles, c'étaient les rapports si familiers que la Bienheureuse avait eus avec sainte Thérèse. Aussi les religieuses étaient-elles suspendues à ses lèvres lorsqu'elle leur parlait de la sainte Mère, et la remettaient-elles sans cesse sur ce thème.

C'est donc sous un ciel rasséréné que Sœur Madeleine vit s'approcher l'époque de sa profession. Mais en même temps, elle sentit renaître ses aspirations vers un état plus humble. Celle qui avait naguère rêvé d'être « gardeuse de poules », « désira d'être du voile blanc et avait une grande dévotion à cette condition. Elle pensait qu'elle éplucherait des herbes et ne ferait que des choses comme cela, et qu'elle prendrait un grand plaisir à ne s'occuper que dans les actions de cette condition ». Elle s'en ouvrit à Mme Acarie et à M. de Bérulle. Mais on sait déjà que l'un et l'autre, dès qu'ils la connurent, « la regardèrent tout aussitôt pour être prieure » ; ils n'eurent donc garde d'entrer dans ses vues. Toutefois, pour lui laisser tout son mérite et édifier la communauté, M. de Bérulle lui conseilla de demander la chose aux Sœurs. « La lumière de son grand esprit fit incontinent connaître la Servante de Dieu] ce qui en arriverait; et la même humilité qui avait donné naissance à ce désir l'empêcha de le proposer au Chapitre... « Car je vois bien, dit-elle, que je donnerai quelque bonne opinion de moi, comme si j'étais bien humble, et que ce sera tout; si ce n'est que vous l'ayez agréable et daigniez me promettre d'y porter mes Sœurs. » N'insistant donc pas davantage « elle acquiesça doucement » à ce qu'on voulait d'elle, bien qu'un certain regret lui soit toujours demeuré au cœur.

Elle fut admise à la profession « avec une joie... incroyable de toutes les Sœurs ». Joie d'autant plus grande que ses vœux allaient être les premiers prononcés dans la maison. Le ciel également voulut lui faire fête. Pendant sa retraite préparatoire de dix jours, « elle fut... si occupée de Dieu et son âme reçut de si puissantes opérations du Saint-Esprit, que la nature ne les pouvait souffrir », de sorte que par moment elle était contrainte de dire comme saint François Xavier : « C'est assez, Seigneur, c'est assez. » Aussi Mme Acarie, à laquelle elle s'ouvrit alors, « ressentit une consolation qui ne se peut dire, voyant les miséricordes de Dieu sur cet Ordre, et qu'il y eût donné une âme de si grand mérite ».

C'est le samedi 12 novembre 16o5, en la fête saint Martin pape et martyr, que la Vénérable prononça ses vœux. Elle le fit
« avec tant de disposition, qu'elle y reçut un très grand surcroît de grâces et de bénédictions ». On a su en particulier que, tandis qu'elle disait au chœur le capitule des Vêpres : O altitudo divitiarum sapientiae, Dieu lui fit comprendre, « dans une grande lumière, la conduite qu'il avait tenue sur elle en son noviciat » si « rudement » éprouvé; et en même temps, il « éleva son esprit à la vue des secrets de [sa] Providence... sur ses créatures ». Il lui découvrit aussi « qu'elle aurait beaucoup à souffrir tout le reste de sa vie », « arrêt » que Sœur Madeleine reçut avec une amoureuse soumission. Elle a même « depuis avoué à une âme de confiance... que rien ne lui plût davantage en cette communication divine qu'[une telle] promesse ». Sur quoi le P. Gibieuf fait réflexion que l'acte d'abandon posé à ce moment par la sainte Carmélite « lui a grandement servi pour toute sa vie. Car comme Dieu ne lui a point épargné les croix, elle aussi les a embrassées avec joie, et n'a rien tant estimé en la terre que la grâce de souffrir. Et elle disait souvent : « La souffrance est chose si grande, pourvu qu'elle soit portée fidèlement, que, quand Dieu trouve une âme disposée à souffrir, il renverserait plutôt ciel et terre qu'il ne lui envoyât des souffrances. »

L'imposition solennelle du voile noir eut lieu le lendemain de la profession. Quelques jours après, comme Sœur Madeleine de Saint-Joseph se préparait, selon la coutume de l'Ordre, à renouveler ses vœux pour la fête de la Présentation de la sainte Vierge, elle se sentit fortement pressée par la grâce de se lier, à l'exemple
de sainte Thérèse, par le vœu de faire toujours ce qu'elle saurait être le plus parfait. Mais M. de Bérulle ne voulut pas le lui permettre ; elle renonça donc à son attrait, et s'efforça du moins de pratiquer ce qu'elle n'avait pu vouer.

   

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