LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Vie de Sainte Catherine de Sienne
par le bienheureux Raymond de Capoue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

FAITS PRINCIPAUX DES DIX-HUIT DERNIERS MOIS DE LA VIE DE CATHERINE. — ELLE ENDURE DE LA PART DES DEMONS UN MARTYRE QUI FINIT PAR CAUSER SA MORT.

Ainsi que je l’ai dit, j’avais dû par ordre du Souverain Pontife me séparer de l’épouse du Christ et la laisser à Rome. C’est alors qu’arrivèrent plusieurs faits dignes d’êtres mentionnés, et dont quelques-uns en petit nombre ont été déjà rapportés plus haut. Dans la mesure où le Seigneur nous le permettra, nous raconterons ceux-là seulement, qui peuvent montrer aux fidèles l’éclatante sainteté de Catherine dans son heureuse mort, et qui sont comme le prélude de son entrée dans la gloire. Apprenez donc, lecteur, quel spectacle offrait à notre vierge la sainte Église de Dieu qu’elle aimait d’un amour toujours si ardent. Les malheurs de cette Église allaient toujours croissant, par suite du schisme criminel que Catherine avait elle-même annoncé, comme nous l’avez déjà dit. La sainte voyait le Vicaire de Jésus-Christ en butte à des oppositions et à des persécutions qui lui venaient de tous côtés; et les larmes étaient devenues son pain de la nuit et du jour. Elle ne cessait de crier vers le Seigneur, pour qu’il rendît la paix à la sainte Église, et elle en obtint quelque consolation, car, l’année avant sa mort, au jour qui, dans l’année suivante, devait être celui de son trépas, elle vit une double victoire accordée à l’Église et au Souverain Pontife. Le Pape reprit le château Saint-Ange, qui avait été jusque-là occupé dans Rome même par les schismatiques, ce qui troublait grandement la ville. En même temps les gens de guerre du parti du schisme, qui opprimaient toute la campagne, furent complètement vaincus; ils laissèrent leurs chefs prisonniers et un grand nombre de morts. A cause de la présence des ennemis au château Saint-Ange, le Pontife n’avait pu jusqu’à ce moment habiter près de l’église du Prince des Apôtres, comme les Papes ont coutume de le faire. Après cette victoire et sur le conseil de la sainte, il vint à pied et sans chaussure jusqu’à l’église Saint-Pierre. Tout le peuple l’y suivit avec grande dévotion, remerciant le Très-Haut de ce bienfait et de tous les autres. La sainte Église et son Pontife commencèrent alors à respirer un peu, et notre bienheureuse en fut quelque peu consolée.

Mais Catherine vit bientôt ses douleurs se renouveler. Quand l’antique serpent avait échoué dans une de ses tentatives, il essayait d’autres attaques plus rudes et plus périlleuses. Ce qu’il n’avait pas pu faire en se servant des étrangers et des schismatiques, il essaya de l’obtenir des fidèles et des serviteurs de la foi. Il se mit donc à semer la discorde entre le peuple de Rome et le Pape, et cette discorde s’aggrava tellement que le peuple menaçait ouvertement d’attenter aux jours du Pontife. La sainte l’ayant appris en fut au comble de l’affliction et recourut comme d’habitude à l’oraison. Elle mit toutes ses énergies à prier sans relâche son Époux de ne pas permettre un si grand crime. Pendant qu’elle priait, elle vit en esprit, ainsi qu’elle me l’a raconté dans une lettre, toute la ville pleine de démons qui excitaient le peuple au crime de parricide. Ils poussaient contre la virginale suppliante d’horribles clameurs et disaient: " Maudite! tu t’efforces de t’opposer à nous, mais nous te ferons infailliblement mourir d’horrible mort. Elle ne leur répondit rien, mais elle prolongeait sa prière et en redoublait la ferveur. Pour l’honneur du nom divin et pour le salut de l’Église, agitée alors de si violentes tempêtes, elle demandait au Seigneur qu’il fît avorter complètement les projets des démons, qu’il conservât sain et sauf son Vicaire, et ne laissât pas le peuple commettre un si grand péché, un crime si monstrueux. " Le Seigneur lui répondit un jour: "Laisse tomber dans cette faute un peuple qui chaque jour blasphème mon Nom afin que je puisse ensuite me venger et le détruire à cause d’un si grand crime, car ma justice exige que je ne supporte pas plus longtemps leurs iniquités." Catherine priait alors avec plus d’ardeur encore en se servant des paroles suivantes ou d’autres qui exprimaient les mêmes pensées et les mêmes sentiments. O Seigneur très clément ! vous savez, hélas ! comment, dans presque tout l’univers, on s’acharne contre l’Epouse que vous avez rachetée de votre propre Sang. Vous savez combien peu nombreux sont ceux qui la soutiennent et la défendent. Vous ne pouvez ignorer combien les usurpateurs et les ennemis de cette Église désirent la chute et la mort de votre Vicaire. Si ce malheur arrivait, ce n’est pas seulement ce peuple, mais toute la chrétienté et votre sainte Église qui en souffriraient un très grave dommage. Calmez donc la colère de votre Esprit, Seigneur, et ne méprisez pas votre peuple que vous avez racheté à si grand prix."

Si j’ai bon souvenir, elle passa plusieurs jours et plusieurs nuits à discuter ainsi, ce qui affligea grandement son pauvre corps. Elle ne cessait pas ses supplications, le Seigneur alléguait toujours les exigences de sa justice, et les démons, comme nous l’avons dit, criaient contre la sainte. Mais la ferveur de sa prière était telle que si le Seigneur, pour se servir d’une expression familière à Catherine, n’eût cerclé de sa force le corps de notre vierge comme on cercle un tonneau pour le consolider et le rendre plus fort, ce pauvre corps fût certainement tombé en complète défaillance et se fût brisé. C’est ce qu’elle m’écrivait elle-même à cette époque. Dans un combat si rude qui tourmentait mortellement son corps, Catherine finit par triompher et par obtenir ce qu’elle demandait. Au Seigneur qui en appelait à sa justice, comme nous l’avons dit, elle fit cette réponse : "  Puisqu’il n’est pas possible, Seigneur, de refuser à votre justice toute satisfaction sur ce point, ne méprisez pas, je vous en supplie, les prières de votre servante. Que toute la peine méritée par ce peuple tombe sur mon corps. C’est en effet bien volontiers que, pour l’honneur de votre Nom et pour votre sainte Église, je boirai ce calice de souffrance et de mort. Je l’ai toujours désiré, votre Vérité m’en est témoin, et c’est de là qu’est venu l’amour, qu’avec votre grâce tout mon cœur et toute mon âme ont conçu pour vous. o A cette prière, plus mentale que vocale, la voix divine qui parlait dans l’âme de la sainte se tut, lui donnant à entendre que sa demande serait exaucée. Depuis ce moment, les murmures du peuple commencèrent à s’apaiser, puis cessèrent complètement; mais c’est notre vierge qui, par la plénitude de sa vertu, dut en porter l’expiation.

Les serpents infernaux, déchaînés par la permission de Dieu contre ce pauvre corps virginal, firent éclater si cruellement leur fureur que les dires des témoins oculaires, que nous avons cités, paraissent à peine croyables à ceux qui n’ont pas vu ces faits. Le corps de Catherine eut à souffrir chaque jour des douleurs extraordinaires et toujours croissantes, si bien qu’il eut bientôt la peau collée aux os et l’apparence d’un cadavre, plutôt que celle d’un corps vivant. La sainte n’en continuait pas moins à marcher, à prier et à travailler; mais cette activité semblait plus miraculeuse que naturelle à tous ceux qui en étaient témoins. Malgré les souffrances qui tourmentaient son corps, augmentaient chaque jour et semblaient la consumer, la sainte ne donnait aucune relâche à sa prière et vaquait, avec plus de ferveur encore et plus longuement à ses oraisons habituelles. Les enfants spirituels auxquels elle avait donné la vie du Christ et qui étaient alors auprès d’elle voyaient bien les marques des coups et blessures que lui infligeaient les ennemis infernaux, mais ils ne pouvaient y apporter aucun remède. Il leur était impossible de s’opposer à la volonté de Dieu; d’ailleurs Catherine elle-même, dont l’âme restait grande en un corps défaillant, courait avec une joie souveraine au-devant de ces peines, qu’elle ressentait encore plus cruellement à mesure qu’elle priait davantage. Les lettres qu’elle m’a envoyées et les témoins que j’ai cités m’ont dit cette aggravation de souffrances. Elle m’a aussi écrit qu’à ces tourments se mêlaient les voix effrayantes des démons qui, pour lui infliger un nouveau supplice, lui criaient de façon à l’épouvanter : " Maudite, tu nous as jusqu’ici partout et toujours poursuivis, mais le temps est venu où nous allons tirer de toi pleine vengeance. Tu nous chasses d’ici, mais nous te chasserons de cette vie corporelle. " Et ils ajoutaient à leurs cris les coups dont nous avons parlé.

Catherine souffrit ainsi, depuis le dimanche de la sexagésime jusqu’à l’avant-dernier jour d’avril où elle mourut; et ses douleurs ne firent que croître jusqu’à son heureux trépas. C’est alors qu’arriva la merveille suivante, dont elle m’a parlé dans ses lettres. Jusqu’à cette époque, à cause de ses douleurs d’entrailles et des autres infirmités auxquelles elle fut toujours sujette, elle attendait l’heure de Tierce pour assister à la messe. Elle put continuer la même pratique pendant tout ce dernier carême. Chaque matin, elle se rendait à l’église de Saint-Pierre, le prince des Apôtres, y entendait la messe, y priait fort longtemps et, vers l’heure des Vêpres, elle revenait chez elle où on la trouvait toujours alitée. Tous ceux qui la voyaient sur son lit de douleur pensaient qu’elle n’en pouvait pas bouger; et cependant, au matin suivant, elle se levait et parcourait rapidement à pied toute la distance qui séparait l’église Saint-Pierre de la maison qu’elle habitait via del Papa, entre la Minerve et le Campo dei Fiori (Cette maison se trouve aujourd’hui en face du Séminaire Français, via Santa Chiara, non loin de l’église de Sainte-Marie-de-la-Minerve ), parcours qu’un homme bien portant ne fait pas sans une fatigue sérieuse. Cependant, quelques jours avant sa mort, sur un avertissement du Ciel, elle ne quitta plus son lit, et enfin elle s’en alla au Christ vers l’heure de Tierce, au jour où nous avons dit, le dimanche 29 avril de l’année 1380, en la fête du bienheureux Pierre, martyr de l’Ordre des Prêcheurs. Bien des faits dignes de souvenir se sont passés à ce moment; mais, comme je les raconterai brièvement, autant que le Seigneur l’accordera à mon indignité, dans les chapitres suivants, nous n’avons plus rien à ajouter à celui-ci.

   

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