CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

3
Le Saint Abandon

(suite et fin)

 

          3-8-5-Les consolations et les aridités

"Tantôt Dieu prodigue les consolations sensibles et les suavités spirituelles; tantôt il ne les donne qu'avec mesure; puis il retire la douceur, et l'âme se trouve vide. Le sentiment reste froid, l'imagination volage, l'intelligence inactive, et souvent l'ennui, le dégoût, envahissent les profondeurs de la volonté… Où sont maintenant cet enivrement de l'âme, la sérénité du cœur, la paix et la joie sans le Saint-Esprit?

Comment faut-il accueillir les consolations et les aridités? En tenant les yeux fixés sur notre fin. C'est un point où beaucoup d'âmes font fausse route; afin de ne pas nous égarer... Certes, nous tendons à la perfection de la vie spirituelle, qui se caractérise par la perfection de la charité; et l'amour se prouve par les œuvres. Il est parfait quand il a pris assez de force et d'empire, pour nous établir dans un même vouloir et non-vouloir avec Dieu, par conséquent dans la volonté prompte et généreuse d'accomplir toutes ses volontés signifiées, de nous abandonner à toutes les dispositions de sa Providence. Cela dénote un amour sincère, actif, énergique, qui se donne à Dieu sans réserve et se livre tout entier à la grâce. Mais si 'la vraie dévotion consiste à être fermement résolu de ne faire et de ne vouloir que ce que Dieu veut', les consolations ne sont donc pas la dévotion, ni les aridités l'indévotion. Voilà, suivant saint François de Sales et saint Alphonse, la vraie dévotion, le véritable amour de Dieu…. Mais la dévotion réside essentiellement dans la volonté, et non pas dans le sentiment… Les consolations et les aridités, bien sanctifiées, sont une voie qui mène aussi à la fin… Il suit de tout cela qu'il ne faut pas donner aux consolations et aux aridités une importance exagérée...

La dévotion sensible, et surtout les suavités spirituelles sont des grâces très précieuses: elles nous inspirent l'horreur et le dégoût pour les joies de la terre qui sont l'amorce du vice; elles nous donnent le désir et la force de marcher, de courir, de voler, dans la voie de la prière et de la vertu… Oui, c'est vrai, la moindre consolation de dévotion vaut mieux de toute façon que les plus excellentes récréations du monde. C'est le soleil de la vie… La facilité que surajoutent les faveurs célestes n'est pas à dédaigner, vînt-elle des consolations sensibles… 'Les hommes spirituels, dit Suarez, ne doivent pas mépriser la dévotion qu'on éprouve dans l'appétit sensitif; elle n'est pas propre aux seuls commençants, car elle peut venir même d'une contemplation très parfaite et très élevée; et elle aide et dispose à jouir de la contemplation plus facilement et plus constamment.'

Mais le revers peut arriver si l'on s'y attache et si l'on s'en repaît avec une sorte de gourmandise spirituelle… ou si notre volonté devient tiède. Quant aux aridités, notons d'abord, avec Saint Alphonse, 'qu'elles peuvent être volontaires ou involontaires. Elles sont volontaires dans leur cause, quand on laisse l'esprit se dissiper, le cœur s'attacher, la volonté suivre ses caprices; et que l'on commet par là même beaucoup de fautes, sans faire effort pour s'en corriger. Ce n'est plus une simple aridité de sentiment, c'est la tiédeur de volonté.

Par contre, l'aridité involontaire est celle d'une âme qui s’efforce de marcher dans la voie de la perfection, qui se tient en garde contre les péchés délibérés, pratique l'oraison', se montre fidèle à tous ses devoirs . C'est de celle-ci que nous voulons parler… Les aridités spirituelles et les désolations sensibles sont plus encore un creuset où l'âme se purifie. En effet, souvent l'âme se croit riche de vertus; elle est donc trop peu vide d'elle-même pour être bien remplie de Dieu. Son état plaît fort à la nature… Un autre mal, plus subtil et plus dangereux encore, c'est l'orgueil spirituel. Lorsque Dieu comble une âme de ses consolations, il arrive aisément qu'elle se croie bien plus avancée qu'elle ne l'est; la vaine complaisance et la présomption l'envahissent, elle méprise les autres et les juge avec sévérité. À force de sentir son impuissance et sa misère, l'âme finira bien par comprendre qu'elle ne peut rien sans Dieu et qu'elle vaut peu de chose même après tant de grâces. Elle se fera toute petite devant la Majesté trois fois sainte, et priera avec plus d'humilité… C'est donc maintenant qu'elle fera des progrès assurés dans les vertus solides, pures et parfaites...

Les grandes épreuves préparent les grandes grâces; elles ne vont pas les unes sans les autres…. Mais, là encore, il y a le revers: les aridités spirituelles et les désolations sensibles laissent à la place la souffrance et la difficulté… la crainte, la défiance, amoncellent des nuages. Généralement, Dieu commence par les consolations pour gagner les cœurs et soutenir la faiblesse. Lorsque l'âme a grandi et qu'elle peut supporter un traitement plus énergique, Il envoie surtout la souffrance: nous avons tant besoin de mourir à nous-mêmes! Saint François de Sales en conclut que 'les plus grands serviteurs de Dieu sont sujets à ces secousses, et que les moindres ne doivent pas s'étonner s'il leur en arrive quelques-unes.

Résumons ce que nous venons de dire, et tirons la conclusion pratique. Le but que nous avons à poursuivre est ce parfait amour, qui nous unit étroitement à Dieu par un même vouloir et non-vouloir. Consolations et aridités sont des moyens providentiels… Dès lors, le parti le plus sage est de supprimer les causes volontaires de sécheresse, de nous faire indifférents par vertu, et de nous abandonner à la Providence… Ce délaissement de soi-même comprend l'abandon au bon plaisir de Dieu en toutes tentations, aridités, sécheresses, aversions et répugnances; en toutes ces choses on voit le bon plaisir de Dieu, quand elles n'arrivent pas par notre faute et qu'il ni y a pas de péchés. Il nous conseille, à plusieurs reprises, de nous remettre pleinement et parfaitement au soin de la divine Providence, comme un enfant s'abandonne entre les mains de sa nourrice, ou comme le très saint Enfant-Jésus dans les bras de sa douce Mère, et, ajoute saint François de Sales: Il faut avoir une grande détermination de n'abandonner jamais l'oraison, pour aucune difficulté… Soyons résolus de souffrir la peine des continuelles distractions, sécheresse et dégoût… Notre-Seigneur se plaît que nous lui racontions le mal qu'il nous envoie; on peut donc dire à Dieu: non ma volonté, mais la vôtre.'

En général, saint François de Sales prêchait à tous une extrême indifférence parmi les variétés spirituelles. Évidemment, comme il le dit lui-même, il avait des désirs ardents pour le salut des âmes et pour son avancement dans la vertu, parce que telle est la volonté de Dieu signifiée; ces choses même, il les voulait selon toute la volonté de Dieu, mais pas davantage et pas autrement.

La doctrine de saint Alphonse donne absolument la même note. En voici le résumé:

– Quand Dieu nous console par des visites pleines d'amour et nous fait sentir la présence de sa grâce, il ne convient pas de rejeter ses faveurs, comme l'ont prétendu quelques faux mystiques; elles sont plus précieuses que les richesses et les honneurs du monde. Il faut les recevoir avec de grandes actions de grâces, mais n'en pas savourer la douceur avec une sorte de gourmandise spirituelle, et ne pas croire que Dieu nous favorise parce que nous nous conduisons mieux que les autres… Ces faveurs sont de purs effets de la bonté de Dieu; il nous les accorde pour nous disposer à faire les sacrifices qu'il demande, et peut-être à souffrir avec patience les épreuves qu'il va envoyer.

– Dans la désolation spirituelle, il faut se résigner… mais il faut imiter l'amoureuse résignation de Jésus et celle des Saints… Reconnaissez que vous avez mérité de ne plus goûter aucune joie. Pratiquez surtout la résignation… Soumettons-nous avec humilité à la volonté divine et disons: Ô mon Dieu, faites que je vous aime, faites que j'accomplisse votre volonté dans tout le cours de ma vie, et puis disposez de moi comme il vous plaît Ne nous sera-t-il point permis, au moins, de désirer, de demander même avec instance, les consolations divines, ou la cessation des désolations? Nous le pouvons; nous n'y sommes pas obligés…

Pour nous, le vrai mal, le fond même de tous nos maux, c'est l'orgueil et la sensualité; les désolations en sont le châtiment miséricordieux, le remède providentiel… Mieux vaudra prier, pour qu'il rende notre volonté plus soumise, et que le remède opère son effet.

          3-8-6- Les ténèbres de l'esprit

Dom Vital pose la question:

Peut-être avons-nous assez parlé des peines intérieures? Mais, comme elles sont la plus fatigante des épreuves, on ne sera jamais trop bien armé pour en soutenir le choc. Au risque de nous répéter, nous en considérerons brièvement les formes les plus crucifiantes: les ténèbres de l'esprit, l'insensibilité du cœur, l'impuissance de la volonté, et partant la pauvreté spirituelle... Ces peines viennent parfois de l'épuisement physique; le remède sera de rendre au corps un peu de vigueur. Elles peuvent avoir pour causes la tiédeur de la volonté et l'habitude du péché. Ces deux fléaux ont le triste secret d'enlever progressivement la lumière, la délicatesse, la force et l'abondance, et d'acheminer vers l'aveuglement, l'endurcissement, la torpeur et la misère. Les peines dont nous parlons peuvent être involontaires. L'âme est restée vraiment généreuse. Parce qu'elle n'est plus soulevée par la dévotion sensible, il lui semble qu'elle est sans force et sans, vie. Elle n'a pas l'impression de trouver Dieu

Les ténèbres

Le Seigneur ne veut pas que nous ayons toujours des consolations. Il se cache quelquefois; aussi faut-il s'attendre à des temps d'obscurité. On peut en venir à concevoir de cruelles inquiétudes au sujet même de son salut éternel… Âme de bonne volonté, pourquoi ces craintes? Au fond de ses amoureuses rigueurs, ne voyez-vous pas la tendresse passionnée de Dieu, saintement jalouse de vous posséder sans partage? Qu'il châtie vos moindres infidélités ou qu'il entasse épreuves sur épreuves, c'est toujours son cœur qui gouverne sa main. Mais il a pour vous cette dilection sage et forte qui préfère l'éternité au temps, le ciel à la terre; il entend vous mener le plus loin possible dans les voies de la sainteté. Ses rigueurs sont donc la preuve de son amour. Elles sont aussi la marque de sa confiance. Lorsque vous étiez faible encore, il vous attirait par des caresses et prenait mille précautions. Mais vous ne seriez pas morte à vous-même, parmi tant de douceurs et de ménagements. Il cesse d'y recourir, maintenant que vous avez pris de la force. Il vous prive de ses consolations, pour vous tirer hors de la grossièreté des sens, et vous unir à lui d'une manière bien plus excellente, bien plus intime et bien plus solide, par la pure foi et le pur esprit. Pour que cette purification soit complète, il faut qu'aux privations se joignent les souffrances, au moins intérieures, les tentations, les angoisses, les impuissances, qui vont quelquefois jusqu'à une sorte d'agonie. Tout cela sert merveilleusement à délivrer l'âme de son amour propre…

Après cette observation générale, on peut résumer les principales épreuves de ce genre:

– Il y a d'abord l'incertitude sur la valeur de nos prières,

– Il y a l'incertitude sur la valeur de nos actes de vertu.

– Il y a aussi l'incertitude de la victoire dans les tentations.

La volonté cependant n'a pas changé; l'expérience le montrera bientôt...

Sommes-nous encore dans la grâce de Dieu? Sachez que nul ne perd Dieu sans le savoir indubitablement… Dieu nous maintient dans une humble défiance de nous-mêmes, dans un zèle toujours en éveil; il affirme son souverain domaine et nous rappelle notre absolue dépendance… La vraie manière d'assurer l'avenir, c'est de sanctifier le présent… Pour nous, ne pensons qu'à prier avec confiance, à faire notre devoir assidûment, à vivre ainsi dans l'humilité, le renoncement, l'obéissance et le saint amour. Ne cessons pas d'implorer la grâce de la persévérance finale, et demandons-la, par l'entremise de notre Mère du Ciel; une âme dévote à Marie ne saurait périr éternellement.

L'insensibilité

'Il est triste, dit le Père de Lombez, de remplir les plus religieux devoirs avec un cœur froid et un esprit dissipé. Cet état, continue-t-il, est bien mortifiant. Dès lors, évitons l'inquiétude, et ne courons pas le risque d'être bientôt changé en poison par notre subtil amour-propre… La partie supérieure veut Dieu, et il est content d'elle: c'est que nos actes, pour être agréables à Dieu, n'ont aucunement besoin des émotions. L'essentiel est que la contrition change la volonté, et non pas qu'elle fasse couler des larmes, que le saint amour unisse fortement notre vouloir à celui de Dieu… L'épreuve se renforce, quand à la privation du sentiment pieux se surajoutent les dégoûts, les répugnances, les révoltes intérieures… Les révoltes ne sont que dans la partie inférieure; la soumission continue de régner dans la partie supérieure.'

Loin d'être une marque de l'éloignement de Dieu, ces dégoûts sont une plus grande grâce que nous ne pensons, puisque, en nous pénétrant de notre faiblesse et de notre perversité, ils nous portent à ne rien attendre que de la divine bonté."

L'impuissance de la volonté

"Dieu demande les œuvres, il n'exige pas le sentiment…

Notons cependant qu'il y a peut-être une autre source d'illusion: on avait formé de grands projets, rêvé des vertus extraordinaires, caressé un idéal un peu chimérique, et l'on n'arrive pas à son but. On y perd quelques vains espoirs et un peu de son orgueil: loin de s'en attrister, on devrait bénir Dieu qui nous conserve dans l'humilité et nous ramène à la réalité… C'est surtout du côté des actes intérieurs et de l'oraison que l'impuissance peut se déclarer. Là encore elle n'est que relative. Il faut crier vers Dieu: Seigneur, conduisez-moi par telle voie qu'il vous plaît; faites que j'accomplisse votre volonté; je ne veux pas autre chose...

Il faudra nous tenir fermes à notre devoir, ne pas négliger l'oraison, mais supporter courageusement l'épreuve. Peut-être Dieu veut-il nous faire passer des voies communes aux voies mystiques. Alors il nous fera supprimer peu à peu les actes discursifs, méthodiques, compliqués et variés, pour nous acheminer vers une oraison de simple regard avec des actes plus courts et moins variés, ou dans un silence plein d'amour… Oh! que j'aime ces oraisons, durant lesquelles vous vous tenez devant Dieu comme une bête, insensible à tout, et accablée sous le poids de toutes sortes de tentations!... Soyez fidèle; en l'acceptant, vous trouverez un exercice très méritoire de patience, de soumission, d'humilité intérieure… Il n'est pas de sacrifices que Dieu accepte plus volontiers que cette entière donation d'un cœur brisé et anéanti; c'est vraiment l'holocauste d'agréable odeur."

La pauvreté spirituelle

"Des ténèbres, de l'insensibilité, de l'impuissance, peut-il sortir autre chose que la pauvreté spirituelle? En réalité cette dure épreuve est la source d'une grande richesse, solidement fondée sur l'obéissance et l'humilité, et bien gardée contre les ravages de l'amour-propre… Dieu nous gouverne à sa manière, et nous avions conçu la chose autrement; c'est de là que vient notre trouble; et, pour le dissiper, il importe, de mieux comprendre les vues de Dieu et d'y entrer pleinement… Il faut donc porter bien haut nos désirs d'avancement spirituel. Encore doivent-ils s'appuyer sur Dieu seul, et se régler sur son bon plaisir… et nous tenir en garde contre les inspirations de l'amour-propre.

Heureusement, Dieu nous vient en aide, au moyen de ces peines dont nous parlons. Il nous prête par elles un double secours, également nécessaire et précieux: il seconde notre désir d'avancement, en nous soutenant puissamment de sa grâce invisible; il nous préserve des ravages de l'amour-propre, en nous laissant fortement l'impression de notre pauvreté… et nous place sous la sauvegarde de l'humilité… C'est cette connaissance toujours plus claire de leur néant qui augmente l'humilité de$ Saints; mais cette humilité selon Dieu est constamment joyeuse et paisible.

S'agit-il des moyens de sanctification? Confions-nous en Dieu: il saura bien choisir, pour les âmes fidèles, non pas les plus glorieux ni les plus conformes à leur attente, mais ceux qui peuvent le mieux assurer leur avancement, surtout les affermir dans le détachement et l'humilité. Que voudrions-nous de plus?... Ce n'est alors qu'une pauvreté apparente; au fond, c'est être bien riche que d'être précisément ce que Dieu veut. Quant à l'avenir, il ne vous reste plus qu'à vous efforcer d'aimer la sainte abjection, le mépris et l'horreur de vous-mêmes, qui naissent de ce vif sentiment de votre pauvreté."

Le scrupule

"Le scrupule n'est pas la délicatesse de conscience, il en est seulement la contrefaçon... Le scrupule est fondé sur l'ignorance, l’erreur, ou un écart de jugement; c'est le fruit d'un esprit troublé: il exagère les obligations et les fautes, il en voit même où il n'y en a pas. Par contre, il lui arrive assez souvent de méconnaître celles qui sont réelles; on peut être scrupuleux sur un point jusqu'au ridicule, et large par ailleurs jusqu'à la malédification. Le scrupule est le fléau de la paix intérieure...

Les scrupuleux craignent Dieu, mais cette crainte fait leur supplice; ils l'aiment, mais cet amour n'est point pour eux une consolation; ils le servent, mais ils le servent en esclaves; ils sont accablés sous le poids de son joug, qui fait le soulagement et le repos du reste de ses enfants... Le scrupule est un des pires fléaux de la vie spirituelle, à des degrés divers cependant. Et d'abord, il empêche la prière. Tel, qui a la manie des retours sur lui-même, examine, examine encore, examine toujours; et, pendant ce temps-là, il n'adore pas, il ne remercie pas; a-t-il pensé même à faire un acte de contrition, à demander la grâce de se corriger? Il est trop occupé de soi pour avoir le loisir de parler à Dieu... Est-ce une vraie vertu, cette humilité qui bannit la confiance et dégénère en pusillanimité?... Non, non, le scrupule n'est pas la preuve de l'amour ardent, d'une conscience délicate. Est-ce un subtil amour-propre, un égoïsme spirituel, trop occupé de soi-même et pas assez de Dieu? Est-ce une bonne volonté sincère, mais qui s'égare? En tout cas, c'est une vraie maladie qui menace la vie spirituelle dans son existence, et qui en gêne terriblement l'exercice.

Et Dom Vital d'affirmer encore: "Le scrupule, si l'on y cède, est donc, avec du plus ou du moins, un vrai fléau de la vie spirituelle."

Alors, que faire? Les grands maîtres spirituels donnent la marche à suivre pour s'en débarrasser: "Tout d'abord supprimer les causes volontaires et surtout pratiquer l'obéissance aveugle... C'est une chose difficile: il priera donc avec instance, pour implorer la grâce de ne pas tenir à ses idées, mais d'obéir envers et contre son propre sentiment... Le scrupule, en effet, a des causes très diverses, mais il a souvent pour cause un tempérament mélancolique, un naturel craintif et soupçonneux, la faiblesse de tête, ou certains états de santé... Mais Dieu le permet, il veut même parfois s'en servir comme d'un moyen passager de sanctification... Il nous faudra combattre et patienter; puissions-nous le faire avec un abandon plein de confiance. Dom Vital conclut avec saint Alphonse: 'Pour terminer, dit saint Alphonse, je répète: Obéissez; obéissez; et, de grâce, cessez de considérer Dieu comme un cruel tyran. Sans doute il hait le péché; mais il ne peut haïr une âme qui déteste et pleure sincèrement ses fautes.'  Tu me cherches, disait-il à sainte Marguerite de Cortone; mais moi, sache-le bien, je te cherche encore plus que tu ne me cherches; et tes craintes t'empêchent d'avancer dans l'amour divin'...' 

Encore une fois, obéissez en tout à votre confesseur, ayez foi en l'obéissance. Dans toutes vos oraisons, demandez donc la grâce; la grande grâce d'obéir, et soyez sûrs qu'en obéissant, certainement vous vous sauverez, certainement vous vous sanctifierez."

          3-8-7- Les craintes diverses

"Rappelons tout d'abord que le droit à la paix se mesure sur la bonne volonté et que, pour avoir une paix profonde, on doit tenir sa volonté pleinement soumise à celle de Dieu, et prendre ses garanties par la prière et la vigilance.

1° Dieu ne trouble jamais une âme qui veut sincèrement aller à lui. Il l'avertit, il la reprend même avec force, mais il ne la trouble point; elle voit sa faute, elle s'en repent, elle la répare, le tout paisiblement. Si cette âme est troublée, son trouble vient donc toujours ou d'elle-même, ou du démon.

2° Toute pensée, toute crainte qui est vague, générale, sans objet fixe et déterminé, ne vient point de Dieu ni de la conscience, mais de l'imagination… Faisons donc taire nos craintes, et remettons-nous de tout à sa divine Providence… Certes, il y a la crainte du démon, mais Dieu est avec l'âme qui veille et qui prie.

Parfois, Dieu permet de petites chutes pour notre plus grand bien... Le divin Esprit nous fait comprendre la nécessité des tentations. Elles sont comparées à la fournaise, où l'argile acquiert sa fermeté et l'or son éclat... Il est vrai que les tentations ne viennent jamais de Dieu, mais n'est-ce pas toujours lui qui les permet pour notre bien?... Et lors même qu'il vous arriverait de tomber dans quelques fautes, le dommage qu'elles vous causeront sera facile à réparer. Il ne faut pas confondre la tentation avec la faute.

Quand la tentation n'est pas forte, on sent bien que, loin d'y donner son consentement, on le refuse; il n'en est pas de même lorsque Dieu permet que la tentation devienne violente; alors, à cause des grandes agitations involontaires dans la partie inférieure, la supérieure a bien de la peine à discerner ses propres mouvements, et elle demeure dans de grandes craintes et perplexités d'avoir consenti. Il n'en faut pas davantage pour jeter les bonnes âmes dans des peines et des remords effroyables, que Dieu permet pour éprouver leur fidélité.

La crainte d'être peut-être dans l'inimitié de Dieu est une peine extrêmement dure pour les âmes aimantes. Mais il arrive que Dieu veut les y maintenir pour les purifier en les crucifiant."

          3-8-8-Les différents aspects de la contemplation mystique

Dom Vital poursuit ses enseignements sur l'oraison et la contemplation mystiques. Il écrit: "La contemplation sera toujours une oraison de simple regard amoureux sur Dieu et sur les choses de Dieu. Son essence tient tout entière dans ces deux mots: elle regarde et elle aime.  Mais il y a d'abord une époque de transition, où tantôt l'on médite et tantôt l'on contemple. Il y a aussi la contemplation active et la passive: dans la première, tout se passe comme si l'âme quittait le discours et simplifiait ses affections par son libre choix; dans la seconde, elle constate avec évidence que la lumière et l'amour ne viennent pas de ses efforts; elle les reçoit, c'est Dieu qui les verse. Or, il les répand comme il veut: il donnera plus de lumière que d'amour, et l'oraison sera chérubique; il infusera plus d'amour que de lumière, et l'oraison sera séraphique...

Arrêtons-nous à considérer de plus près quelques aspects de la contemplation mystique: la contemplation sera quelquefois savoureuse, elle sera bien plus souvent aride ou sans grande consolation... Ou bien, l'amour et la joie vont à un tel excès que l'âme ne peut plus les contenir; éperdue d'amour et de bonheur, ivre de Dieu, elle éclate en pieux transports, elle s'abandonne aux élans de sa tendresse, à l'impétuosité de son cœur; elle déborde en un flot de sentiments ardents, de paroles délirantes, de saintes folies; mais c'est le secret du Roi qu'elle essaie de cacher à tout regard indiscret. Or ce n'est pas une fois en passant que Dieu s'abaisse vers notre petitesse et nous élève à ces divines privautés. C'est à maintes et maintes reprises, et longtemps à la fois, qu'il prend cette âme dans ses bras, qu'il la caresse sur ses genoux, qu'il la presse sur son cœur, comme un enfant d'amour... Mais, surtout, qu'elle n'oublie jamais de chercher le Dieu des consolations plutôt que les consolations de Dieu, et de s'enfoncer dans le sentiment de sa misère à mesure que Dieu l'élève par sa miséricorde. Rarement, l'action mystique atteindra ce maximum d'intensité; le plus souvent, elle demeurera moyenne ou faible; et l'oraison se passera dans un état qui n'est ni la consolation ni la sécheresse, ou même dans une monotone et désolante aridité.

Pourquoi ces continuelles variations? Parce que l'âme n'est pas encore purifiée à fond, ni suffisamment dégagée des sens... Peut-être l'orgueil et le besoin de jouir y trouveraient-ils leur aliment le plus délicat, et le vieil homme n'achèverait pas de mourir. Mais Dieu va le réduire par la diète, au besoin par la famine. Il ôte à cette âme si chère ses méditations accoutumées, l'abondance des pensées, la variété des affections, la douceur des caresses, divines. Il lui donne, en échange, un peu de contemplation, mais une contemplation aride et purifiante, où il verse la lumière et l'amour goutte à goutte, avec une crucifiante parcimonie... Il en verse assez pour que l'âme se tourne vers Dieu, qu'elle le cherche et ne se plaise qu'auprès de lui. Il en verse trop peu pour qu'elle le trouve dans un délicieux sentiment de possession. C'est une vraie contemplation mystique, mais elle se passe dans une recherche anxieuse, un besoin douloureux, une faim inassouvie. Et, pour qu'elle achève de mourir à soi-même, il lui réserve la nuit de l'esprt, beaucoup plus pénible encore... L'âme, alors, devient petite à ses propres yeux... elle apprend à s'en passer, pour servir le bon Maître avec désintéressement... Il y a donc là une mine d'or à exploiter, pour la purification de l'âme et le progrès des vertus, pourvu qu'on persévère avec courage dans la prière, et qu'on ne se laisse pas déconcerter par l'épreuve.

En conséquence, n'est-il pas plus sage de remettre le choix entre les mains de Dieu, et de nous tenir prêts à faire notre devoir, en acceptant d'avance sa décision, quelle qu'elle soit? Les saints eux-mêmes n'ont pas tous marché par la même voie d'oraison; mais tous ont pratiqué cet abandon filial, et suivi docilement l'action de la grâce... Sainte Jeanne de Chantal avait une oraison passive de simple remise en Dieu, de total abandon, un 'fiat voluntas tua' indiscontinué... C'est une bonne oraison, que de se tenir en la volonté de Dieu et en son bon plaisir. Notre-Seigneur dit un jour à la bienheureuse Marguerite-Marie: 'Sache, ma fille, que l'oraison de soumission et de sacrifice m'est plus agréable que la contemplation'.

Ce qui précède s'applique surtout à la contemplation obscure et générale. Il y en a une autre qui est distincte et particulière, et qui s'exerce spécialement dans les visions, révélations, paroles intérieures, etc. C'est là surtout qu'il faut pratiquer la sainte indifférence, en désirant même que Dieu nous conduise par une autre voie. Ces sortes de faveurs ne supposent pas la sainteté... Beaucoup de saints, ne semblent pas avoir été favorisés de ces grâces. Cependant, de nos jours encore, Dieu les a prodiguées à Gemma Galgani et à nombre d'autres, comme: Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, Sœur Elisabeth de la Trinité, Sœur Céline de la Présentation... On aurait donc tort de rejeter toutes les grâces de ce genre par système et de parti pris; en supposant que le Saint-Esprit voulût nous conduire à la sainteté par là, ce serait lui fermer la voie.

Mais s'il y a de ces faveurs qui sont bonnes et excellentes parce qu'elles viennent de Dieu, Il y a des phénomènes analogues qui seraient nuisibles, comme étant un artifice du démon ou un jeu de l'imagination... la moindre porte ouverte suffit au démon pour nous tendre mille pièges... Qui ne sait avec quelle insistance saint Jean de la Croix porte ses lecteurs à se défier des visions, révélations et paroles intérieures, à y résister, à s'en dépouiller?... Mais il faut se garder de trop contraindre et d'inquiéter ces personnes... Cependant, il ne convient pas de demander cette voie ni de la désirer. Sainte Thérèse complète cette pensée en portant l'âme au saint abandon: Il y a une étrange témérité à vouloir soi-même choisir son chemin sans savoir s'il est le plus sûr, au lieu de s'abandonner à la conduite de Notre-Seigneur qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons... Soyez donc prudents: ne méprisez pas les prophéties; examinez bien toutes choses, gardez (seulement) ce qui est bon."

          3-8-9- Le "laisser faire Dieu" dans les voies mystiques

Dom Vital, discrètement, corrige de nouveau le problème du quiétisme:  "'Laisser faire Dieu' est une expression très en faveur de nos jours. Cependant cette formule ne répond pas à tous nos devoirs, ni en l'une, ni en l'autre. Ce n'est donc pas un pur 'laisser faire Dieu'.

Parlons d'abord que de l'oraison, et prenons pour exemple la méditation. Dieu travaille en nous et avec nous; mais il s'accommode à notre manière humaine d'opérer, et il demeure caché... Les conditions changent quand on entre dans les voies mystiques. Dieu prend alors, quand il lui plaît, l'initiative et la conduite de notre oraison... Il lie l'imagination, la mémoire et l'entendement, pour empêcher les considérations développées, les affections méthodiques et discursives, variées et compliquées, et pour nous former peu à peu à une simple attention amoureuse. Il produit lui-même la lumière et l'amour; il les verse à flots, avec mesure ou goutte à goutte; il les renforce ou les diminue, comme il veut... Il leur donne pour objet ses divins attributs, la Passion, l'Enfance de Notre-Seigneur, ou tel autre sujet qu'il lui plaît. Il provoque en nous un silence admiratif, des transports amoureux, des colloques paisibles; ou même il nous réduit à la pénible aridité.

En un mot, la quiétude est un mélange de passif et d'actif, ou, comme parle sainte Thérèse, 'le naturel s'y trouve mêlé à ce qui est surnaturel'; et, par suite, il y aura lieu tout à la fois au 'laisser faire Dieu' et à notre activité personnelle... Ce 'laisser faire Dieu', est-il besoin de le dire? n'est pas l'état purement passif d'un champ qui reçoit, avec une égale inertie, la rosée du ciel ou les rayons du soleil. C'est l'attitude d'une âme, intelligente et libre, qui, comprenant le bienfait divin, se présente tout entière pour le recevoir et n'en rien perdre.

Quand une âme est entre les mains de Dieu, le meilleur moyen d'abréger les épreuves est de se soumettre sans plaintes, sans récriminations, sans inquiétude. Bien loin de nous tenir purement passifs, faisons confiance à Dieu, notre meilleur ami, notre Père infiniment sage et bon... Cette dernière réflexion nous amène â dire que, comme les âmes peuvent être mues divinement dans l'oraison, elles peuvent l'être aussi dans l'action... Dans la voie commune, la grâce demeure secrète, même pour celui qui la reçoit. Elle nous laisse l'initiative, le choix dans les choses libres, la délibération, la détermination, l'exécution. Au fond, c'est bien du Saint-Esprit que tout procède, rien de surnaturel n'étant possible sans qu'il nous en suggère la pensée, et qu'il nous aide à le vouloir et à le faire. Mais il se cache, et s'adapte à nos procédés naturels, en sorte que tout paraît venir de nos efforts...

Au contraire, dans l'action mystique, comme dans l'oraison mystique, l'action de Dieu se fait sentir et devient pour ainsi dire manifeste... Quand une âme est fréquemment favorisée de ces influences mystiques, on traduit cela en disant qu'elle est sous la conduite du Saint-Esprit. La glorieuse Mère de Dieu n'eut jamais dans l'esprit le souvenir d'aucune créature propre à la distraire, de Dieu et à la diriger dans sa conduite. Tous ses mouvements furent toujours produits par le Saint-Esprit...

'Y a-t-il ou y a-t-il eu un très petit nombre d'âmes d'élite mues par Dieu. de cette manière à chaque instant'? Bossuet 'laisse la chose au jugement de Dieu, et, sans avouer de pareils états, il dit seulement, dans la pratique, qu'il n'y a rien de si dangereux ni de si sujet à illusion, que de conduire les âmes comme si elles y étaient arrivées, et qu'en tout cas ce n'est point dans ces préventions que consiste la perfection du christianisme'... À l'occasion de ces états passifs, Bossuet signale deux excès opposés: celui des Quiétistes qui rendaient cette passivité perpétuelle, fort commune, et nécessaire du moins pour la perfection, et celui qui consiste à prendre pour des rêveries suspectes tous 'ces états où certaines âmes d'élite reçoivent passivement des impressions divines, si hautes et si inconnues, qu'on en peut à peine comprendre l'admirable simplicité.'

'Il n'est pas permis à un chrétien, dit Bossuet, sous prétexte d'oraison passive ou autre extraordinaire, d'attendre dans la conduite de la vie, tant au spirituel qu'au temporel, que Dieu le détermine à chaque action par voie et inspiration particulière; et le contraire induit à tenter Dieu, à illusion et à nonchalance'.

Dom Vital poursuit: Mais, en ces matières si délicates, il faut craindre les illusions. Notre vie mystique devra donc être soumise à un sérieux contrôle, d'après les règles du discernement des esprits. Il faut imiter sainte Thérèse: ce qu'elle a toujours désiré le plus a été d'acquérir des vertus... Comme il est difficile d'être bon juge en sa propre cause, c'est le cas, ou jamais, de recourir à un directeur expérimenté."

          3-8-10-Les âmes victimes

Dom Vital aborde maintenant un sujet délicat: en effet, certaines âmes décident d'aller encore plus loin dans l'abandon et de faire l’offrande d'elles-mêmes comme victimes: c'est ce qu'on appelle le vœu de victime… Dom Vital écrit: "Le fondement de cette offrande est la Communion des Saints, spécialement la réversibilité des satisfactions du juste au profit du coupable. C'est aussi le mystère de la Rédemption par la souffrance." Et il donne les précisions suivantes:

"S'il en faut croire les révélations privées, Notre-Seigneur a besoin de victimes, et de victimes fortes; il cherche des âmes qui, par leurs souffrances et leurs tribulations, expient pour les pécheurs et, les ingrats...

Pie IX suggérait à un Supérieur général d'Ordre d'inviter les âmes généreuses à s'offrir à Dieu en victimes d'expiation. Léon XIII, dans l'Encyclique adressée à la France en 1884, exhorte “ ceux surtout qui vivent dans les monastères à s'efforcer d'apaiser la colère de Dieu, par une humble prière, la pénitence volontaire, et l'offrande d'eux-mêmes”. Pie X a loué hautement 'l'Association Sacerdotale'; il a vu avec bonheur que 'beaucoup de ses membres s'offrent à Dieu secrètement, pour être immolés comme des victimes d'expiation, spécialement pour les âmes consacrées, dans ces temps malheureux où l'expiation est si nécessaire;'  il a enrichi de nombreuses indulgences 'ce grand office de la piété chrétienne.' C'est, en effet, une très haute façon d'exercer le saint amour de Dieu et du prochain.

La vraie place d'une victime, c'est au Calvaire avec Jésus et non pas dans les douceurs de l'amour... Les âmes consolatrices, les âmes réparatrices sont victimes avec la grande Victime du Calvaire... Heureux cent fois celui qui livre tout! Mais qu'il compte sur de grands travaux et sur des immolations singulières. La preuve de ce fait éclate à chaque page dans la vie des âmes victimes.

Nous avons vu, à plusieurs reprises, que le Saint Abandon était la conformité de sa volonté propre au bon plaisir divin, "mais une conformité née de l'amour et portée à un degré élevé." À peine "la volonté de Dieu s'est-elle manifestée, par l'évènement, que l'âme-victime acquiesce avec amour; ce n'est pas une machine qui se laisse mouvoir, elle déploie tout ce qu'elle a d'intelligence et de volonté, pour s'adapter et s'uniformer au bon plaisir divin et pour en tirer plein profit."

Important

L'âme dit à Dieu: "La seule chose que je veux, c'est de vous laisser me conduire à votre gré et d'acquiescer avec amour à votre bon plaisir." Et Dom Vital ajoute: "Cette oblation, si elle n'est pas encore 1'offrande en victime, s'en rapproche beaucoup; ce n'est plus l'abandon de saint François de Sales. On ne peut la permettre qu'avec prudence."

Voici, selon Dom Vital,  les différences entre l'offrande et l'abandon: Le simple abandon, pour toutes les choses qui dépendent de la Providence et non pas de nous, se tient dans une sainte indifférence, et il attend le bon plaisir de Dieu… L'abandon ne renferme ni orgueil, ni témérité, ni illusion; il est plein de prudence et d'humilité… Au contraire, la prudence et l'humilité veulent qu'on ne s'offre pas en victime, et surtout qu'on ne demande point la souffrance, à moins d'un appel divin dûment constaté."

S'adressant aux religieux Dom Vital ajoute: "Quant au saint abandon, toute âme intérieure a mille occasions de le mettre en pratique, un religieux en aura souvent besoin dans la vie de communauté." Toutefois il ne craint pas de préciser: "Lorsque le Saint-Esprit lui-même attire une âme à s'offrir en victime, pourvu qu'elle agisse avec la permission et sous le contrôle des représentants de Dieu, et qu'elle demeure avant tout zélée pour ses devoirs journaliers, on ne peut lui objecter ni la témérité ni l'illusion, puisqu'elle obéit à un appel divin. Elle doit s'attendre à de terribles épreuves. Elle en aura le mérite, et Dieu sera avec elle."

3-9-Excellence du Saint Abandon

"Ce qui fait l'excellence du saint abandon, écrit Dom Vital, c'est l'incomparable efficacité qu'il possède, pour ôter les obstacles à la grâce, pour faire pratiquer dans la perfection les plus hautes vertus, et pour établir le règne absolu de Dieu sur nos volontés... Nous parlons ici de la conformité parfaite, confiante et filiale, que produit le saint amour...

La plus haute école qui existe dans le monde, c'est celle où l'on enseigne la science d'un parfait abandon de soi-même; c'est-à-dire où l'on apprend à l'homme à se renoncer tellement que, dans toutes les circonstances où le bon plaisir divin se manifeste, l'homme ne s'applique qu'à demeurer toujours calme et égal, en se renonçant dans la mesure possible à l'infirmité humaine. Il doit arriver à ne voir que la gloire et l'honneur de Dieu, à être vis-à-vis de Dieu comme l'aimable Jésus a été vis-à-vis de son Père céleste...

Nous savons, en principe, que le mal consiste dans la recherche désordonnée de nous-mêmes, et, par conséquent, dans l'orgueil et la sensualité qui en résument les formes si variées. Mais le mal une fois connu, il nous arrive aussi de ne pas savoir y porter remède... Finalement, avec l'orgueil, le grand mal est le jugement propre et la volonté propre; il n'y a péché ni imperfection qui ne vienne de cette source empoisonnée... Le bienheureux Suso priait: 'Ah! Seigneur, montrez-moi mes peines à l'avance, afin que je les connaisse'... Et Dieu de lui répondre: 'Non, il est préférable que tu ne saches rien'. En effet, il veut nous tenir dans la disposition constante d'incliner notre jugement, d'immoler notre volonté... Dieu ne fait rien au hasard; comme un vrai Sauveur, comme un médecin aussi ferme que sage et discret, il porte le fer et le feu, tantôt ici, tantôt là, partout où son œil exercé voit des fautes à expier, des défauts à corriger, un point faible à fortifier...

Voilà pourquoi certaines âmes se trouvent réduites à être presque continuellement ce qu'elles n'auraient pas voulu être, tantôt dans de profondes ténèbres au moment de l'oraison... C'est donc le saint abandon qui achèvera de purifier notre âme et de la détacher, on aurait vite fait de bannir le saint abandon. Alors celui-ci vient joindre son action puissante à celle de l'obéissance; il répond d'ailleurs à nos besoins plus personnels. Il amène ainsi notre pénitence à sa dernière perfection... car il y a des choses qu'on n'apprend guère sans avoir passé maintes et maintes fois par l'épreuve, par l'abandon de tout ce que nous sommes et de tous nos intérêts au bon plaisir divin. N'est-ce pas avoir une foi bien grande en la justice, en la sainteté de Dieu, qu'il nous suffise, en tout ce qui nous arrive, d'un simple souvenir que telle est sa volonté, pour qu'au même moment nous disions Amen sur tous ses décrets ?...

Pas de plus grande et de plus vive foi que de croire que Dieu fait toujours admirablement nos affaires, lorsqu'il semble nous détruire et nous anéantir, lorsqu'il renverse nos meilleurs desseins, qu'il nous expose à la calomnie, qu'il obscurcit toutes nos lumières dans l'oraison, qu'il dessèche nos sensibilités et nos ferveurs par les aridités et les sécheresses... Il détruit l'attache à nos joies par les tristesses, à l'estime par les humiliations et les mépris, aux goûts et aux sensibilités par les aridités et les sécheresses, aux lumières dans l'oraison par les obscurités et les ténèbres; il travaille à ruiner le trop grand empressement pour la perfection par des insuccès crucifiants, la trop grande activité par les impuissances où il nous réduit parfois, la propre volonté jusque dans l'affaire du salut par les incertitudes où il nous met sur ce sujet. S'il y a une voie où l'on exerce une foi vive, une confiance à toute épreuve, c'est donc bien celle de l'abandon à la divine volonté...

C'est donc le saint abandon qui achève de faire le vide en notre âme. L'amour divin s'y précipite à mesure; et, ne trouvant plus d'obstacle, il la remplit, il la gouverne, il la transforme, il y règne en Maître. Non seulement, le saint abandon prépare les voies à l'amour divin, il est lui-même l'acte d'amour le plus parfait qu'une âme puisse produire envers Dieu, il vaut plus que mille jeûnes et disciplines...

'Vous ayant donné ma volonté, je n'ai plus rien à vous offrir'. Ainsi parlait saint Alphonse. Ne peut-on pas dire que l'amour des saints est entièrement dégagé de tout propre intérêt, puisqu'ils se mettent en état de victimes, consentant que Dieu les détruise à tout moment, et qu'il fasse un sacrifice continuel de leur volonté à la sienne?...

L'abandonnement est la vertu des vertus; c'est la crème de la charité, l'odeur de l'humilité, le mérite, ce semble, de la patience, et le fruit de la persévérance: grande est cette vertu, et seule digne d'être pratiquée des plus chers enfants de Dieu... Cette union ici-bas, c'est bien l'union de l'esprit par la foi, l'union du cœur par l'amour; c'est surtout l'union de la volonté par la conformité à la volonté divine... Nos volontés n'ont de perfection et de sainteté que par leur conformité à celle de Dieu.

La Très Sainte Vierge n'a été la plus parfaite entre tous les Saints que parce qu'elle a été toujours plus parfaitement unie à la volonté de Dieu. Si donc nous voulons gravir les sommets de la vie intérieure, la meilleure route est celle du saint abandon; nulle autre ne saurait nous conduire aussi vite ni aussi loin...

3-10-Les fruits du Saint Abandon

          3-10-1-La paix et la joie

Dans les livres saints Notre Seigneur se fait appeler 'le Dieu de la paix'. Dom Vital donne des précisions: "Notre doux Sauveur, à peine né, fait chanter par ses anges: 'Gloire à Dieu au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne Volonté'. Maintes fois quand il se présente à ses disciples après sa résurrection, il les salue de ce touchant souhait: 'La paix soit avec vous.' La véritable paix est donc pour les hommes de bonne volonté. Pourtant, le Père Grou dit: 'La paix des âmes dévotes, mais qui ne sont pas pleinement abandonnées à Dieu, est bien faible, bien chancelante, bien troublée, soit par le scrupule de la conscience, soit par la terreur des jugements de Dieu, soit par les divers accidents de la vie. Quand est-ce donc qu'une paix intime, solide, et pour ainsi dire inaltérable, prend racine dans une âme? Du moment qu'elle se donne tout à fait à Dieu… à mesure que l'âme se détache de toutes choses et s'attache à la seule volonté de Dieu… C'est une première récompense de nos travaux, une force qui nous soutient dans l'épreuve, un indice de notre état d'avancement...' Vraiment, le comble de la paix et le comble de la 'perfection vont de pair et sont inséparables. Dieu ne permet rien que pour le plus grand bien de notre âme; et tant que nous demeurons unis, par la foi, la confiance et l'amour, à la seule volonté divine, il n'y a personne au monde qui puisse nous nuire'…

Il y aura donc deux sortes de paix: l'une sensible, douce et savoureuse; celle-là ne dépend pas de nous; d'ailleurs elle n'est pas nécessaire, elle offre même une secrète pâture à l’amour-propre. Il y en a une autre qui est presque insensible; elle réside au plus intime de l'âme, en la fine pointe de l'esprit. D'ordinaire, elle est sèche et sans goût, on peut l'avoir même au milieu des pires tribulations. Purement spirituelle, elle est moins sujette aux recherches de l'amour-propre, et laisse le champ plus libre à l'action de la grâce… Tant que notre volonté lui demeure fidèle, il est près de nous, amoureusement occupé de nous guérir et de nous rendre meilleurs; pendant qu'il nous détache et nous humilie, il nous soutient de sa force invisible, il nous aidera jusqu'au bout, si nous voulons prier et lutter.

En toutes les épreuves, comme tentations, maladies, sécheresses, contrariétés, humiliations, mépris, persécutions, etc... le grand moyen de conserver la paix, c'est une humble et amoureuse soumission au bon plaisir de Dieu. 'Oh! que je souhaiterais, dit le Père de Caussade, que vous eussiez plus de confiance en Dieu, plus d'abandon à sa sage et divine Providence!' Il faut aspirer à ce filial abandon, le demander à Dieu, et en faire des actes. Tâchons, même d'en venir jusqu'à aimer nos croix, puisque c'est Dieu qui nous les a taillées, et qui les taille encore chaque jour. Laissons-le faire: lui seul connaît ce qui convient à chacun. Si nous demeurons ainsi fermes, soumis et humiliés sous toutes les croix de Dieu, nous y trouverons enfin (s'il juge bon) le repos de nos âmes. C'est alors que nous goûterons une paix inébranlable, lorsque, par notre docilité, nous aurons mérité que Dieu nous fasse sentir l'onction toute divine attachée à la croix, depuis que Jésus-Christ y est mort pour nous. Il faut ne vouloir précisément que ce que Dieu veut, à toute heure, pour toutes choses: voilà le plus sûr, le plus court, et l'unique chemin de la perfection. Tout le reste est suspect d'illusion, d’orgueil et d'amour-propre.

Le saint abandon apporte non seulement une paix profonde, et aussi la joie intérieure, qui est le vrai bonheur ici-bas. L'abandon produit la paix, une paix profonde, parfaite, et (pour ainsi dire) imperturbable... Le trouble vient uniquement de la volonté propre et de l'opposition qu'elle fait à Dieu. C'est elle qui cause tant d'agitations et d'inquiétudes; l'abandon les rend impossibles... Nous ne pouvons fuir la tribulation, la croix nous poursuivra; partout. Mais le saint abandon nous apprend la grande science de la vie et l'art d'être heureux en ce monde, qui consiste à savoir souffrir...

Voulez-vous un secret pour être constamment joyeux? Je dis un secret; car tout le monde veut la joie, et combien peu la trouvent! Eh bien! le meilleur secret pour y parvenir et s’y maintenir, un secret vraiment infaillible, c'est le Saint abandon... Il se fait, en l'âme abandonnée, je ne sais quelle effusion de cette joie divine; car le fond de son abandon, c'est justement l'approbation aimante qu'elle donne à tout ce que Dieu fait et veut, et la complaisance qu'elle prend en tous ses bons plaisirs... La croix est le don que Dieu fait à ses amis. Il faut demander l'amour des croix, alors elles deviennent douces. Et Dom Vital de confier: J'en ai fait l'expérience pendant quatre ou cinq ans. J'ai été bien calomnié, bien contredit, bien bousculé. Oh! j'avais des croix, j'en avais presque plus que je n'en pouvais porter! Je me mis à demander l'amour des croix; alors je fus heureux. Je me dis: Vraiment, il n'y a de bonheur que là! Il ne faut jamais regarder d'où viennent les croix: elles viennent de Dieu...

Dom Vital cite maintenant le fameux Dialogue du théologien et du mendiant de Tauler. Un théologien souhaitait une bonne journée à un mendiant. Le mendiant lui répondit: "Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu un mauvais jour. Que Dieu vous rende heureux, reprend le Maître. Et le pauvre de lui repartir: Mais je n'ai jamais été malheureux. Dieu vous bénisse, répliqua le théologien; mais parlez plus clairement, car je ne comprends pas ce que vous dites. Je le ferai volontiers, dit le pauvre. Vous m'avez souhaité d'avoir un bon jour, je vous ai répondu que je ne me souviens pas d’en avoir jamais eu un mauvais; en effet, quand la faim me presse, je loue Dieu; si je souffre du froid, si la grêle, la neige ou la pluie tombent, si le temps est au calme ou à la tempête, je loue Dieu; lorsque je suis dans le besoin, dans les rebuts et les mépris, je loue Dieu encore; et, par suite, il ne m'arrive jamais un mauvais jour. Vous m'avez souhaité ensuite une bonne et heureuse vie, et je vous ai répondu que je n'avais jamais été malheureux; et cela est vrai, parce que je sais vivre avec Dieu, et je suis certain que tout ce qu'il fait ne peut être que très bon. C'est pourquoi, quelque chose que je reçoive de Dieu, ou qu'Il permette que je reçoive d'ailleurs, prospérité ou adversité, douceur ou amertume, je le regarde comme une heureuse fortune, et je l'accepte avec joie de sa main. Du reste, je suis bien décidé à ne m'attacher qu'à la seule volonté de Dieu, et j'ai tellement fondu ma volonté dans la sienne, que tout ce qu'il veut, je le veux aussi. En conséquence, je n'ai jamais été malheureux..."

          3-10-2-La crainte de Dieu

Dom Vital n'hésite pas à écrire: "Nous commettons, hélas! des fautes trop réelles. Il arrive, que Dieu lui-même imprime dans nos âmes un très vif sentiment de nos péchés, de nos misères, de son infinie sainteté, de ses justes jugements... Et cependant le Dieu saint et jaloux la plonge et la replonge dans le bain de l'amour repentant, pour qu'elle s'y lave et s'y guérisse encore; il faut être si pur pour entrer dans l'intimité du divin Maître! Mais pourtant, il reste des tendances défectueuses qu'on ne voyait pas... Tristes restes de l'amour-propre, mal d'autant plus funeste qu'il est très habile à se dissimuler, et même à se faire aimer...

Alors, Dieu va nous soumettre il un régime de souffrances et d'humiliations intérieures, choisies et dosées avec une sagesse impeccable. Il emploiera largement les obscurités de l'esprit, l'insensibilité du. cœur, les impuissances de la volonté, et même, au besoin, les tentations les plus humiliantes... On commence enfin à se connaître, et à connaître Dieu. L'âme éprouve le besoin de se jeter, tremblante et pleine de repentir, aux pieds du Dieu trois fois saint, avec quelle franchise elle reconnaît ses fautes... Ce travail mystérieux de la Providence est donc un purgatoire anticipé, douloureux mais souverainement salutaire.

Dieu veut aussi nous élever à la plus haute humilité. Sublimité de vertu rare et infiniment désirable! Notre bienheureux Père saint Benoît nous assure qu'elle nous mènerait vite à ce parfait amour qui bannit la crainte, à ce bienheureux état où, toutes les vertus nous étant devenues familières, on les pratique comme naturellement dans la joie du Saint-Esprit. Mais il y a douze degrés à gravir...

Voilà pourquoi les Saints, dans la consommation de leur vertu, se croyaient l'opprobre des hommes, la balayure du monde, des instruments propres à gâter l'œuvre de Dieu, des pécheurs capables d'attirer les fléaux du Ciel... On se fait tout petit, comme d'instinct, sous le regard de Dieu; on sent le besoin de ne s'appuyer que sur son infinie bonté; de se jeter à corps perdu dans l'abîme de sa miséricorde qui surpasse de si loin l'abîme de nos misères. C'est le triomphe de l'humilité... Dieu veut, en effet, nous conduire à cette confiance parfaitement pure, et pour ainsi dire héroïque. C'est une surabondance de foi, de confiance et d'amour, qu'il faut alors pour dire à Dieu malgré nos alarmes: Tout ce que j'ai de plus cher, c'est à vous seul que je le confie.

Jamais abandon ne procura à  Dieu plus d'honneur et de joie. Au fond, le manque de confiance, et le découragement qu'il inspire, sont le grand obstacle aux desseins de Dieu; ils sont même l'unique danger, mais un danger redoutable, car ils pourraient nous précipiter dans l'abîme du désespoir. Ces grandes épreuves nous conservent la paix de l'âme, le calme de l'esprit, la force de la volonté... Nous veillerons, avec un soin jaloux, à nous tenir fermement établis dans la confiance et l'abandon, soit que Dieu répande en nous ces pieux sentiments, soit qu'il nous laisse, avec sa grâce, le soin de les produire et de les conserver. Nous serons d'autant plus riches que nous nous croirons plus pauvres,

Le Père de Caussade ajoute ailleurs: 'Vous tremblez pour votre état, et moi j'en bénis Dieu pour vous. Je ne vous souhaite qu'un seul changement: c'est qu'à votre anéantissement se joignent la paix, la soumission, la confiance et l'abandon. Après cela, je ne craindrai rien pour vous.'"

          3-10-3-Les progrès dans la contemplation et dans la vertu

Ne sommes-nous pas fondés à penser que nos communications avec Dieu, en s'élevant, nous apporteraient un surcroît de lumière et de force, qu'elles resserreraient l'union d'amour, et rendraient plus parfait l'exercice des vertus? Mais ce désir a besoin d'être tempéré par un filial abandon. Ce désir a besoin d'être tempéré par un filial abandon... Dieu reste le Maître, il nous laisse ignorer ses intentions, ou plutôt il les cache avec soin... Par ailleurs, ce désir doit être humble et vigilant. Saint François de Sales nous dit: 'Soyons donc attentifs, Théotime, à notre avancement en l'amour que nous devons à Dieu; car celui qu'il nous porte ne nous manquera jamais'.

Cette doctrine est très encourageante; mais elle nous montre bien nos responsabilités... La foi s'éclairera, toutes les vertus grandiront; on profitera spécialement dans l'amour, la confiance et l'abandon. Que faut-il de plus?...

C'est à ses fruits, et non pas à ses fleurs, qu'il faut juger l'amour; les œuvres en sont la preuve, elles en donnent la vraie mesure. L'amour solide et profond est celui qui unit fortement notre volonté à celle de Dieu; il est parfait, quand il nous amène à n'avoir plus qu'un même vouloir et non-vouloir avec Dieu, ce qui suppose le détachement de toutes choses et la mort à soi-même. Ce qui importe, c'est l'union active, c'est-à-dire la parfaite conformité à la volonté de Dieu, en laquelle, consiste la vraie union de l'âme avec Dieu... Nous devons uniquement désirer et uniquement demander que Dieu fasse en nous sa volonté. Voilà toute la sainteté...

Dès lors, on demandera la parfaite conformité, le saint abandon, et lui seul, d'une manière absolue. Quant au choix des voies et moyens, il appartient à Dieu de le faire à son gré. Cependant, il est très permis de désirer les oraisons mystiques et d'en demander le progrès, si tel est le bon plaisir divin... Mais, ce n'est que l'un des chemins, et non pas le terme. Notre vrai trésor est une humilité profonde, une grande mortification, et une obéissance qui, voyant Dieu même dans le Supérieur, se soumet à tout ce qu'il commande…

Sainte Thérèse, saint Philippe et saint Alphonse connaissaient, par une longue expérience personnelle, le prix inestimable de l'union pleine et de l'extase. Mais ils voulaient mettre en garde contre les illusions possibles; et la plus funeste, assurément, serait de prendre ces sortes de faveurs pour la sainteté même; elles sont des grâces très précieuses, quand elles viennent de Dieu."

          3-10-4-L'intimité avec Dieu

Dom Vital écrit: "Le premier fruit de l'abandon, fruit aussi nourrissant que savoureux, c'est une délicieuse intimité avec Dieu, dans une confiance pleine d'humilité. Dieu n'est-il pas notre Père des Cieux et la bonté même?... Le Verbe incarné a daigné nous aimer plus que sa vie...  Oui, vraiment, Dieu est Amour. Quand il est avec ses enfants, il oublie volontiers sa grandeur et notre petitesse, il n'y a plus que le Père, et il se fait tout petit avec les plus petits, parce qu'il les aime... Des paroles plus douces que le miel s'échappent des deux cœurs; l'un et l'autre se jettent des regards d'une douceur infinie, signes de leur commune tendresse. Et ceux que Dieu aime, il les traite en amis, non pas en serviteurs. L'âme sent qu'elle aime Dieu et qu'elle l'aime avec ardeur; dès lors, elle ne doute pas qu'elle n'en soit aussi fortement aimée. Son unique application n'est-elle pas de chercher sans cesse et de tout son cœur les moyens de plaire à Dieu?... Mais pour qui cette délicieuse intimité? Pour l'âme aimante et soumise. 'J'aime ceux qui m'aiment', nous dit la divine Sagesse. 'Quiconque fera la volonté de mon Père qui est aux Cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur et ma mère'. L'obéissance et l'abandon nous donnent, en effet, un air de famille avec Celui qui s'est fait obéissant jusqu'à la 'mort, et à la mort de la croix. Sa très sainte Mère fui ressemble et lui est chère au premier chef, non seulement parce que ses entrailles l'ont porté, mais bien plus encore parce que, mieux que personne, elle a: écouté la divine parole et l'a mise en pratique...

Qui ne serait ému, en lisant les délicieuses visites que le Très Saint Enfant-Jésus aurait faites à une humble religieuse, avec un ravissant abandon? À cette paternelle affection de la part de Dieu, répond de la part de l'âme une confiance pleine d'humilité.... Mais que devient l'humilité dans ce cœur à cœur si confiant? Tantôt l'âme donne libre cours à sa tendresse; puis, confuse de sa hardiesse, elle adore profondément le Dieu de son cœur, elle lui fait mille protestations d'humble et amoureuse soumission; elle s'enfonce dans le sentiment de sa misère et de son néant... Elle cherchait sa voie pour parvenir à la sainteté; elle la trouva dans ces paroles de la divine Sagesse: 'Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi'. Ce fut un trait de lumière: elle se fera toute petite, dans le sentiment de sa faiblesse et de son néant; elle demeurera toute petite; son ambition sera de passer inaperçue, d'être oubliée..."

          3-10-5-La simplicité et la liberté

"Jésus, faisant son entrée dans le monde, parle ainsi à son Père: 'Me voici, je viens pour faire votre volonté'. Car, seule la volonté du Père touche et le décide. Il en est ainsi de l'âme qui pratique le saint abandon... En toutes choses donc elle ne voit que Dieu seul et son adorable volonté. Voilà ce qui donne à sa vie une merveilleuse simplicité, une très simple unité... Elle procure aussi la liberté des enfants de Dieu. 'Si quelque chose, dit Bossuet, est capable de rendre un cœur libre et de le mettre au large, c'est le parfait abandon à Dieu et à sa sainte volonté'. Et lui seul en est capable. Sont-ils libres, en effet, les pécheurs qui vivent au gré de leurs désirs? Ce sont de malheureux esclaves; le monde et leurs passions les tyrannisent. Sont-ils libres, les chrétiens faibles encore dans la pratique de leur devoir? Les occasions les entraînent, le respect humain les subjugue; ils veulent le bien, et mille obstacles les en détournent; ils détestent le mal et n'ont pas la force de s'en éloigner. Sont-ils libres au moins, ces hommes déjà plus avancés, mais qui se font une dévotion à leur manière, et cherchent les consolations sensibles?...

Une âme est libre et dégagée, dans la mesure où les passions sont amorties, l'amour-propre dompté, l'orgueil mis sous les pieds. La mortification intérieure commence et poursuit cette libération; mais, nous l'avons vu, seul le saint abandon l'achève... Il nous rend libres du côté des hommes... Il nous rend libres à l'égard de nous-mêmes, jusque dans les choses de la piété. En effet, le saint abandon nous établit dans une pleine indifférence pour tout ce qui n'est pas le bon plaisir divin... L'habitude du saint abandon procure l'heureuse 'liberté des enfants bien-aimés, c'est-à-dire un total désengagement de son cœur pour suivre la volonté de Dieu reconnue."

          3-10-6-L'égalité d'esprit

Dom Vital constate: "L'inégalité d'esprit et l'inconstance de volonté remplissent le monde, pour sa honte et sa désolation... Vous voulez une chose à présent; plus tard vous en voudrez une autre... Je suis tout feu pour une œuvre de zèle, qui me charme par sa nouveauté ou qui me réussit; mais viennent les contradictions, les insuccès, l'uniformité, je perdrai courage. N'est-ce pas tout naturel, quand on se laisse conduire par ses inclinations, passions et affections?... La volonté de Dieu étant la seule règle de ses[1] désirs, il ne fait que ce que Dieu veut, il ne veut que ce que Dieu fait... Il accepte avec une parfaite conformité de volonté toutes les dispositions de la Providence, sans considérer si elles satisfont ou contrarient ses penchants.

C'est ce que l'on appelle l'égalité d'esprit. Saint François de Sales la possédait pleinement; et sainte Jeanne de Chantal nous dit où il l'avait trouvée: 'Sa méthode était de se tenir très humble, très petit, très abaissé devant Dieu, avec une singulière révérence et confiance, comme un enfant d'amour. Je crois qu'en ses dernières aimées, il ne voulait, il n'aimait, il ne voyait plus que Dieu en toutes choses; aussi le voyait-on absorbé en Dieu, et il disait qu'il n'y avait plus rien au monde qui pût lui donner du contentement que Dieu... Son égalité d'esprit était incomparable; car qui l'a jamais vu changer de posture en nulle sorte d'action? Je l'ai cependant vu recevoir de rudes attaques. Ce n'était pas qu'il n'eût de vifs ressentiments, surtout quand Dieu était offensé, et le prochain opprimé. On le voyait, en ces occasions, se taire et se retirer en lui-même avec Dieu; et il demeurait en silence, ne laissant toutefois de travailler, pour remédier au mal avenu; il était le refuge, le secours et l'appui de tous.'"

          3-10-7-Une sainte mort

"Une sainte vie prépare une sainte mort, et la rend pour ainsi dire assurée. La persévérance finale est toujours la grâce des grâces, le don gratuit par excellence. Mais il n'y a rien de comparable au saint abandon, pour incliner notre Père des Cieux à nous accorder cette grâce décisive. Il poursuit le pécheur; pourrait-il rejeter une âme qui ne vit que d'amour et de filiale soumission? Rien ne prépare à une bonne mort comme le saint abandon, parce qu'il nous a formés à tout recevoir de la main de Dieu avec amour et confiance, et à faire bravement notre devoir jusque sous le faix de la croix, en nous appuyant sur la puissance et la bonté de Dieu.

Même pour les plus saintes âmes, c'est une chose souverainement impressionnante, que le passage du temps à l'éternité... Sainte Jeanne de Chantal, mourante, redoutait les jugements de Dieu. Son confesseur lui demanda si elle avait peur. 'Non pas, dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont terribles!'

C'est le cri de la nature aux abois; c'est le saisissement de ce moment décisif, infiniment solennel; c'est l'angoisse d'une conscience délicate, alarmée par son humilité même. Une âme qui vit du saint abandon triomphera mieux de cette crainte... Mais il n'est pas rare de voir les âmes d'abandon trépasser sans aucune frayeur, et s'en aller dans leur éternité, tranquilles et joyeuses, comme un enfant qui rentre au foyer paternel, comme le, religieux qui va chanter le saint office.

Mais rien ne vaut le saint abandon pour rendre pleinement fructueuse la suprême épreuve. Au dire de saint Alphonse, 'accepter la mort que Dieu nous présente, pour nous conformer à sa volonté, c'est mériter une récompense semblable à celle des martyrs.' Aucune parole n'est plus encourageante que celle-là: faisons la volonté de Dieu, il fera la nôtre; faisons tout ce qu'il veut, il fera tout ce que nous voudrons. C'est de là que vient la puissance d'intercession des âmes qui vivent dans une amoureuse et parfaite conformité: elles ne refusent rien à Dieu, Dieu ne leur refusera rien.

Dom Vital cite encore "Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus qui aurait dit au moment de sa mort: 'Je sens que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l’aime, de donner ma petite voie aux âmes.' Le bienheureux Aignan d'Éberbach disait à son abbé: 'Je prends tout indifféremment comme de la main de Dieu, et l'unique fin de mes oraisons, c'est que sa sainte volonté s'accomplisse parfaitement en moi et dans toutes les créatures... Quoiqu'il arrive, je suis toujours content.'"

La conclusion de Dom Vital.

"La volonté divine est la règle suprême de notre vie, la norme du bien, du mieux, du parfait; plus on s'y conforme, plus on se sanctifie." La conformité parfaite, amoureuse et filiale, à la sainte volonté de Dieu, c'est cela, le Saint Abandon.

"Avec une profonde humilité, approuvons, louons, puis aimons cette volonté souveraine, toute sainte, tout équitable, toute belle. Cette sainte et adorable volonté, de signe ou de bon plaisir, sachons la voir toujours, approuvons-là toujours, accomplissons-là de tout notre cœur, avec amour et fidélité, comme les Anges et les Saints la font au ciel. Si nous faisons cela, alors cette volonté divine transformera la face du monde: la sainteté fleurira partout; partout régneront la joie dans les cœurs, la charité parmi les hommes, la paix dans les familles et les nations.

Nous, du moins, aimons notre doux Maître, si sage et si bon; faisons de grand cœur tout ce qu'il veut; acceptons avec confiance tout ce qu'il fait: c'est là tout l'homme, tout le chrétien, tout le religieux; c'est le chemin des hautes vertus, le secret du bonheur pour le temps et pour l'éternité."

Notre commentaire

Certaines personnes pourront trouver la synthèse que nous avons essayé de faire du Saint Abandon beaucoup trop longue. Nous pouvons être en partie d'accord avec elles, mais en partie seulement. En effet, nous aurions pu résumer en trois pages cet immense ouvrage: mais quelle en aurait été l'utilité pour ceux qui auront peut-être le désir de l'utiliser pour nourrir leur vie spirituelle?

Nous avons essayé de faire le maximum de citations de Dom Vital afin de bien mettre en valeur toute la richesse de sa pensée. Certaines redites nous ont paru indispensables, et nous nous en excusons auprès de ceux qui seront agacés. Cependant nous pensons que tout ce travail sur Dom Vital sera d'une grande utilité, et surtout, qu'il donnera à beaucoup l'envie de lire l'intégralité de ce magnifique ouvrage.

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[1] celui qui s'est abandonné à la volonté de Dieu

   

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