LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

RÉVÉLATIONS CÉLESTES

Livre VI

— Chapitres 67 à 122 —

CHAPITRE 67

Jésus-Christ compare le monde à un navire. De la naissance de l’Antéchrist.

Le Fils de Dieu dit à sainte Brigitte : Ce monde est comme un navire qui, étant plein de sollicitude, est assailli par les orages de la mer, et qui ne laisse jamais l’homme en paix qu’il ne soit arrivé au port de repos ; car comme le navire à trois parties, la proue, le milieu et la poupe, je vous décris aussi trois ages au monde : le premier depuis Adam jusques à mon incarnation. Cet age est signifié par la proue, qui est haute, admirable et forte : haute en la piété des patriarches ; admirable en la science des prophètes ; forte en l’observance de la loi. Mais cette partie commença à déchoir, quand le peuple judaïque, ayant méprisé mes commandements, se plongea dans les iniquités et méchancetés, c’est pourquoi il a été rejeté de l’honneur et de la profession. Or, le milieu du navire commença de paraître, lorsque le Fils de Dieu vivant eut pris la nature humaine ; car comme le milieu de la mer est le plus profond, de même, quand je fus incarné, l’humilité commença d’être prêchée, et l’honnêteté que plusieurs avaient embrassée commença à être manifestée.

Mais maintenant, l’impiété et la superbe règnent, et ma passion est comme oubliée et négligée : c’est pourquoi la troisième partie commence à monter, qui durera jusques au jour du jugement, et en cet age, j’ai envoyé mes paroles au monde par vous : ceux qui les ouïront et les suivront seront sauvés, car comme saint Jean dit de l’Évangile, non du sien, mais du mien : Bienheureux sont ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ! j’en dis maintenant de même : Bienheureux seront certainement ceux qui ouïront ces paroles et les suivront!

En la fin de cet age l’Antéchrist naîtra d’une femme infâme et maudite, qui feindra de savoir les choses spirituelles, et d’un homme maudit, et d’eux le diable formera son ouvrage par la permission divine. Mais le temps et la venue de l’Antéchrist ne seront pas comme ce Père, dont vous avez vu les livres, a écrit, mais il viendra au temps que je connais, quand l’iniquité abondera outre mesure et que l’impiété augmentera grandement. Partant, sachez que la foi sera ouverte à quelques Gentils, avant que l’Antéchrist vienne. Après, quand les chrétiens aimeront les hérésies et que les méchants fouleront le clergé et la justice, lors ce sera un signe que l’Antéchrist viendra bientôt.

CHAPITRE 68

D’un moine trompé en ses révélations et des signes. Dieu le fait avertir de se corriger.

Le Fils de Dieu parle à son épouse sainte Brigitte : Je vous dis que le moine dont vous doutez a quitté le premier monastère par impatience, et est entré avec mensonge dans le second ; et étant excommunié, il est venu en Jérusalem, ma sainte cité, c’est pourquoi il a mérité d’être déçu et trompé, d’autant qu’il a eu honte d’être un moine humble et de demeurer constamment en la vocation en laquelle je l’avais appelé. Lisez donc les livres, et vous n’y trouverez qu’ambition et propre louange, car vous y trouverez que saint Pierre et saint Paul lui ont dit qu’il était digne de la souveraine prêtrise ; qu’il serait semblablement pape et empereur, eu qu’étant en nécessité, il avait trouvé à sa tête de l’or et quelque monnaie inconnue ; que saint Michel archange lui avait apparu en un corps de quelque marchand, et comment il avait ramassé toutes ses prophéties.

Sachez que Tout cela est du diable qui le trompe et le déçoit. Partant, dites-lui qu’il ne sera ni pape ni césar, que même, s’il ne retourne soudain à son monastère et s’il ne se comporte comme un humble moine, il mourra en peu de temps comme un apostat, indigne de la communion des saints et de la compagnie des moines.

CHAPITRE 69

Il est ici traité d’un frère trompé sous espèce de vertu, ne mangeant rien en carême, etc.

Le Fils de Dieu dit : Je dis en l’Évangile qu’on peut obtenir le ciel par deux choses : la première, si l’homme s’humilie comme un petit enfant ; la seconde, si l’homme se fait violence contre soi-même. Or, celui-là est donc humble qui bien qu’il avance et qu’il fasse force biens, les réputes comme rien, ne se confiant point en ses mérites. Celui-là se fait violence qui, résistant aux mouvements charnels, se châtie avec discrétion, afin qu’il n’offense Dieu, et croit obtenir le ciel, non par les œuvres de sa justice, mais par la miséricorde divine. Mais ce Frère qui ne mangeait rien en carême et qui faisait d’autres jeûnes indiscrets, désirait, par ses jeûnes, obtenir le ciel.

Tous ces jeûnes provenaient de la superbe, et non de l’humilité ; c’est pourquoi il sera justement jugé avec ceux qui jeûnaient et payaient les dîmes et méprisaient les autres. L’humilité de ce pécheur qui n’osait lever les yeux au ciel était meilleure, car moi, Dieu et homme, conversant avec les hommes, je mangeai et je bus ce qu’on me donnait, bien que j’eusse pu subsister sans viandes, afin de donner aux hommes l’exemple de vivre, afin qu’ils prennent humblement les nécessités de leur vie et qu’ils en rendent grâces à Dieu.

CHAPITRE 70

Notre-Seigneur montre à sainte Brigitte la damnation horrible d’un cardinal, et ses causes. Avertissements aux prélats.

Sainte Brigitte voyait comme la personne d’un cardinal défunt qui était assise sur une porte de bois, à qui quatre Éthiopiens préparaient quatre chambres par lesquelles il fallait que l’âme de ce cardinal passât.

En la première, il y avait des vêtements de diverses manières que cette âme avait aimés en sa vie. En la deuxième, il y avait des vases d’or, d’argent, et divers autres ustensiles, esquels cette âme s’était plue pendant qu’elle vivait. En la troisième étaient des viandes et des parfums aromatiques esquels elle se plaisait. En la quatrième, il y avait des chevaux et autres animaux desquels elle se servait autrefois.

Mais quand l’âme passait par la chambre, elle endurait un froid rigoureux, et elle était accablée d’un grand poids, et criant, elle dit en pleurant : Malheur à moi, d’autant que j’ai plus aimé ce qui est beau que ce qui est utile ! J’ai aimé d’être aimée, d’être exaltée et louée : il est donc raisonnable que je sois déprimée sous l’escabeau du diable.

Et passant par la deuxième chambre, elle ressentit un torrent de poix et une flamme qui s’épandait et s’étendait partout. Et lors l’âme s’écria : Malheur à moi ! malheur éternellement, d’autant que j’ai vu, revu et cherché ce qui reluit et éclate, et partant, je suis abreuvée des torrents des voluptés du diable!

Et quand l’âme passait par la troisième chambre, elle sentit une puanteur insupportable et des serpents envenimés ; et lors elle cria horriblement, disant : Hélas ! hélas ! j’ai aimé la servante et j’ai méprisé la maîtresse. J’ai aimé les douceurs, il est raisonnable que j’endure les amertumes.

Mais passant par la quatrième chambre, elle ouït un son terrible comme un tonnerre, et elle cria de peur : Oh ! que digne est ma récompense!

Après, on ouït une voix qui disait : Qu’est ce que l’homme pense en terre ? ou le Fils de Dieu mentira-t-il, que l’homme rendra raison de la moindre maille ? voire je vous dis de plus qu’il rendra compte de tous les moments, de chaque denier, viande, boisson, des pensées en détail et des paroles, s’il ne les amende par contrition et par la pénitence. Eh quoi ! les cardinaux et les évêques croiront-ils ne rendre pas compte de mes aumônes, qu’ils ne mangent pas avec crainte et dévotion, mais qu’ils dévorent sans fruit ? ou bien pensent-ils que les âmes desquelles ces biens étaient, et desquels ils s’enorgueillissent, n’en demandent vengeance devant Dieu?

Véritablement, ma fille, j’en ferai exact jugement, et sonderai en quelle manière ils prennent mes oblations ; et les anges les jugeront, car moi et mes amis avons doté l’Église, afin que les ecclésiastiques ne vivent point comme mes amis ni ne prient pour être exaucés. Partant, je secourrai et pourvoirai les âmes dont les biens étaient de la table de ma grâce et de ma passion, et je leur ferai miséricorde.

CHAPITRE 71

Il est ici traité d’absoudre, l’an de jubilé, tous les pénitents, hormis les sentences.

Le Fils de Dieu dit : Que le bon confesseur absolve tous les pécheurs qui viennent à lui avec contrition ; je veux qu’il les absolve tous ; qu’il prenne seulement garde des sentences de l’Église, qui sont claires.

DÉCLARATION

On croit que ce confesseur était celui de sainte Brigitte[1], docteur, car il écrit en une sienne épître à Nicolas d’heureuse mémoire, évêque du royaume de Suède, de la cour de Rome, disant : Un certain prêtre étranger à qui le vicaire du pape enjoignit de confesser tous ceux qui parlaient sa langue, lui donna autorité d’absoudre de tous les cas qu’il pouvait, entre lesquels vint un pénitent riche et grand, disant qu’il avait péché avec quatre paires de sœurs, qui toutes n’étaient pas d’un même père et d’une même mère, mais chaque paire était d’un différent père et mère. Après il dit qu’il avait péché avec deux-cents femmes, et que, sur cela, il n’avait jamais acquis note d’infamie, et qu’il n’en avait jamais été accusé devant aucun ecclésiastique ou séculier.

Le prêtre susdit, quand il ouït des crimes si abominables, en eut horreur et s’éloigna autant qu’il put du pénitent. Mais le pécheur, enflammé des feux divins, ne se désespérait point, mais poursuivait l’absolution dudit prêtre, et s’approchant de sainte Brigitte, se plaignait, d’autant que ce prêtre ne voulait l’absoudre ; c’est pourquoi elle se mit en oraison pour le prêtre et pour le pécheur, et en même temps, elle ouït la voix du Père qui disait des cieux : Dites au prêtre que, de ma part, il absolve tous ceux qui viendront à lui de sa nation, leur enjoignant pénitence selon la grâce qui lui sera donnée, selon que la droite raison lui suggéra, et selon aussi que le pénitent la pourra supporter, et qu’il l’absolve avec assurance jusqu’à ce qu’un semblable pécheur se présente et que je lui dise : Il ne faut pas l’absoudre. Qu’il prenne néanmoins garde aux censures ecclésiastiques et aux crimes notoires qui doivent être juges publiquement par les prélats de l’Église.

CHAPITRE 72

Jésus-Christ commande qu’on se donne garde qu’on ne reçoive de l’argent pour l’absolution des péchés. Les prêtres de paroisse peuvent absoudre de tous les péchés occultes.

Le Fils de Dieu dit : Il y a deux taches ès ecclésiastiques : l’une que peu sont absous sans que l’on donne de l’argent ; l’autre que les prêtre des paroisses n’osent absoudre de tous les péchés occultes ; mais ils assurent ne pouvoir les absoudre en certains cas réservés à l’évêque, pour lesquels ils les envoient à l’évêque ; et on les examine si longtemps que les occultes sont manifestés à tous. Partant, ceux qui ont le zèle des âmes doivent obvier à tels accidents, de peur que les âmes ne meurent en péché mortel, ou par honte, ou par obstination.

CHAPITRE 73

Notre-Seigneur dit que l’absolution d’un mauvais pénitencier qui était à Rome est bonne. Il prédit sa mort soudaine.

Ce pénitencier de Rome était lépreux, hardi comme un milan, superbe comme un lion, et partant, il tombera à terre comme un papillon, qui a les ailes grandes et le corps petit. Sachez néanmoins que son absolution est bonne de l’autorité de l’Église, aussi bien que l’absolution d’un prêtre juste. Dites-lui : Vous aurez ce que vous désirez, mais vous ne le posséderez pas, voire les étrangers emporteront ce que vous avez amassé. Il obtint un archiépiscopat et mourut le même jour.

CHAPITRE 74

Ici est une vision des bâtiments qui devaient être pour les cardinaux et conseillers du Pape.

Je vis à Rome, du palais du pape jusques au Château Saint-Ange, et de ce château jusques à la maison du Saint-Esprit et jusques à l’église de Saint-Pierre, comme s’il y avait une plaine ; et cette plaine était entourée d’un mur où il y avait diverses loges. Lors j’ouï une voix qui me disait : Ce pape-là, qui aime son épouse d’une telle dilection de laquelle moi et mes amis nous l’aimons, possédera ce lieu avec ses successeurs, afin qu’il puisse facilement convoquer son conseil.

CHAPITRE 75

Jésus-Christ commande à un docteur en théologie que les âmes purifiées voient Dieu, et que ceux qui désirent toujours vivre pour pécher toujours seront tourmentés éternellement.

Un docteur en théologie, de Suède, qui a composé le prologue de ce livre, prêchant un jour, un soldat s’écria, comme furieux, disant : Si mon âme ne va point au ciel, qu’elle s’en aille comme une bête, mangeant la terre et l’écorce des arbres. La demeure jusques au jour du jugement est trop longue, car avant ce jour-là, pas un ne verra la gloire de Dieu.

Ce qu’oyant, l’épouse sainte Brigitte, qui assistait à ce sermon, pleura et dit : O Seigneur, Roi de gloire, je sais que vous êtes miséricordieux et fort patient, car tous ceux qui taisent la vérité et dissimulent la justice, sont loués au monde ; mais ceux qui ont votre zèle et le montrent, sont méprisés ; partant, ô Seigneur, donnez, donnez à ce docteur la constance et la ferveur de parler.

Lors l’épouse vit en un excès d’esprit le ciel ouvert, l’enfer ardent, et une voix lui disait : Voyez le ciel ; voyez de quelle gloire les âmes sont revêtues. Dites donc à ce maître : Dieu, Créateur et Rédempteur, dit ces choses : Prêchez assurément ; prêchez constamment ; prêchez importunément et opportunément que les âmes purifiées voient Dieu ; prêchez avec ferveur, car vous en serez récompensé, comme un enfant qui ouït la voix de son père. Si vous doutez qui je suis, moi qui parle, sachez que je suis celui-là qui vous retire des tentations.

Or, ayant ouï ces choses, elle vit encore l’enfer, de la part duquel tremblant d’effroi, elle ouït une parole disant : Ne craignez point les esprits que vous voyez : leurs mains, c’est-à-dire leurs puissances, sont liées et ne peuvent rien sans ma permission. Qu’est-ce donc que les hommes présumant d’eux pensent ? Ne prendrai-je pas vengeance d’eux, moi qui assujettis même les démons à ma volonté?

L’épouse répondit : O Seigneur, ne vous indignez pas si je parle. Vous qui êtes tout miséricordieux, le punirez-vous éternellement, lui qui ne peut pécher perpétuellement ? Les hommes ne peuvent croire que cela soit convenable à votre Divinité, vous qui surexaltez la miséricorde par le jugement, ni les hommes ne punissent point perpétuellement les hommes qui les ont offensés.

L’esprit répondit : Je suis la vérité et la justice, qui donne à chacun selon ses œuvres, qui sonde les cœurs et les volontés ; et comme le ciel est distant de la terre, de même mes voies et mes jugements sont éloignés des conseils et conceptions des hommes. Partant, puisque l’homme ne se corrige point pendant qu’il vit et qu’il peut, qu’est-il de merveilles s’il est puni où il ne peut rien ? ou comment peuvent demeurer en mon éternité très-pure ceux qui veulent éternellement vivre et éternellement pécher ? Et partant, celui qui corrige son péché quand il peut, doit demeurer éternellement avec moi, qui puis tout et vis de toute éternité.

DÉCLARATION

Cet homme était marié, qui tenait une concubine publiquement en sa maison ; et quelqu’un l’en avertissant, poussé de colère, il la tua, et lui, mourut le quatrième jour, endurci, sans sacrements et enseveli ; et pendant plusieurs nuits fut entendue une voix qui disait : Malheur ! Malheur ! Je brûle ! Je brûle ! Cela ayant été rapporté à sa femme, on ouvrit en sa présence la sépulture, où l’on ne trouva qu’un petit haillon de son suaire et de ses souliers. La sépulture étant derechef couverte, on n’entendit plus la voix.

CHAPITRE 76

Il est ici parlé des corrections que Jésus-Christ fait à son épouse, etc.

L’épouse sainte Brigitte étant logée en une ville, il advint que ses vêtements et ce qu’elle avait de plus précieux fut brûlé, et encore ce qui était de ses amis. Notre-Seigneur lui dit pendant qu’elle priait : Il est écrit que le prince des cuisiniers brûla le temple de Jérusalem.

Or, qui est ce prince, sinon ceux qui cherchent les délices de la chair plus que les amertumes de ma passion ? De même vous cherchez en votre famille, et les y tolérez, les beautés, l’éclat des habits, et vous ne reprenez point les mœurs dépravées, de peur qu’ils vous trouvent fâcheux ; c’est pourquoi vous recevez maintenant le dommage que vous voyez, afin que vous compreniez qu’il ne suffit point, pour aller à la perfection, de se corriger soi-même, mais encore les autres, et principalement ceux de la famille, les attirant à l’honnêteté de la vie, car ce que vous pouvez corriger, et ne le faites pas à raison de quelque considération humaine, cela vous sera imputé à jugement et à péché.

D’ailleurs, sachez que l’habitant de cette maison a deux vices, savoir, 1. d’infidélité, d’autant qu’il croit que toutes choses sont régies par le destin ; 2. il use des enchantements et de quelques paroles diaboliques, afin qu’il prenne une grande multitude de poissons d’un étang ; et d’autant qu’il est de votre famille, avertissez-le afin qu’il s’amende, autrement vous verrez de vos yeux que le diable qu’il est prévaudra sur lui.

Celui-là oyant l’avertissement de l’épouse de Jésus-Christ et le méprisant, on le trouva mort subitement ayant le col renversé.

CHAPITRE 77

Jésus-Christ reprend un religieux à raison de quelque dispute.

Le Fils de Dieu dit à son épouse : Que vous dit ce frère babillard?

Elle répondit : Que les Gentils qui n’ont été appelés à la vigne ne jouiront pas du fruit de la vigne.

Notre-Seigneur lui dit : Dites-lui que le temps viendra que tout sera un bercail et un pasteur, une fois et une claire connaissance de Dieu. Et lors plusieurs qui ont été appelés à la vigne seront reprouvés, et ceux qui n’y sont appelés et qui ont fait tout ce qu’ils ont pu, auront quelque miséricorde et quelque soulagement en leurs supplices, bien qu’ils n’entrent en ladite vigne. D’ailleurs dites-lui : Il vous serait plus profitable de dire le Pater avec simplicité que de disputer sophistiquement et avec tant de subtilité des vanités du monde. Partant, pensez que vous êtes entré en religion, et sachez que bientôt vous mendierez le pain ailleurs. Néanmoins, si vous changez votre volonté, Dieu modifiera sa sentence.

CHAPITRE 78

De l’expulsion du diable d’une maison par les paroles de Jésus-Christ, etc.

L’épouse sainte Brigitte était logée une nuit en une maison où le diable parlait ouvertement, donnait les réponses et prédisait plusieurs choses. Or, cette sainte étant présente, le diable ne dit mot, et elle ouït, étant en l’oraison, une voix qui lui disait : En cette maison ont été faits quelques maux par les habitants du passé et du présent, car ils honorent les dieux tutélaires et ne fréquentent point les églises, si ce n’est pour la honte des hommes, ni ils n’entendent jamais la parole divine ; c’est pourquoi le diable domine en ce lieu.

Partant, que votre confesseur, ayant assemblé tous les habitants de cette maison et les voisins, leur dise ces paroles : Dieu est un et trine, par qui toutes choses ont été faites, et sans lui rien ne peut être fait. Or, le diable est sa créature qui ne peut pas mouvoir un de vos pieds sans que Dieu le permette.

Mais d’autant plus vous aimez et cherchez les créatures et le monde plus que Dieu, et cherchez d’être riches contre les volontés de Dieu, lors le diable commence de posséder vos âmes, vous faisant (la justice de Dieu le permettant de la sorte), prospérer ès choses temporelles. Partant, croyez en Dieu, et chassez les serpents desquels vous sucez le lait, et ne donnez point des prémices d’aucune chose à vos dieux tutélaires. Ne dites jamais que la fortune a fait cela ou cela, mais que Dieu l’a permis ainsi. Ne dites pas aussi qu’à l’autel n’est immolé autre chose qu’un gâteau, mais croyez fermement que là est vraiment le corps de Jésus-Christ qui a été crucifié en la croix, et croyez vraiment aux sacrements de baptême, confirmation et extrême-onction, et lors le diable s’enfuira de vous. Nous croyons, dirent-ils en criant, et promettons de nous amender.

Soudain on ouït le diable dans une fournaise, d’où il donnait les réponses, disant : Je n’aurai jamais plus ici de lieu. Et ainsi, il se retira tout confus, et désormais on n’entendit point de voix ni terreur.

CHAPITRE 79

D’un homme qui avait dit la messe sans avoir reçu les ordres.

Un certain homme qui n’avait jamais été ordonné prêtre, célébrait et disait la sainte messe, lequel, étant présente au Juge, fut condamné au feu. Sainte Brigitte priant pour lui, Notre-Seigneur lui dit : Voyez ma miséricorde : si cet homme eût demeuré impuni, il serait damné. Or, maintenant, il a obtenu la contrition : c’est pourquoi, par le supplice qu’il souffre maintenant, il s’approche de ma grâce et du repos.

Mais maintenant, vous me pouvez demander si le peuple qui entendait les messes et qui recevait les sacrements de cet homme, péchait mortellement.

Je vous réponds que, pour cela, il n’est point damné, mais la foi l’a sauvé, car il croyait que l’évêque l’eût ordonné et que je fusse à l’autel en ses mains. La foi des parents a aussi profité à ceux qui ont été baptisés par lui, car la foi croit de Dieu des choses dignes par la charité des œuvres. Il ne sera pas sans récompense, et son désir ne sera pas frustré.

CHAPITRE 80

D’une femme tourmentée d’un diable incube.

Une femme étant vexée par le démon, son ventre s’enfla soudain, de sorte qu’il semblait qu’elle enfanterait à l’instant, et soudain il se désenfla, comme si elle n’eût rien eu au ventre. Or, étant ainsi longtemps tourmentée du malin esprit et son ventre s’enflant comme le ventre de celles qui sont prêtes à enfanter, sa maîtresse consulta sur cela sainte Brigitte, épouse de J.C., qui lui dit : Comme entre les esprits, il y en a un plus subtil que l’autre, de même entre les malins, il y en a un plus malicieux que l’autre, car en ce royaume, il y a spécialement trois sortes de démons : les uns sont de feu et de flamme, qui dominent les gourmands et les gloutons ; le deuxième est diabolique, qui possède les corps et les âmes des hommes ; le troisième est le plus abominable de tous, qui excite les hommes à luxure contre nature.

Et parce que cette femme a été incontinente et infidèle, le démon domine en elle ; et d’autant que, par honte, elle n’a pas confessé un péché et s’est approchée du saint Sacrement, le diable domine en elle. Partant, qu’elle confesse le péché celé depuis longtemps et que les amies de Dieu prient pour elle, et après, qu’elle communie, car je veux qu’elle soit affranchie par les larmes et les prières de mes amis. Et cela étant fait, cette femme fut délivrée.

CHAPITRE 81

D’un enfant et de sa mère affranchis des vexations du diable.

Un enfant de trois ans n’avait jamais repos, sinon lorsqu’on l’aspergeait d’eau froide ; ce que voyant, sainte Brigitte admira grandement. Jésus-Christ lui dit : Voyez la justice et la permission de Dieu. La mère de cet enfant a été longtemps tourmentée d’un diable incube, car le diable, qui est un esprit, se fait et s’applique un corps d’air, dans lequel se faisant luxurieux, il se montre visible, exerçant avec cette femme sa malice et sa méchanceté. Et bien que l’enfant soit né du père et de la mère, le diable néanmoins a grande puissance sur lui, d’autant qu’il n’est point baptisé, sinon à la manière dont baptisent les femmes qui ignorent les paroles de la sainte Trinité.

Partant, que l’enfant soit baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et il sera guéri. Que la mère confesse son péché, et qu’elle dise, quand le diable approchera d’elle : Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui êtes né de la Vierge Marie pour le salut des hommes, qui avez été crucifié et qui maintenant régnez au ciel, ayez miséricorde de moi.

Cela étant fait, la femme fut guérie.

CHAPITRE 82

Notre-Seigneur reprend les hommes qui vont à la pythonisse.

Un soldat consulta un jour la pythonisse[2], à savoir, si les sujets se devaient rebeller contre le roi de Suède ou non, et l’effet arriva comme la pythonisse l’avait prédit ; ce qu’étant fait, le soldat racontait au roi, en la présence de l’épouse, ce que la pythonisse avait dit, et elle, s’étant un peu détournée du roi, ouït la voix de Jésus-Christ qui lui disait : Vous avez ouï comment ce soldat a consulté la pythonisse et comment ce soldat a consulté la pythonisse et comment elle lui a prédit la paix future : partant, dites au roi que ces choses se font par ma permission à raison de la mauvaise foi des peuples, car le diable, par la subtilité de sa nature, peut connaître plusieurs choses futures, lesquelles il manifeste à ceux qui croient en lui, afin de les décevoir.

Partant, dites encore au roi qu’il chasse telle sorte de gens de la compagnie des gens de bien, car ils sont ceux qui déçoivent les âmes qui se donnent au diable et lui rendent hommage pour le bien temporel, afin que, par eux, plusieurs soient perdus ; ni n’est pas de merveilles, car d’autant que l’homme désire savoir plus que Dieu ne veut, et être enrichi contre les vouloirs de Dieu, lors le diable, tentant son esprit et le voyant penché et enclin à ses suggestions, envoie ses coadjuteurs, savoir, les pythonisses et autres adversaires de la foi, pour le tromper, et acquérant quelque peu du temporel, il perd ce qui est éternel.

CHAPITRE 83

De la dévotion des païens à la fin des jours.

Le Fils de Dieu parle à son épouse, disant : Sachez que les païens auront tant de dévotion que les chrétiens ne seront que leurs serviteurs en la vie spirituelle ; et lors les écritures seront accomplies, que le peuple, ne l’entendant point, me glorifiera ; et lors les déserts seront édifiés, et tous chanteront: Gloire soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et honneur à tous les saints!

CHAPITRE 84

Ici Notre-Seigneur reprend ceux qui prennent plusieurs vêtements pour le froid et la vanité.

L’épouse sainte Brigitte, étant arrivée au royaume de Suède au milieu des rigueurs du froid en une île en naviguant, et tous ceux qui étaient dans le navire dormant, et elle, ne voulant les inquiéter, demeura jusques au jour dans le navire avec un domestique qui pâtissait de froid outre mesure, et elle avait un grand chaud, et eux, la touchant et l’expérimentant, l’admirèrent. Et elle priant Dieu à l’aurore, Notre-Seigneur lui dit : Oh ! que les hommes se défient de moi, qui se chargent de vêtements comme un érinacé de pommes, et comme un paon de plumes, et s’enorgueillissent tout autant que le paon s’enorgueillit de ses plumes, vu qu’ils ne peuvent échauffer sans moi ni être beaux sans qu’ils soient de moi.

Or, s’ils mettaient leur espérance en moi, je leur donnerais la chaleur du corps et de l’âme, et les rendrais beaux devant mes saints. Or, maintenant, ils sont difformes, d’autant qu’ils ne se contentent du nécessaire et aiment avec plus de ferveur la créature que le Créateur.

CHAPITRE 85

Du bien mal acquis; des peines et des aumônes d’iceux.

Il y avait un homme qui était demeure quarante ans en purgatoire et qui apparut à l’épouse, disant : A raison de mes péchés et pour les biens que vous savez, j’ai souffert longtemps en purgatoire, car j’ai ouï souvent en la vie que ces biens étaient mal acquis par mes parents, mais je ne m’en souciai pas ni ne les restituai pas. Or, Dieu, l’inspirant à quelques-uns de mes parents ayant bonne conscience, les restituèrent après mon décès à ceux à qui il s’appartenaient, et lors, par les oraisons de l’Église, je fus délivré du purgatoire.

Après, Notre-Seigneur dit à son épouse : Qu’est-ce que les hommes croient, en détenant le bien d’autrui injustement et sciemment ? Eh quoi ! entreront-ils en paradis ? Certainement non, pas plus que Lucifer ; ni les aumônes des biens mal acquis ne leur profiteront de rien, mais passeront en la consolation de ceux auxquels ils appartiennent. Mais ceux qui ont ignoramment les biens mal acquis en seront pas punis, ne ceux-là ne perdent point le ciel, qui ont la volonté parfaite de restituer, et font en cela tout leur possible, car lors Dieu supplée à leur bonne volonté en cette vie ou en l’autre.

CHAPITRE 86

Comment sainte Brigitte vit le feu descendre du ciel, et en la main du prêtre, un agneau.

Un prêtre célébra, le jour de la Pentecôte, sa première messe en monastère ; Lorsqu’il élevait l’hostie, sainte Brigitte vit que le feu descendait du ciel sur l’autel, et elle vit entre les mains du prêtre les espèces du pain, et en icelles, un agneau vivant, et en l’agneau, une face comme d’un homme fort reluisante ; Et lors elle ouït une voix qui lui disait : Comme vous voyez maintenant que le feu descend du ciel en l’autel, de même le Saint-Esprit descendit sur mes apôtres en ce même jour, enflammant leurs cœurs. Le pain, par paroles sacramentelles, est transsubstantié en l’agneau vivant, c’est-à-dire, en mon corps ; et la face est en l’agneau, et l’agneau en la face, d’autant que le Père est dans le Fils, le Fils dans le Père, et le Saint-Esprit en tous deux. Et elle vit encore en la main du prêtre, à l’élévation de la sainte Eucharistie, un enfant d’une beauté admirable, qui lui dit : Je bénis les croyants et je serai juge des mécréants.

CHAPITRE 87

Il est ici parlé d’un excommunié.

Sainte Brigitte, étant un jour assise avec un évêque et autres seigneurs, sentit une puanteur insupportable, comme si elle sortait des écailles d’un poisson pourri ; et les autres admirant qu’elle seule sentît cette odeur, soudain entra en la maison un homme qui était excommunié ; mais à raison de sa grandeur, il ne se souciait du lieu de l’excommunication.

Le propos étant fini, Notre-Seigneur dit à sainte Brigitte : Comme la puanteur des écailles des poissons pourris est plus dangereuse au corps que les autres, de même l’excommunication est une infirmité spirituelle plus dangereuse à l’âme que les autres, car non seulement elle nuit à l’excommunié, mais aussi à ceux qui conversent avec lui et qui consentent à ses desseins. Partant, que l’évêque fasse en sorte qu’un tel soit puni, de peur que, par sa participation, les autres ne soient marqués et tachés.

CHAPITRE 88

Notre-Dame enseigne à sainte Brigitte ce que signifient les mouvements du cœur.

La nuit de la Nativité de Notre-Seigneur, sainte Brigitte fut touchée d’une si grande et si extraordinaire joie intérieure, qu’à grand’peine elle la pouvait soutenir ; et soudain elle sentit dans son cœur un grand mouvement si admirable qu’il semblait qu’elle avait en son corps un petit enfant qui s’émouvait ; et ce mouvement durant assez longuement, elle le montra à son Père spirituel et à ses amis spirituels, de peur que ce ne fût quelque illusion, lesquels, ayant vu et touché, en admirant l’effet.

Le même jour, à la messe, la Mère de Dieu lui apparut et lui dit : Ma fille, vous admirez le mouvement que vous ressentez en votre cœur : sachez qu ce n’est point une illusion, mais bien une manifestation aucunement semblable à la joie, exultation et miséricorde qui me furent faites en ce soir ; car comme vous ignorez comme une exultation et joie sont arrivées si soudainement à votre cœur, de la même manière l’arrivée de mon Fils au monde fut soudaine et admirable, car quand je consentis à l’ange, lorsqu’il m’annonçait la conception du Fils de Dieu, soudain je sentis en moi quelque chose d’admirable et de vivant, et naissant de moi, il sortait d’une admirable vitesse, d’une joie indicible, sans léser le cloître virginal. Partant, ma fille, ne craignez point l’illusion, mais réjouissez-vous, parce que les mouvements que vous sentez sont les signes de l’avènement de mon Fils en votre cœur.

Partant, comme mon Fils vous a imposé le nom d’une nouvelle épouse sienne, de même maintenant je vous appelle ma bru, car comme les pères et mères vieillissants mettent la charge sur la bru et lui disent tout ce qu’il faut faire en la maison, de même Dieu et moi, comme vieillis et refroidis ès cœurs des hommes, voulons marquer à nos amis et au monde par vous notre volonté. Ce mouvement de votre cœur croîtra selon la capacité de votre cœur.

CHAPITRE 89

Notre-Seigneur certifie à sainte Brigitte, par saint Jean, que l’Apocalypse est de lui, et que la glose du docteur Mathias sur la bible est du Saint-Esprit.

Quand le docteur Mathias, du royaume de Suède, gloseur de la bible, glosait sur l’Apocalypse, il priait une fois l’épouse de Jésus qu’elle sût en esprit le temps de l’Antéchrist, et lui demandait si l’Apocalypse avait été écrite par saint Jean l’évangéliste, d’autant que plusieurs tenaient le contraire. Elle fut donc ravie en esprit, et lors elle vit comme une personne ointe d’huile, mais grandement éclatante, à qui Jésus-Christ parlant, dit : Dites qui est celui qui a composé l’Apocalypse.

Il répondit : Je suis Jean, à qui vous avez recommandé votre Mère, lorsque vous étiez en croix. O Seigneur, vous m’avez inspiré les mystères qui y sont, et je l’ai écrite pour la consolation de la postérité, afin que vous fidèles ne fussent renversés à raison des divers accidents.

Et Notre-Seigneur dit à l’épouse : Ma fille, je vous dis que comme Jean a écrit de mon Esprit les choses futures qu’il a vues, de même Mathias, votre confesseur et Père, a entendu et compris, inspiré du même Esprit, et écrit les vérités spirituelles de la sainte Ecriture. D’ailleurs, dites au même docteur que j’ai rendu docteur, qu’il y a plusieurs antéchrists ; mais comment et quand il viendra, ce malin Antéchrist, je le lui montrerai par vous.

CHAPITRE 90

Il est ici traité d’une répréhension et punition d’un religieux trop babillard.

Ce docteur Mathias parlant avec un religieux de grande autorité et familiarité, de la grâce des visions célestes qui était divinement donnée à sainte Brigitte, le religieux dit : Il n’est pas croyable ni ne s’accorde point avec l’Écriture que Dieu se retire de ceux qui se contiennent et ont abandonné le monde, et qu’il manifeste ses secrets à des femmes magnifiques. Or, le docteur alléguant plusieurs choses là-dessus, l’autre ne consentit point.

Or, l’épouse, oyant ceci, vit que le docteur en était troublé ; elle se mit en oraison, et lors, ravie en esprit, elle ouït Notre-Seigneur qui lui disait : Cette périlleuse infirmité en a assailli plusieurs ; et à celui qui se rend malade du remède, il ne faut pas lui en donner davantage, de peur qu’il ne soit pis. Or, je suis la médecine des infirmes, la vérité des errants. Mais ce religieux babillard ne désire point de médecine, d’autant que la fiente et l’ordure de la science vaine sont dans son cœur. Partant, je lui donnerai de ma main un soufflet, et tout le monde saura que je suis, non un Dieu babillard, mais puissant et redoutable.

Ce religieux, après la tribulation, s’humilia et mourut paralytique.

CHAPITRE 91

Jésus-Christ commande à son épouse d’affermir le corps, afin que l’âme ne soit empêchée des choses divines.

L’épouse sainte Brigitte ayant un jour trop jeûné et veillé, la tête et le corps lui défaillaient, et Jésus-Christ lui parlant, elle ne comprit pas bien, parce qu’elle était débile. Lors Notre-Seigneur lui dit : Allez, donnez au corps avec modération ce qui lui est nécessaire, car c’est mon plaisir que la chair ait modérément le nécessaire, et que l’âme ne soit empêchée des choses spirituelles par faiblesse.

CHAPITRE 92

Jésus-Christ reprend un moine qui disait devant un roi que sainte Brigitte était trompée.

Un moine porta un jour, le livre des Vies des Pères devant le roi de Suède et ses conseillers, lisant en icelui que plusieurs Pères avaient été trompés à raison des excessives et indiscrètes abstinences ; et partant, il dit qu’il craint que cette sainte ne le soit aussi. Sainte Brigitte, priant, ouït Jésus-Christ qui lui disait : Qu’est-ce que ce moine dit que plusieurs de mes saints furent trompés?

Véritablement, ce sac de paroles a parlé comme il a voulu, mais non pas comme il devait, car aucun de mes amis n’a été trompé, car ils m’ont aimé sagement ; mais ceux qui, s’enorgueillissant de leur abstinence et de leur justice, se préféraient aux autres, et qui n’ont voulu obéir aux hommes, ceux-là certes ont été trompés ; et d’autant que ce moine a porté contre moi le livre des saints Pères, desquels il n’est pas imitateur, je porterai aussi le livre de justice et de fureur contre lui ; et celui qui est loué en sa sagesse viendra devant la mienne, et lors il verra que la vraie sapience n’est pas en la sublimité de la parole, mais en la conscience pure et en la vraie humilité. Oh ! que les professeurs de cet ordre se sont retirés loin des vertiges de leurs pères ! car il a été comme l’édificateur de la haine dissipée, et comme un homme qui a suivi les pas des parfaits.

CHAPITRE 93

D’une vision remarquable d’une dame que Notre-Dame et saint Pierre soutenaient, afin qu’elle ne tombât, etc.

Sainte Brigitte vit en esprit une femme assise sur une corde, l’un des pieds de laquelle soutenait un homme merveilleusement beau, l’autre une vierge d’une beauté incomparable.

Et lors la Sainte Vierge, lui apparaissant, lui dit : Cette femme qui vous est connue étant embrouillée dans les soins et sollicitudes de la chair, a été conservée des chutes d’une manière admirable ; certainement elle a eu plusieurs fois la volonté de pécher, mais elle n’a trouvé ni le lieu ni le temps, et ce bien lui a été donné par l’oraison de saint Pierre et de mon Fils, que cette femme aime ; quelquefois elle en a eu le lieu et le temps, mais non pas la volonté et cela par ma charité, de moi qui suis Mère de Dieu ; et d’autant que son temps s’approchait, saint Pierre lui conseilla de faire quelque austérité en l’habit, déposant ses habits glorieux à son exemple, qui, dans les prisons, avait enduré la nudité et la faim, bien qu’il fût puissant au ciel et sur la terre.

Mais moi, Mère de Dieu, qui n’ai pas passé une heure sans quelque tribulation et angoisse de cœur, je vous conseille de n’être point honteuse de vous humilier et d’obéir aux amis de Dieu.

Après cela, saint Pierre l’apôtre apparut, disant à l’épouse : Vous êtes nouvelle épouse de mon Seigneur. Allez, et demandez à cette femme si elle voulait être entièrement ma fille, puisque je l’aime et la conserve.

Elle répondit qu’elle le voulait être de tout son cœur.

J’en aurai soin, dit-il, comme de ma fille Pétronille, et la recevrai en ma garde.

Et soudain cette dame changea sa vie, et après, elle fut malade tout le temps de sa vie, jusques à ce qu’étant purifiée, elle rendit l’esprit. Mais étant quasi au dernier période de sa vie, elle vit saint Pierre l’apôtre revêtu pontificalement, et saint Pierre, martyr de l’ordre des Frères prêcheurs, car elle les avait aimés tous deux. Et lors elle dit clairement : Qu’est cela, O mon Seigneur ? Et ceux qui étaient auprès d’elle lui demandant si elle avait vu quelque chose : Des merveilles, dit-elle, car je vois saint Pierre revêtu en pontife, et saint Pierre le martyr en l’habit de prédicateur, lesquels j’ai toujours aimés et ai espéré en leurs prières. Et soudain elle cria et dit : Béni soyez-vous, ô mon Dieu! Je viens à vous. Et ainsi elle décéda.

CHAPITRE 94

La Mère de Dieu révèle où demeurèrent les âmes que Jésus-Christ affranchit de l’enfer, et les corps qui ressuscitèrent à sa mort, etc.

La Mère de Dieu dit : Mon Fils ressuscita un tel jour qu’aujourd’hui, fort comme un lion, car il brisa la puissance du diable, et affranchit les âmes de ses élus, qui montèrent avec lui aux joies célestes. Mais vous pourriez demander où étaient ces âmes [3](1) qu’il avait délivrées de l’enfer jusqu’à ce qu’il monta au ciel.

Elles étaient, dit la Sainte Vierge, en un lieu connu de mon Fils, car là étaient la joie et la gloire, comme il dit au larron : Vous serez aujourd’hui en paradis avec moi. Plusieurs saints aussi ressuscitèrent en Jérusalem, lesquels nous avons vu, et les âmes desquels montèrent au ciel avec mon Fils ; mais leurs corps attendent encore avec les autres le jugement et la résurrection. Mais quant à moi, qui suis Mère de Dieu, étant plongée en la douleur après sa mort, mon Fils m’apparut avant qu’aux autres, et se montra sensiblement à moi, me consolant et me disant qu’il monterait visiblement avec moi dans le ciel. Et bien que cela ne soit écrit par mon humilité, néanmoins cela est véritable que mon Fils apparut à moi la première. Or, d’autant que mon Fils m’a consolée un jour comme celui-ci, je veux aussi diminuer vos tentations et vous enseigner le moyen d’y résister.

Vous admirez pourquoi croissent en la vieillesse les tentations que vous n’avez eues ni en la jeunesse ni dans le mariage. Je vous réponds que cela se fait, afin que vous sachiez que vous n’êtes rien et que vous ne pouvez rien sans mon Fils ; et si mon Fils ne vous avait gardée, il n’y a péché dans lequel vous ne fussiez plongée.

Partant, je vous donne trois remèdes contre vos tentations : quand vous êtes assaillie des tentations sales, dites : Jésus, Fils de Dieu, qui connaissez toutes choses, aidez-moi, afin que je ne me délecte en la vanité de ces pensées. Quand vous êtes tentée de parler, dites : Jésus, Fils de Dieu, qui vous êtes tu devant le juge, tenez ma langue jusqu’à ce que j’aie pensé ce que je dois dire et comment. Quand vous vous plaisez à faire quelque œuvre, manger ou reposer, dites : Jésus, Fils de Dieu, qui avez été lié, gouvernez mes mains, tous mes membres et mes œuvres, afin qu’elles tendent à une bonne fin : cela vous sera en signe de ce que je dis, que désormais votre corps ne prévaudra point sur votre esprit.

ADDITION

Sainte Brigitte fut tentée en son oraison. La Sainte Vierge Marie lui dit : Le diable est comme un explorateur envieux cherchant sujet d’accuser et d’empêcher les bons, afin qu’ils ne soient exaucés en leurs oraisons. Partant, quoique vous soyez assaillie en l’oraison de quelque tentation que ce soit, ne désistez point, et efforcez-vous de mieux faire, car cet effort et ce désir seront réputés devant Dieu pour l’effet de l’oraison ; et si vous ne pouvez rejeter les pensées sales, l’effort vous sera des couronnes, pourvu que vous n’y consentiez et qu’elles soient contre votre volonté.

CHAPITRE 95

D’un prince juste qui craignait d’accepter la royauté, et ce que la Mère de Dieu lui dit.

Au royaume de Suède, un grand et illustre, qui s’appelait Israël, étant souvent prié par le roi de prendre le gouvernement du royaume, le refusa, tant il brûlait de désir de combattre contre les païens, de mourir pour la foi au service de Dieu, et de n’avoir inclination aucune à la dignité royale ! Lors la Sainte Vierge dit à sainte Brigitte, qui était en oraison : Si ceux qui ont et savent la justice, qui la désirent, qui la peuvent faire, refusent d’entreprendre la charge et la peine pour l’amour de Dieu, comment le royaume demeurera-t-il en sa vigueur ? Malheur ! Il ne sera pas royaume, mais une volerie, une caverne de tyrans où les méchants commandent et où les justes sont foulés aux pieds.

Et partant, l’homme juste et bon doit être attiré par l’amour de Dieu et par le zèle au gouvernement, afin qu’il profite à plusieurs. Et ceux qui ambitionnent les dignités pour l’honneur du monde, ne sont pas de vrais princes, mais des tyrans très-méchants. Que donc Israël, mon ami, entreprenne le gouvernement pour l’honneur de Dieu, ayant en la bouche les paroles de vérité, et en la main le glaive de justice, ne regardant ni inclinant aux faveurs du monde, ni aux alliés, ni ayant acception de personnes.

Je ne vous dis pas ce qui se dira de celui-ci de la bouche des hommes. Il est sorti généreusement de sa patrie ; il a honoré sincèrement : partant, sachez que je le conduirai à ma patrie par une autre voie.

Ces choses arrivèrent ensuite en même manière, car quelques années s’étant écoulées, ce seigneur alla contre les fidèles et vint aux Allemagnes, où il fut grandement malade ; et sentant que la mort s’approchait, il monta avec quelques-uns à l’église cathédrale, et là, il mit son anneau au doigt d’une image de Notre-Dame qu’il avait tant aimée, et qui était là honorée avec une très-grande révérence ; et laissant là son anneau, il dit : Vous êtes ma Dame et me l’avez été toujours très-douce, sur quoi je vous appelle à témoin. Je vous laisse moi et mon âme à votre providence et miséricorde. Et ayant très-dévotement pris les sacrements, il mourut.

Après, l’épouse priant pour lui, la Mère de Dieu parlait de lui, disant : Il m’a donné l’anneau de son amour, me désirant pour épouse. Sachez, ma fille, qu’en vérité il m’a aimée de tout son cœur, et il a craint mon Fils en toutes ses œuvres et jugements : c’est pourquoi je le conduis par la grâce et coopération de Dieu, mon Fils, par les voies les plus nécessaires et à lui plus utiles, et l’ai présenté à la troupe des saints et des anges, desquels il était aimé, afin que, s’il fût mort en la main de ses parents, les consolations temporelles ne l’eussent empêché de plus grands biens. En vérité, sa bonne volonté a autant plu à Dieu que s’il fût mort parmi les païens, combattant contre eux pour la sainte foi catholique.

DÉCLARATION

Ce Seigneur était frère de sainte Brigitte.

CHAPITRE 96

Pourquoi, un jour, les cloches de l’église de Saint-Pierre de Rome brûlaient.

Peu avant la mort d’un pape, les cloches brûlaient d’une manière admirable, ce que l’épouse voyant, s’en étonnait, et Jésus-Christ lui apparut en cet étonnement, disant : Ma fille, ceci est un grand signe, car il est écrit que tous les éléments comme compatissaient à ma mort, quand ils retirèrent leur splendeur accoutumée et leurs effets : de même les éléments et les créatures combattent souvent et jugent les jugements de Dieu, et manifestent en leurs cœurs l’ire et l’indignation divine, et les signes évidents des évènements futurs.

Or, maintenant, les cloches brûlent, et quasi toutes crient que le seigneur est mort. Le pape est décédé. Que ce jour soit béni, mais non pas ce seigneur. O chose admirable ! Là où tous devaient crier : Qu’il meure et qu’il ne ressuscite point ! Il n’est pas de merveilles, car celui qui devait leur dire : Venez, et vous trouverez le repos de vos âmes, criait et disait : Venez, et voyez-moi en ma pompe et en mon ambition plus que Salomon. Venez à ma cour et videz vos bourses, et vous trouverez la perdition de vos âmes. C’est de la sorte qu’il criait par paroles et par exemples : et partant, le temps de l’ire s’approche, et je le jugerai comme un dissipateur du troupeau de saint Pierre. Hélas ! Hélas ! Quel jugement lui reste-t-il ? Véritablement, s’il voulait encore se convertir à moi, je lui irais au-devant au milieu du chemin comme un père clément.

CHAPITRE 97

Comment Dieu veut que le pêcheurs soient avertis de confesser leurs fautes.

Un grand seigneur selon le monde n’avait pas été à confesse depuis longtemps, et tant qu’il différait d’y aller, il était malade. L’épouse, en ayant compassion, priait pour lui. Mais Notre-Seigneur, apparaissant lors à l’épouse, lui parlait, disant : Dites à votre confesseur qu’il visite ce malade et qu’il oie sa confession.

Le confesseur étant arrivé auprès du malade, le malade lui dit qu’il n’avait point besoin de confession, disant qu’il s’était souvent confessé.

Le lendemain, Jésus-Christ commanda que le confesseur y retournât. Il y retourna, et le malade lui dit comme dessus.

Le confesseur y retournant le troisième jour par la révélation qui en avait été faite à sainte Brigitte, lui dit : Jésus-Christ, Fils de Dieu, vous parle aussi et le diable en cette manière : Vous avez en vous sept démons : l’un est au cœur, le liant afin que vous n’ayez contrition de vos péchés. L’autre est aux yeux, afin que vous ne voyiez ce qui est plus utile à votre âme. Le troisième est en votre bouche, afin que vous ne disiez des paroles à l’honneur de Dieu. La quatrième est ès parties inférieures, c’est pourquoi vous aimez toute sorte d’impuretés. Le cinquième est en vos pieds et en vos mains, c’est pourquoi vous ne craignez point de tuer et de dépouiller les hommes. Le sixième est dans votre intérieur, c’est pourquoi vous êtes adonné à l’ivrognerie. Le septième est en votre âme, où Dieu devrait être, et est son ennemi. Partant, faites au plutôt pénitence, car Dieu vous sera encore propice.

Lors ce malade dit, les larmes aux yeux : Comment me pourriez-vous persuader que Dieu me pardonnera, à moi qui suis enveloppé en tant et tant de crimes publics?

Le confesseur répondit : Je vous le jure, et je l’ai expérimenté, qu’encore que vous eussiez commis les plus grands crimes du monde, vous pouvez être sauvé par la sainte confession et la contrition.

Il dit encore en pleurant : Je désespère du salut de mon âme, d’autant que j’ai fait hommage au diable qui m’apparut souvent ; c’est pourquoi je ne me suis jamais confessé, bien que j’aie soixante ans, ni n’ai jamais reçu le corps de Jésus-Christ, mais je feignais d’avoir des affaires, quand il y fallait aller. Or, maintenant je confesse que je ne sache jamais avoir eu des larmes de cette manière.

Ce jour-là il se confessa quatre fois, et le lendemain il communia, après s’être encore confessé. Après cela, il mourut le sixième jour.

Jésus-Christ, parlant de ce pécheur à son épouse, lui dit : Cet homme servait un larron, le péril duquel je vous ai montré ci-dessus, et le diable se retire maintenant de lui à qui il faisait hommage, et cela à raison de la contrition qu’il a eue, et maintenant il va se purifiant, et le signe de son affranchissement fut la contrition finale.

Mais vous me pouvez demander comment pouvait mériter la contrition celui qui était plongé en tant de crimes. Je vous réponds : Ma dilection l’a fait et voulu ainsi, car j’attends la conversion des hommes jusques au dernier point de leur vie, et le mérite de ma Mère y a aidé ; car bien que cet homme ne l’ait pas aimée de cœur, néanmoins, d’autant qu’il avait accoutumé d’avoir compassion de sa douleur, tout autant de fois qu’il l’oyait nommer et la considérait, c’est pourquoi il a trouvé le salut et il est sauvé.

CHAPITRE 98

D’une abbesse qui, par la propriété et autres crimes, était pour ses Sœurs un exemple de perdition.

Pour les Bénédictins.

Le Fils de Dieu parle : Cette abbesse est comme une des vaches grasses, qui plongeant et trempant sa queue dans les ordures, en salit les autres : en effet, elle scandalise ses Sœurs par son exemple pernicieux ; son habit plissé et affecté montre bien qu’elle n’est pas fille de saint Benoît ni épouse humble, d’autant qu’elle a mis en oubli ses saintes épousailles, car sa règle dit qu’elle doit avoir la plus rude et la plus vile, et elle en porte des plus molles, des plus belles et des plus délectables.

La règle commande aussi de manger ce qui est nécessaire avec sobriété et crainte, et défend d’avoir quelque chose de propre ; mais celle-ci a du propre, du quel elle s’engraisse comme une vache du diable, suivant sa propre volonté.

La règle dit aussi que toutes choses sont ès mains de l’abbesse, ne considérant par l’intention de mon saint Benoît, qui a tout mis en la main de l’abbé, afin qu’il fût discret, l’exemple des vertus et celui qui suit de plus près la règle.

Mais cette abbesse a reçu le nom et la parole de puissance pour sa dissolution et se ruine, ne considérant point qu’elle me rendra raison de toutes les âmes de ses Sœurs. Partant, sachez que si elle ne corrige ses mœurs et celles de ses Sœurs, elle s’en ira en enfer avec les vaches grasses, et les corbeaux de l’enfer la déchireront toute, puisqu’elle n’a pas voulu voler dans le ciel avec les humbles et avec les sobres.

DÉCLARATION

Cette abbesse, étant morte, apparut à sainte Brigitte un peu blanche, mais comme enveloppée dans un rets de fer ; sa langue semblait de feu ; ses mains et ses pieds semblaient de plomb et ses yeux remplis de larmes ; et elle dit à sainte Brigitte : Vous vous étonnez pourquoi je parais si difforme : telle est la rétribution de la justice divine. Ma blancheur signifie la virginité de mon corps, mais le filet de fer marque que je n’ai pas gardé les observances régulières et le bien de la patience ; car comme aux rets plusieurs anneaux sont enlacés, de même j’endure plusieurs tourments pour l’omission de tant de bonnes œuvres que je ne faisais pas, quand j’en avais le temps.

Quant à ce que ma langue paraît de feu, j’en suis digne, d’autant que, contre ma profession, je la lâchais en paroles de vanité et de cajolerie.

Mes mains et mes pieds apparaissent de plomb, et à bon droit, d’autant que mes œuvres, qui sont désignées par mes mains qui devaient être éclatantes comme de l’or, sont molles et dissolues comme du plomb.

Mes pieds aussi, par lesquels je devais aller donner à mes Sœurs de bons exemples et de saintes conversations, se glissèrent ès façons mondaines, et étaient paresseux à tout bien spirituel.

Mes yeux vous apparaissent tout éplorés, et à juste raison, d’autant que je me gardais de pleurer quand je devais laver les crimes de ma vie. Je suis néanmoins en état de miséricorde et en attente d’une bonne espérance, pour les prières qui se font en l’Église par les saints et par le sang de Jésus-Christ.

CHAPITRE 99

D’un diable qui induisait des moniales à la propriété pour faire des aumônes.

On voyait un épouvantable et horrible Ethiopien en un monastère, entre les religieuses voilées, revêtu d’un habit noir, en forme de moine, sur quoi l’épouse admirant, Jésus-Christ lui dit : Il est écrit dans mon Évangile qu’il se faut donner garde de ceux qui vont revêtus de vêtements de brebis, et qui, au dedans, sont des loups ravissants : je vous en dis de même maintenant : cet Ethiopien, qui paraissait entre les moniales avec l’habit de moine, est un diable de cupidité qui suggère aux filles d’amasses des richesses et des métairies, afin d’en vivre avec plus de largesse et d’en faire des aumônes, afin que, sur ce prétexte de religion, se retirant de la pauvreté, qui m’est tant agréable, elles soient peu à peu en entière dissolution, et prévariquant contre la règle, et s’éloignant de la première observance, elles perdent les âmes.

Partant, sachez que, si elles ne se donnent garde de ce loup de cupidité, savoir, se contentant de ce qu’elles ont en commun et ne voulant en rien accroître en possessions ni richesses passagères, elles seront toutes gâtées, même les plus saintes à leur damnation, et après, elles seront déchirées sans miséricorde par les loups, car je prends plus de plaisir qu’elles vivent en leur pauvreté pacifique et sainte qu’elles professent, que s’intriguant dans les soins temporels, elles se glorifient en vain de la distribution de leurs aumônes.

CHAPITRE 100

Jésus-Christ assure de ce qui est révèle en ses œuvres, etc.

L’épouse craignait que les paroles de ses livres divinement révélées ne fussent infirmées et calomniées des envieux et des méchants. Notre-Seigneur lui dit : J’ai deux bras : avec l’un j’embrasse le ciel et tout ce qui y est ; avec l’autre j’embrasse la terre et la mer. J’étends le premier à mes élus, les honorant et les consolant en la terre et au ciel. J’étends le second sur les malices des hommes, les souffrant miséricordieusement, les retenant afin qu’ils ne fassent autant de mal qu’ils voudraient.

Partant, ne craignez point, d’autant que pas un ne pourra infirmer mes parole, mais elles parviendront aux lieux et aux nations qui me sont agréables. Néanmoins, sachez que ces paroles sont comme de l’huile, c’est pourquoi elles doivent être mâchées, considérées et expliquées, maintenant par les envieux, maintenant par ceux qui veulent savoir, maintenant par ceux qui cherchent occasion que mon honneur et ma patience soient employé.

CHAPITRE 101

Notre-Seigneur commande à sainte Brigitte de mettre par écrit tout ce qu’il lui a dit.

Le Fils de Dieu parle à son épouse, disant : Je suis comme un seigneur dont l’ennemi tellement enchanté et opprimé les enfants qu’ils le glorifient même dans les captivités, qu’ils ne veulent par même lever les yeux ni à leur père ni à leur héritage. Partant, écrivez ce que vous oirez de moi, et l’envoyez à mes enfants et à mes amis, afin qu’eux sèment cette doctrine parmi les nations, afin qu’elles connaissent leur ingratitude et ma patience, car je veux montrer aux nations ma justice et ma charité.

CHAPITRE 102

Notre-Seigneur avertit une infirme d’être patiente. Grandeur des indulgences.

Une dame de Suède, étant malade depuis longtemps à Rome, dit à sainte Brigitte comme en riant : Le bruit est qu’en ce lieu, il y a absolution des coulpes et des peines, mais il n’y a rien d’impossible à Dieu, car j’expérimente pour le moins la peine.

Le matin suivant, l’épouse ouït en esprit une voix qui lui disait : Ma fille, cette femme m’est agréable, d’autant qu’elle a vécu dévotement et a nourri ses filles pour mon honneur ; mais elle n’a pas tant eu de contrition en ses peines qu’elle en eût eu en ses péchés, si mon amour ne l’eût retenue et conservée. Mais d’autant que je pourvois à chacun en la santé et en l’infirmité, comme je vois être expédient à un chacun, je ne dois être fâché de pas un ni jugé, mais être craint et révéré partout.

Dites-lui aussi que les indulgences de Rome sont plus grandes que les hommes ne le croient, car ceux qui viennent à Rome pour gagner les indulgences avec les dispositions requises, pénitents et confès, non-seulement obtiennent la rémission de leurs péchés, mais obtiennent aussi la gloire éternelle, car si l’homme endure mille morts pour l’amour de Dieu, il ne serait pas digne de la moindre gloire qui est donnée aux saints ; et bien que l’homme en puisse vivre tant de milliers d’années, néanmoins, d’autant qu’il a des péchés infinis en malice et en objet, sont dues peines infinies auxquelles l’homme ne saurait satisfaire en cette vie ; c’est pourquoi les maux sont relaxés à raison des indulgences ; les peines dures et longues sont changées en courtes, et ceux qui ont gagné les indulgences avec une charité parfaite et qui décèdent, non-seulement sont délivrés des péchés, mais encore de la peine due aux péchés, d’autant que moi, Dieu, je ne donnerai pas seulement à mes saints et à mes élus ce qu’ils demandent, mais je le doublerai et le multiplierai avec amour. Partant, avertissez cette malade qu’elle prenne patience et qu’elle soit constante, car je ferai ce qui sera le plus utile à son salut.

DÉCLARATION

Sainte Brigitte vit que l’âme de cette dame montait comme tout embrasée, vers laquelle accoururent plusieurs Éthiopiens, de la vue desquels l’âme fut étonnée et effrayée ; et soudain elle vit comme une Vierge très-belle venir à son secours, qui dit aux Éthiopiens : Qu’avez-vous affaire avec cette âme, qui est de la famille des nouvelles épouses de mon Fils ? Et soudain les Éthiopiens, s’enfuyant, la suivaient de loin.

Or, l’âme étant arrivée au jugement de Dieu le Juge lui dit : Qui répondra pour cette ame et qui est son avocat?

Et à l’instant, on vit saint Jacques là présent : Je suis tenu, ô mon Seigneur, de parler pour elle, car elle s’est souvenue de moi en ses grandes angoisses. O Seigneur, ayez miséricorde d’elle, car elle a voulu et n’a pu.

Le Juge dit : Qu’a-t-elle voulu qu’elle ne l’ait pu ?

Elle vous a voulu servir de tout son cœur, mais elle n’a pas été si forte, d’autant que les infirmités l’en ont retardée.

Lors le Juge dit à l’âme : Allez, car votre foi et votre volonté vous ont sauvée.

Et soudain l’âme est sortie de la présence du Juge avec une grande joie, et était reluisante comme une étoile ; et ceux qui étaient là présents dirent : Bénie soyez-vous, ô Dieu ! qui étiez, êtes et serez, qui ne retirez jamais votre miséricorde de ceux qui espèrent en vous !

CHAPITRE 103

Comment saint Nicolas apparut à sainte Brigitte, et des merveilles.

Sainte Brigitte, visitant les reliques de saint Nicolas de Baro en son sépulcre, commença à penser à la liqueur de l’huile qui coulait de son corps, et lors ravie hors de soi en esprit, elle vit une personne ointe d’huile et parfumée, qui lui dit : Je suis Nicolas, évêque, qui vous apparais en telle forme que j’avais, avec les dispositions que j’avais en l’âme quand je vivais, car tous mes membres étaient tellement habitués au service de Dieu, comme les choses qui sont ointes, qui sont flexibles à ce qu’on veut ; et partant, mon âme louait Dieu avec une joie indicible, et ma bouche prêchait la parole divine, et en mes œuvres on trouvait la patience, outre les vertus d’humilité et de chasteté que j’ai aimées singulièrement ; mais d’autant que maintenant il y a plusieurs os aride de l’humeur divine, c’est pourquoi ils donnent le son de vanité et font du bruit ; ils sont inhabiles pour produire les fruits de justice, et sont en abomination devant Dieu.

Or, sachez que comme la rose donne l’odeur et le raisin la douceur, de même Dieu donne à mon corps d’épandre et de distiller de l’huile et une singulière bénédiction, d’autant qu’il n’honore pas seulement les saints au ciel, mais les réjouit et les exalte en la terre, afin que plusieurs soient édifiés et participent aux grâces qui me sont données.

CHAPITRE 104

Sainte Anne enseigne à sainte Brigitte une oraison pour l’honorer et pour impétrer de Dieu des enfants.

Le sacristain du monastère de Saint-Paul hors les murs de Rome, donna à sainte Brigitte des reliques de sainte Anne, mère de la Mère de Dieu ; or, elle, pensant comment elle pourrait les enchâsser et les honorer, saint Anne lui apparut, disant : Je suis Anne, la dame de tous les mariés fidèles qui sont après la loi, d’autant que Dieu a voulu naître de ma race : partant, vous, ma fille, honorez Dieu en cette manière :

Béni soyez-vous, Jésus, Fils de Dieu et Fils de la Vierge, qui vous êtes choisis une Mère du mariage d’Anne et de Joachim ! Partant, ayez miséricorde de tous les mariés pour l’amour des prières de sainte Anne, afin qu’ils fructifient à Dieu. Dirigez aussi tous ceux qui tendent au mariage, pour que Dieu soit honoré en eux. Les reliques que vous avez de moi seront en soulagement aux bien-aimés, jusques à ce qu’il plaise à Dieu d’honorer plus hautement le jour de la résurrection dernière.

CHAPITRE 105

La Mère de Dieu exhorte à visiter les saints lieux de Rome, etc.

La Mère de Dieu dit à l’épouse sainte Brigitte : pourquoi vous troublez-vous?

Elle répondit : Je me trouble d’autant que je ne visite pas les saints lieux qui sont à Rome.

La Mère lui repartit : Il vous est permis de les visiter avec l’humilité, révérence et dévotion, car à Rome, il y a de plus grandes indulgences que les hommes ne croient, lesquelles les saints et amis de Dieu ont mérité d’impétrer de mon Fils par leur sang et par leurs prières. Néanmoins, ma fille, ne quittez point l’étude de la grammaire ni la sainte obéissance de votre Père spirituel.

CHAPITRE 106

Il est traité d’un dissimulateur qui, feignant d’avoir quitté le monde, demandait à sainte Brigitte en quel état il pourrait servir Dieu.

Un homme disait qu’il voulait servir Dieu et voulait savoir en quel état il plairait plus à Dieu : il consulta pour cela sainte Brigitte, désirant avoir en cela la réponse divine ; duquel Notre-Seigneur parlant, dit à son épouse : Celui-ci n’est point encore arrivé au Jourdain, et moins, l’a-t-il passé, comme on écrit d’Élie qu’ayant passé le Jourdain et étant arrivé au désert, il ouït les secrets divins.

Mais quel est ce Jourdain, sinon le monde, qui s’écoule comme de l’eau, d’autant que les choses temporelles montent tantôt avec l’homme, tantôt descendent ; maintenant l’élèvent en honneur et prospérités, ores l’oppriment par l’adversité, de sorte que l’homme n’est jamais sans soin et tribulation ? il est donc nécessaire que celui qui désire les choses célestes retire de son esprit toutes les affections terrestres, car celui à qui Dieu est doux, les choses caduques et passagères lui son véritablement viles. Mais cet homme n’est pas encore parvenu à ce point qu’il méprise toutes choses, voire il a encore sa volonté en ses mains. Partant, il n’ouïra point les secrets du ciel, jusques à ce que plus parfaitement il méprise le monde et qu’il résigne sa volonté en la main de Dieu.

CHAPITRE 107

Notre-Seigneur dit qu’il garde ses élus comme l’aigle ses petits. Il conseille à sainte Brigitte de visiter le corps de saint André.

Le Fils de Dieu parle à son épouse, disant : L’aigle voit d’en haut celui qui veut nuire à ses petits, et le prévient par son vol très-prompt, les défendant : de même je prévois tout ce qui vous est de plus salutaire. C’est pourquoi je dis souvent : Attendez. Et derechef je dis : Allez. Mais d’autant qu’il est maintenant temps, allez maintenant à la cité d’Amaphre à mon apôtre André, le corps duquel a été mon temple très-orné de toute sorte de vertus ; c’est pourquoi il a été là le dépositaire des fidèles et le secours des pêcheurs, car ceux qui vont là d’une âme fidèle, non-seulement seront déchargés des péchés, mais auront la vie éternelle ; ni n’est pas de merveilles, car lui n’a pas eu honte de ma croix, mais il la porta joyeusement ; et partant, je n’ai pas honte d’ouïr et de recevoir ceux pour lesquels il prie, car sa volonté est la mienne. Quand vous serez chez lui, tournez soudain à Naples pour ma Nativité.

L’épouse dit : O Seigneur, notre temps et notre âge se passe, les infirmités s’approchent, et le soutien temporel se diminue.

Notre-Seigneur lui dit : Je suis l’auteur de la nature, le Seigneur et le réformateur. Je suis aussi aide dans les nécessités, protecteur et distributeur ; car comme celui qui a un cheval qui lui est char n’épargne point son pré, bien qu’il soit agréable, afin que là ce cheval paisse, de même moi, qui ai toutes choses et ne manque de rien, qui regarde l’esprit de tous, j’inspirerai aux cœurs de ceux qui m’aiment de faire du bien à ceux qui m’aiment, car j’avertis même ceux qui ne m’aiment point, afin qu’ils fassent du bien à mes amis et qu’ils deviennent meilleurs par leurs prières.

CHAPITRE 108

D’une apparition faite à sainte Brigitte à Rome de saint Etienne, etc.

Pour le jour de saint Etienne.

Sainte Brigitte, épouse, priait au sépulcre de saint Etienne à Rome hors les murs, disant : Béni soyez-vous, ô saint Etienne ! qui êtes du même mérite que saint Laurent, car comme il prêchait aux infidèles, de même vous prêchiez aux juifs ; et comme saint Laurent a souffert le feu avec joie, de même cous avez enduré les pierres : C’est pourquoi vous êtes loué le premier des martyrs.

Lors saint Etienne lui apparut, disant : J’ai commencé dès ma jeunesse d’aimer Dieu chèrement, car j’ai eu des parents soigneux du salut de mon âme. Or, quand Notre-Seigneur Jésus-Christ fut incarné et qu’il commença de prêcher, lors je l’écoutais de tout mon cœur, et soudain après son ascension, je m’unis avec les apôtres, servant avec humilité en la charge qui m’étais enjointe. Je prenais joyeusement occasion de parler constamment avec les Juifs qui blasphémaient Jésus-Christ. Je reprenais l’endurcissement de leur cœur, étant prêt à mourir pour la vérité et à imiter mon Seigneur. Mais il y avait trois choses qui coopéraient à ma couronne, dont je me réjouis maintenant : la première fut ma bonne volonté ; la deuxième l’oraison des apôtres ; la troisième la passion et l’amour de Dieu.

C’est pourquoi je possède aussi trois sortes de biens : le premier est que je vois incessamment la face et la gloire de Dieu ; la deuxième est que je peux tout ce que je veux, et je ne veux sinon ce que Dieu veut ; le troisième que ma joie sera sans fin, et d’autant que vous vous réjouissez de ma gloire, mon oraison vous aidera pour avoir une plus grande connaissance de Dieu, et l’Esprit de Dieu persévérera avec vous. Vous irez en Jérusalem, lieu de ma passion.

CHAPITRE 109

Répréhension et avis que la Sainte Vierge Marie donne à un spirituel.

La Mère de Dieu parle : Là où est une très-bonne viande, si on y verse quelque amertume, elle est soudain vile et méprisée : de même quelqu’un pourrait avoir toutes les vertus ; s’il se plaît en quelque péché, il ne plaît point à Dieu : partant, ô Brigitte, dites à ce mien ami que, s’il désire plaire à mon Fils et à moi, il ne se confie point en sa vertu ; qu’il contienne sa langue d’une grande quantité et vanité de paroles provoquant le rire ; qu’il garde qu’en ses mœurs on ne trouve point de légèreté, car il doit porter les fleurs à la bouche, afin d’attirer les autres aux fruits.

Que si on trouve quelque chose d’amer entre les fleurs, les fleurs sont méprisées et on ne désire pas les fruits, quoique bons : partant, dites-lui que comme l’homme et sa femme s’aiment quelquefois pour la seule sustentation du corps, et que comme quelquefois on est dans le monastère pour le seul bien du corps, de même cet homme que vous connaissez désire être dans le monastère pour le bien corporel, afin de ne souffrir rien de contraire ; il désire aussi d’être pauvre à condition que rien en lui manque : partant, qu’il laisse donc sa propre volonté, car Dieu aime plus qu’on vive au monde justement et qu’on travaille de ses propres mains, que dans le désert ou religion sans l’amour de Dieu.

CHAPITRE 110

Jésus-Christ dit à l’épouse ce que signifient les sept tonnerres.

Un docteur demanda une fois à sainte Brigitte ce que signifiaient les sept tonnerres. Elle, étant ravie en esprit, ouït de Jésus-Christ ce qui suit : Ne croyez pas, ma fille, qu’il faille penser qu’en ma Divinité il y ait quelque chose temporelle, ni qu’il y ait des tonnerres, des vents, ou des créatures sensibles ayant une voix humaine.

Mais Jean vit par mon inspiration les dangers futurs de l’Église sous des espèces corporelles, lesquelles choses, s’il les eût écrites devoir venir en un certain temps, les auditeurs les eussent eues en horreur, et les attendant, ils se fussent séchés de crainte et d’effroi. Partant, il lui fut commandé de marquer ce qu’il vit, mais non pas de l’écrire, car là où quelque chose est marquée, c’est un signe qui porte de la crainte et de l’effroi, comme nous voyons aux hurlements des tonnerres, des foudres et des vents, car ils signifiaient les menaces furieuses des tyrans qui troublaient mon Église, lesquelles Jean voyait si véhémentes par esprit de prophéties qu’il fallait plutôt les marquer que les déclarer par écrit ; car comme celui qui écrit ou dit une petite parabole qui signifie beaucoup, afin que les auditeurs aient sujet de craindre les choses futures, de même j’ai montré les choses futures, mais je ne les ai point exposées, afin que les hommes en eussent crainte ; et d’autant que le temps n’était pas arrivé qu’on cassât la noix et qu’on en retirât le noyau, je les ai voulu montrer fort obscurément, car on doit plutôt préparer le vase qu’y verser la liqueur. Sachez aussi que de si grands tonnerres et foudres viendront en mon Eglise que plusieurs de ceux qui vivent maintenant le verront avec une si grande douleur qu’ils désireront la mort, et elle s’enfuira d’eux.

CHAPITRE 111

L’obéissance est préférée à la chasteté, et elle introduit à la gloire.

Le Fils de Dieu dit à saint Brigitte : Que craignez-vous ? Bien que vous mangeassiez dix fois le jour par le commandement de l’obéissance, certainement il ne vous serait point imputé à péché, car la virginité mérite la couronne, la viduité s’approche de Dieu, mais l’obéissance les introduit tous en la gloire.

CHAPITRE 112

De la peau qui fut ôtée à la circoncision à Notre-Seigneur, et du sang, qui furent donnés en garde à saint Jean.

La sainte Mère de Dieu dit : Lorsque mon Fils fut circoncis, je gardai la membrane avec un grand honneur partout où l’allais, car comment eussé-je pu la remettre en la terre, ayant été engendrée de moi sans péché ? Quand le temps de mon départ du monde s’approchait, je la donnai en garde à saint Jean, mon gardien, avec le sang précieux qui était demeuré dans les plaies quand nous l’eûmes descendu de la croix. Après cela, saint Jean et ses successeurs étant morts, la malice et la perfidie des infidèles croissant, les fidèles qui restaient lors la cachèrent en un lieu très-pur sous terre, où elle fut longtemps inconnue, jusqu’à ce que l’ange de Dieu la révélât à ses amis.

O Rome ! ô Rome ! si vous saviez, vous vous réjouiriez ! Certainement si vous saviez, vous pleureriez même incessamment, d’autant que vous avez un trésor qui m’est très cher, et vous ne l’honorez pas!

CHAPITRE 113

De l’état des frères d’Alvastre.

Sainte Brigitte, étant ravie en prière, vit en esprit une grande maison, et sur la maison le ciel grandement serein ; et le regardant, elle l’admirait. Elle vit aussi deux colombes qui montaient et pénétraient dans le ciel, lesquelles quelques Éthiopiens tachaient d’empêcher, mais ils ne pouvaient pas. Au-dessus de la maison, on voyait un cahos dans lequel il y avait trois ordres de frères : les premiers étaient simples comme des colombes, c’est pourquoi aussi ils montaient fort facilement ; les deuxièmes venaient en purgatoire ; les troisièmes sont ceux qui avaient un pied dans la mer, et l’autre dans un navire, le jugement desquels s’approche maintenant ; et afin que vous sachiez et que vous éprouviez que l’un passera après l’autre, selon que je vous en exprime les noms, ce qui arriva, car la mortalité en ravagea trente-trois.

CHAPITRE 114

Du péché véniel, qui est fait mortel par le mépris.

Un jour sainte Brigitte se confessant, son confesseur fut appelé par quelque prêtre, et y allant, il oublia de donner l’absolution à sainte Brigitte. Elle, se voulant aller coucher et s’agenouillant, le Saint-Esprit lui dit : Humiliez-vous, ma fille pour recevoir l’absolution, le Saint-Esprit lui dit : Ceux qui ne prennent garde aux choses petites tombent dans les grandes, car même le péché véniel dont la conscience remord, si on le continue avec mépris, sera mortel et sera rudement puni.

CHAPITRE 115

La bonne volonté suffit au pénitent, quand il ne peut trouver un confesseur.

Un certain homme était venu d’un diocèse à Rome ; ignorant l’idiome et la langue, ne trouvant à Rome pas un qui l’entendit et ne pouvant avoir de confesseur, il se conseilla avec sainte Brigitte afin de savoir ce qu’il ferait. Lors Jésus-Christ lui dit : Cet homme qui vous a consultée pleure d’autant qu’il n’a personne qui l’oie en confession. Dites-lui que la volonté lui suffit, car qu’est-ce qui profita au larron en la croix ? ne fut-ce pas la bonne volonté et les affections déréglées.

Lucifer n’a-t-il pas été bien créé ?

ou moi, qui suis la bonté et la vertu même, aurais-je créé quelque mal ? non certes, aucun. Mais après que Lucifer eut abusé de sa volonté et la porta au dérèglement, il a été lui-même déréglé et mauvais par sa mauvaise volonté. Partant, que le pauvre homme demeure stable et qu’il ne se retire point de ses bonnes résolutions ; quand il sera en son pays, qu’il cherche et qu’il oie ce qui est salutaire à son âme ; qu’il soumette sa volonté et qu’il obéisse plutôt au conseil des sages et des justes qu’à sa volonté, ou autrement, s’il meurt par le chemin, il en sera comme du bon larron : Vous serez ce jourd’hui en paradis.

CHAPITRE 116

Combien la simplicité est agréable à Dieu.

Un certain homme ne savait pas à grand-peine le Pater noster ; il demanda un conseil pour son âme à sainte Brigitte, à laquelle Notre-Seigneur dit : Plus me plait la simplicité de ce pauvre homme simple que la prudence des superbes, d’autant que leur superbe les éloigne de Dieu, et en celui-ci, l’humilité introduit Dieu dans son cœur, partant, dites-lui qu’il continue comme il a fait, et il aura la récompense avec ceux dont j’ai dit : Venez, vous qui avez travaillé, et je vous soulagerai avec le pain éternel ; car si je lui dis comme j’ai dit à Judas quand il me demandait conseil trompeusement : Gardez les commandements et vendez ce que vous avez ; il ne pourra le souffrit, d’autant que la vieillesse fuit la reforme et que la pauvreté n’a rien à vendre.

Néanmoins, les commandements de Dieu sont nécessaires à ceux qui tendent à la vie éternelle, car sans eux l’homme ne peut être sauvé, s’il peut en être instruit. Mais quant à cet homme, sa docte folie et sa bonne volonté me plaisent en telle sorte comme les deux deniers de la veuve que j’ai préférés aux présents des rois, car en sa folie, il a toute la sagesse, car il m’aime de tout son cœur. Mais d’où vient cet amour, sinon de mon Esprit? et ceci semble folie aux sages du monde de n’aimer les richesses et de ne savoir parler des grandes choses ; Partant, je l’appelle docte folie, d’autant qu’il puise de moi la sagesse, qui consiste à aimer Dieu.

Ne vous semble-t-il pas sage, celui qui ne sait qu’une parole : aimer ? Par cette délection, il garde tous les commandements de la loi de Moise ; par icelle, il donne à Dieu ce qu’il lui faut donner ; par icelle, il garde tous les conseils ; par icelle, il garde tout le droit et les lois ; par icelle, il aime son prochain, ne désirant point le bien d’autrui, ne trompant point son prochain ; par icelle, il se souvient incessamment de la mort et du jugement, dont je le dois juger : et partant, celui qui veut venir à moi ne se doit inquiéter de l’ignorance de la loi, pourvu qu’il veuille se servir de sa conscience, qui dit qu’il veut pâtir ce qu’elle voudrait faire à autrui.

Car pourquoi l’homme feuillette-t-il tant et tant de livres ? n’est-ce pas pour me servir ? n’est-ce pas plus pour sa curiosité, ostentation et pour être appelé docte ? Véritablement, chacun sait en sa conscience et chacun est jugé par icelle. Partant, ma fille, celui qui dit d’une foi parfaite et d’une bonne volonté ces paroles : Jésus, ayez miséricorde de moi, me plaît plus que celui qui dire cent versets sans attention.

CHAPITRE 117

Du grand bien qu’il y a d’invoquer la Sainte Vierge Marie.

Pour les Bénédictions.

La Sainte Vierge Marie dit : Il n’y a pas si grand pécheur plongé en des crimes si sales, qui, s’il m’invoque, ne soit par moi secouru. Car qu’y a-t-il de plus vil que de soigner une tête galeuse ? Si quelqu’un m’invoque, je le guérirai. Qu’y a-t-il de plus sordide que l’instrument avec lequel on nettoie les ordures ? Néanmoins, si celui-là qui est aussi souillé m’invoque, je le nettoierai. Qu’y a-t-il de plus vil que de laver les pieds à un lépreux ? et néanmoins je laverai ce lépreux-là.

L’épouse répondit : O très sainte Dame, je sais que vous êtes très humble, très puissante et très bénigne. Aidez cette âme pour laquelle je vous ai priée si souvent.

La Mère répondit : Cette âme a eu trois choses en sa vie : 1. elle a voulu avoir le monde, mais le monde ne l’a pas voulue ; 2. elle a aimé la chair par l’incontinence, d’autant qu’elle n’a pas voulu se marier ; 3. elle a aimé Dieu moins qu’elle ne devait, bien qu’elle fut constante en la foi ; elle est maintenant affranchie de ces choses-là, et elle participe à la table de ma piété. Quelques choses encore lui restent, desquelles étant purifiée, elle sera délivrée des peines.

CHAPITRE 118

Jésus-Christ conseille à sainte Catherine, fille de sainte Brigitte, de ne s’en retourner point au pays, car son mari mourra bientôt.

Le Fils de Dieu parle à sainte Brigitte : Consultez cette dame, et priez-la de demeurer quelque temps avec vous, car il vous est plus utile de vous en retourner, car je lui ferai comme le père fait à sa fille, qui est aimée de deux et est demandée en mariage, l’un desquels est pauvre et l’autre riche, et tous deux sont aimés de la fille. Le père donc, qui est sage et prudent, voit l’affection de la fille se porter vers celui qui est pauvre ; il donne au pauvre des vêtements et des dons, et donne au riche sa fille : j’en veux faire de même. Celle-là m’aime et aime son mari ; partant, puisque je suis plus riche et le Seigneur de toutes choses, je le veux combler de mes dons, qui lui seront utiles pour son âme.

Il me plaît de l’appeler bientôt, et la maladie dont il est atteint est un signe de son décès, car il est très décent que celui qui tend à un très puissant soit connu en ses raisons, et qu’il soit dépêtré des choses charnelles. Je la [4] veux conduire et réduire en son pays jusques à ce qu’elle soit propre à l’œuvre à laquelle je l’ai appelée de toute éternité et que je veux manifester.

Un peu de temps s’étant écoulé après que sainte Catherine eut fait vœu de demeurer à Rome avec sa mère, étant ébranlé de l’horreur d’une vie inaccoutumée et étant mémorative de la liberté passée, étant en anxiété, demanda à sa mère qu’elle put retourner en Suède. Sa mère priant pour cette tentation, Notre-Seigneur lui dit : Dites à cette fille vierge qu’elle est veuve, et que je lui conseille de demeurer avec vous, car ma providence en doit avoir le soin.

CHAPITRE 119

Des trois états de mariage, viduité et virginité.

Jésus-Christ parle : L’état commun et louable m’a été agréable, car Moise, conducteur de mon peuple, m’agréa, bien qu’il fût marié. Saint Pierre a été appelé à l’apostolat pendant le vivant de sa femme, et en cela il me plut, car il faut monter aux choses parfaites des moins parfaites, et il fallait que le peuple charnel fût instruit par des choses sensibles, signes et œuvres, afin qu’il comprît les choses spirituelles.

De même Judith, à raison de sa viduité et pour le bien de la viduité, trouva grâce en ma présence, et elle fut digne, à raison de la continence, de délivrer son peuple. Mais Jean, à la garde duquel je commis ma mère, ne m’a point déplu pour avoir été vierge, voire il me plut grandement, car la vie très parfaite en la chair est de ne vivre point charnellement et d’être semblable aux anges, c’est pourquoi il mérita d’être gardien de la chasteté et de lui montrer des signes signalés de charité. J’en dis de même maintenant : la viduité de cette dame me plaît plus que son mariage, d’autant qu’une veuve humble m’est plus agréable qu’une vierge superbe ; et plus mérita Magdelène en son humilité et ses larmes que si elle eût demeuré en ses propres volontés.

CHAPITRE 120

La charité est comparée à un arbre entre les vertus ; l’obéissance tient le premier rang entre les morales.

Jésus-Christ, Fils de l’Éternel, parle : Comme sur un arbre à plusieurs rameaux, ceux qui sont plus hauts participent plus aux ardeurs du soleil et des vents, de même en est-il des vertus. La charité est comme un arbre ; d’elle procèdent toutes les vertus, entre lesquelles l’obéissance tient le premier rang, pour l’amour de laquelle je n’ai pas hésité de subir la mort et la croix : c’est pourquoi l’obéissance m’est très-agréable comme le fruit qui m’est très doux, car comme la paix est très paisible, de même cet homme m’est très bon ami, qui se soumet aux autres par humilité, et met et consigne ses vouloirs aux vouloirs des autres. Partant, il me plaît que cette dame [5] obéisse, renonçant à sa volonté pour sa plus grande couronne et pour avoir un plus grand amour. Abraham, renonçant à sa volonté, a été plus aimable, et Ruth a été plus chère à Dieu en son peuple, d’autant qu’elle n’obéit pas à sa propre volonté.

Notre-Seigneur parla derechef : Cette dame ne mourra point, comme le médecin dit, mais elle vivra un temps convenable, car je la veux nourrir sous la protection de ma main droite, et je lui donnerais la sapience, afin qu’elle me donne des fruits amoureux et qu’elle vive pour mon honneur.

CHAPITRE 121

De l’excellence de l’obéissance, etc.

Notre-Seigneur Jésus-Christ dit : L’obéissance est une vertu par laquelle les choses imparfaites sont parfaites, et toutes les négligences sont éteintes ; car moi, Dieu, la perfection même, j’ai obéi à mon Père jusques à la mort de la croix, afin de montrer par mon exemple combien il est agréable à Dieu de renoncer à ses propres volontés.

Mais plusieurs, ne considérant point l’excellence de l’obéissance ni n’ayant un zèle discret, suivent la conception de leur esprit, et ainsi, en peu de temps, ils affligent indiscrètement leur chair et sont après longtemps inutiles à eux-mêmes et aux autres, de quoi ils plaisent moins à Dieu et sont à charge aux autres ; et ceux-là considérant après leurs défauts et voulant rétracter les choses passées, soudain la confusion les saisit de laisser ce qu’ils avaient commencé, et adhurtés à leur vanité, ils n’osent reprendre la première vie.

De telle condition est cet homme que vous voyez, qui ne considère point les conseils des hommes éprouvés ni ne pense aux paroles que j’en ai dites : Je ne veux point la mort de la chair, mais du péché : partant, il faut craindre qu’il ne tombe en de plus grandes tribulations, voire en défaut d’esprit.

Néanmoins, s’il obéit aux sages, et s’il soumet et démet son esprit de ses propres pensées, la couronne lui sera redoublée, et la dévotion s’augmentera en lui ; autrement, il lui sera fait comme il est écrit : L’homme est venu et a surmené la zizanie, et les épines naissantes ont suffoqué la bonne semence.

CHAPITRE 122

Le Fils de Dieu montre par son exemple la modestie à l’oraison, etc.

Jésus-Christ parle : Moi, étant en l’humanité, j’ai tellement tempéré mes oraisons, mes labeurs et mes jeûnes, que ceux qui me voyaient n’en étaient scandalisés ni les absents n’en étaient point offensés, mais tous ceux qui voulaient, pouvaient imiter mes paroles, mes œuvres et suivre mes exemples.

Or, cette dame que vous voyez a des gestes admirables ; elle n’est pas sans un grand remords de conscience : c’est pourquoi le conseil veut qu’elle modère avec plus de tempérance ses façons de faire, et qu’elle fasse ce qu’elle fait plus en cachette qu’en public, autrement son labeur sera vain et son oraison lui réussira moins à sa couronne.


[1] Lincompensem.
[2] Pythonisse est celle qui a le diable dans le ventre.
[3] Saint Thomas dit qu’elles étaient dans les limbes pleines d’éclats. ( 3. p. q. 52. a. 4.)
[4] Sainte Catherine, fille de sainte Brigitte.
[5] Sainte Catherine de Suède.

   

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