LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Vie de Sainte Catherine de Sienne
par le bienheureux Raymond de Capoue

 

 

 

CHAPITRE V

CATHERINE VIT D'UNE MANIÈRE TOUT A FAIT EXTRAORDINAIRE. —  JUSTIFICATION DE SON JEUNE.

L'incomparable et éternel Époux avait éprouvé son épouse bien-aimée au creuset de tribulations multipliées ; il ne lui restait plus qu'à la couronner d'une manière digne de sa munificence. Mais les âmes, que la sainte devait aider dans leur pèlerinage, n'avaient pas encore reçu le fruit de ses œuvres, dans la mesure que l'Époux avait éternellement voulue et qu'il avait promise à la vierge. La divine Providence, pour accomplir parfaitement son œuvre, fut donc obligée de laisser, à cette fin, l'épouse sur la terre, tout en lui donnant des arrhes de l'éternelle récompense. C'est pourquoi Notre-Seigneur fit entrer dès cette vallée de larmes celle qui était à la fois son épouse et sa servante, dans un genre de vie vraiment céleste, tout en la laissant en compagnie Ces habitants de la terre. Voici par quelle révélation il l'instruisit de ses volontés.

Un jour que la sainte priait dans l'intérieur de sa petite chambre, le Sauveur et Seigneur du genre humain lui apparut et lui annonça, en ces termes, les nouvelles merveilles qu'il allait accomplir en elle : " Apprends donc, ma très douce fille, que désormais les jours de ton pèlerinage seront remplis de mes dons. Ces dons seront si nouveaux et si merveilleux qu'ils provoqueront l'étonnement et l'incrédulité des hommes ignorants et charnels. Beaucoup même de ceux qui t'aiment seront hésitants et soupçonneront quelque illusion; tout cela arrivera à cause de l'excès de mon amour. Car j'infuserai dans ton âme une telle abondance de grâces que, dans son débordement, cette grâce rejaillira merveilleusement sur ton Corps, qui en recevra et gardera un mode de vivre tout à fait extraordinaire. De plus ton cœur s’enflammera d'un zèle si impétueux pour le salut du prochain qu'oublieuse de ton sexe, tu changeras complètement toutes tes habitudes. Non seulement lu ne fuiras plus, comme tu avais coutume de le faire, la compagnie des hommes et des femmes, mais, pour le salut de leurs âmes, tu t'exposeras dans la mesure de tes forces à toutes les fatigues. Beaucoup en seront scandalisés, de là des contradictions qui révéleront les pensées de bien des cœurs (Lc 2,25). Pour toi, reste toujours sans trouble et sans crainte. Toujours je serai avec toi et délivrerai ton âme de la langue perfide et des lèvres de ceux qui disent le mensonge ( Ps 119, 2). Accomplis virilement ce que l'Onction (L’Esprit-Saint, 1 Jn 2,27) t'enseignera, car, pour toi, j'arracherai beaucoup d'âmes à la gueule de l'enfer, et je les conduirai, avec le secours de ma grâce, jusqu'au royaume des cieux. "

Catherine m'a secrètement confessé que le Seigneur lui avait très fréquemment répété ces paroles, surtout celles qui lui disaient: " Sois sans crainte et sans trouble. " La sainte répondit : "Vous êtes mon Seigneur et moi je suis votre vile servante ; que votre volonté se fasse toujours ; mais souvenez-vous de moi, selon la grandeur de vos miséricordes et secourez-moi. " La vision disparut et laissa là la servante du Christ toute pensive, se demandant en son cœur ce que serait ce changement de vie.

Dès lors la grâce de Jésus-Christ alla de jour en Jésus, jour croissant dans l'âme de Catherine. Elle avait en telle abondance l'Esprit du Seigneur qu'elle en était elle-même toute surprise et que, dans son étonnement, elle partageait pour ainsi dire les défaillances du Prophète et chantait avec lui: " Mon coeur et ma chair ont défailli, Dieu de mon coeur, mon partage et mon Dieu pour l'éternité (Ps 72,26) " ; et encore : "Je me suis souvenue de Dieu, et j'ai été inondée de joie, j'ai médité, et mon esprit à défailli (Ps 76,4) " La vierge du Christ languissait d'amour pour Lui, sans autre remède que les larmes de l'esprit et du corps. Aussi c'était chaque jour des gémissements, chaque jour des pleurs, sans que cette langueur pût y trouver son plein soulagement. Obéissant à une inspiration que le Seigneur envoya à son âme, notre sainte trouva bon d'aller fréquemment à l'autel de Dieu ( Ps 72,4) recevoir le plus souvent possible, des mains du prêtre, dans le sacrement d'Eucharistie, le Seigneur Christ, dans lequel exultaient son coeur et sa chair ( Ps 73,3). Ne pouvant pas encore s'en rassasier au gré de ses désirs dans la patrie, elle en ferait du moins, par le sacrement, la joie de son pèlerinage. Mais c'était là semence de plus grand amour, et par conséquent de plus de langueur. La foi lui donnait cependant dans l'Eucharistie de quoi mieux alimenter la fournaise de charité, dont les ardeurs allaient croissant chaque jour en son cœur, sous le souffle de l'Esprit-Saint. De là vint et s'enracina chez elle l'habitude de communier presque chaque jour. Toutefois ses infirmités corporelles et ses travaux pour le salut des âmes y mettaient souvent obstacle. Mais son désir de recevoir fréquemment la sainte Communion était si grand qu'aux jours où il n'était pas satisfait, son corps était durement éprouvé et comme défaillant. Ce corps, qui avait part à l'abondance de l'esprit, ne pouvait aucunement éviter d'en partager l'angoisse. Mais nous traiterons ailleurs ce sujet plus au long ; revenons à l'exposé de l'admirable genre de vie, qui était devenu celui du corps de la sainte.

Je rapporte ici ce qu'elle m'a secrètement confessé, et ce que j'ai trouvé dans les écrits du confesseur qui m'a précédé. Après la vision racontée plus haut, les grâces et les consolations célestes, qui descendaient dans l'âme de Catherine, devinrent si abondantes, surtout aux jours de communion, que ces grâces débordant et rejaillissant sur le corps, en consumaient et en desséchaient les sucs vitaux. L'estomac de la sainte fut si profondément modifié que non seulement elle n'avait plus besoin de nourriture matérielle, mais qu'elle ne pouvait en prendre sans douleur physique. Si on la forçait à en accepter, elle éprouvait de très vives souffrances, et les aliments étaient violemment rejetés au dehors. La plume ne saurait rapporter tout ce que le vierge eut à souffrir à cette occasion.

Dans les commencements, ce genre de vie parut en effet inadmissible à tout le monde, même aux personnes de la maison, qui vivaient plus continuellement avec la sainte. Ils traitaient un don de Dieu si singulier de tentations et de mirage de l'ennemi. Le confesseur, que j'ai déjà souvent nommé, partagea l'erreur commune. Inspiré par un zèle qui était bien intentionné, mais qui n'était pas éclairé, il craignait que Catherine n'eût été séduite par le démon, transfiguré en ange de lumière (2 Co 11,14),et il lui ordonna de prendre chaque jour de la nourriture et de ne pas croire aux visions qui lui conseillaient le contraire. Catherine en appela à l'expérience: quand elle ne prenait pas de nourriture, elle avait plus de santé et de force, quand, au contraire, elle mangeait, elle était malade et languissante. Son confesseur ne s'émut point de cette observation, il lui renouvela et lui maintint l'ordre de manger. En vraie fille d'obéissance, elle fit tout son possible pour se soumettre à cet ordre, et en vint à un tel point d'affaiblissement qu'on craignait. presque pour sa vie. S'en allant alors trouver son confesseur, elle lui dit: "Père, si, par un jeûne excessif, j'exposais mon corps à la mort, ne me défendriez-vous pas de jeûner, pour m’empêcher de mourir et d'être homicide de moi-même ? - Oui, sans aucun doute, lui répondit le confesseur. Elle reprit : "N'est-il pas plus grave de s'exposer à la mort en mangeant qu'en jeûnant ? " et, sur la réponse affirmative du prêtre, elle ajouta " Puisqu'une expérience répétée vous a appris que la nourriture me rend malade, pourquoi ne me défendez-vous pas de manger comme vous me défendriez de jeûner en pareil cas? " A ce raisonnement, il ne sut que répondre et, voyant dans la sainte les signes manifestes d'un vrai danger de mort, il lui dit: "Agissez désormais d'après les inspirations de l'Esprit-Saint, car bien grandes sont les merveilles que Dieu semble opérer en vous. "

Et maintenant, lecteur, notez ici, je vous prie, ce qui fut l'occasion des grandes souffrances que la sainte dut éprouver de la part des personnes de sa maison et de sa famille, souffrances que la parole et la plume sont impuissantes à raconter. Catherine me les a révélées confidentiellement, dés les premiers jours où je méritai d'être admis dans son intimité, et elle m'en a souvent parlé dans la suite, quand le sujet de l'entretien l'exigeait. Les gens de son entourage mesuraient ses actes et ses paroles, soit à la mesure des leurs, soit à la mesure commune des actions humaines et non pas à la mesure des grâces spéciales versées par le Seigneur dans l'âme de son épouse. Perdus au fond de la vallée, ils prétendaient donner les limites du sommet des monts. Ils tiraient les dernières conclusions d'un art, dont ils ignoraient les principes et, dans l'aveuglement que leur apportait l'éclat d'une lumière qui les dépassait, ils jugeaient témérairement du jeu de ses couleurs. De là des mécontentements déraisonnables,qui les faisaient se plaindre du rayonnement de cette étoile. Ils voulaient enseigner celle dont ils ne pouvaient comprendre les enseignements ; et, tout ensevelis dans les ténèbres, ils reprochaient au jour sa clarté. Leur langue mordait sans bruit, mais pour autant, leurs secrètes détractions, présentées sous couleur de beau zèle, n'en atteignaient pas moins cette sainte, qui était leur proche. Ils poussaient et contraignaient le confesseur de la vierge à la réprimander.

Il ne m'est pas facile de dire les multiples angoisses par lesquelles l'âme de la sainte dut alors passer; je ne pourrais l'exposer aisément, même en un long discours. Tout entière à l'obéissance et toute pénétrée du mépris d'elle-même, Catherine ne savait pas s'excuser et n'osait aucunement résister à la volonté et aux avis de son confesseur. Cependant elle constatait clairement que la volonté du Très-Haut allait à l'encontre des manières de voir de sa famille et de son directeur; dans sa crainte du Seigneur, elle ne voulait ni déserter l'obéissance, ni scandaliser son prochain, et par suite elle ne savait à quoi se résoudre. C'était de toute part de nouveaux sujets d'angoisse: se réfugier dans la prière était son seul soulagement. Elle répandait devant le Seigneur des larmes de douleur et de confiance, le conjurant humblement et instamment de vouloir bien, Lui le Maître, manifester directement sa volonté à ses contradicteurs, surtout au confesseur, qu'elle craignait particulièrement d'offenser. Il ne lui était pas permis d'alléguer la parole des Apôtres disant aux Princes des prêtres : " Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes (Act 5,29)" Car aussitôt se présentait à son esprit cette réponse, que le démon se transfigure souvent en ange de lumière, qu'elle ne devait, ni croire à toute inspiration, ni s'appuyer sur sa propre prudence, mais suivre les conseils qu'on lui donnait. Cependant, le plus souvent, le Seigneur l'exauçait comme d'habitude, illuminait l'esprit du confesseur, et lui faisait modifier ses décisions. Mais, malgré ce secours, aile prêtre, ni les autres personnes qui murmuraient contre la sainte, ne surent se laisser diriger par l'esprit de discrétion.

Notre sainte avait été souvent et très bien instruite par le Seigneur de toutes les ruses de l'ennemi ; elle était habituée à lutter fréquemment avec ce même ennemi; elle avait triomphé complètement et dans d'innombrables rencontres de l'adversaire du genre humain; elle avait reçu du Seigneur le don surnaturel d'intelligence qui lui permettait de crier avec l'Apôtre: "Nous n'ignorons pas les ruses de Satan (2 Co 2,14). " Si ses contradicteurs avaient donné quelque attention à ces considérations, ils auraient mis un doigt sur leurs lèvres (Job 19, 9); disciples imparfaits, ils ne se seraient pas élevés présomptueusement au-dessus d'une maîtresse aussi parfaite ; petits ruisseaux, ils n'auraient pas osé prétendre à remplir de leur goutte d'eau un si grand fleuve. Voilà, avec d'autres semblables, les réponses qu'en ce temps-là je jetais à la face de tous ceux qui murmuraient, et je les note ici à l'intention de certaines personnes qui ont connu ces faits.

Mais, revenons au point où nous avons laissé notre récit, et apprenez, lecteur, que le premier jeûne extraordinaire de la sainte dura depuis le Carême, pendant lequel arriva la vision racontée plus haut, jusqu'à la fête de l'Ascension. Pendant tout ce temps, la Vierge, remplie de l'Esprit de Dieu, ne prît aucune nourriture ou boisson matérielle, sans cesser d'être toujours alerte et joyeuse. Ce n'est pas étonnant, puisque l'Apôtre nous assure, que " les fruits de l'Esprit sont charité, joie et paix (Gal 5,22) ". La Vérité première nous dit elle-même, que "l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4,4). Et n'est-il pas encore écrit, que " le juste vit de la foi (Rm 1,17) ". Au jour de l'Ascension, Catherine put manger, ainsi que le Seigneur le lui avait annoncé, avertissement dont elle avait fait part à son confesseur. Elle mangea du pain, des légumes cuits et des herbes crues, c'est-à-dire des aliments de Carême, car il était impossible au miracle aussi bien qu'à la nature de faire pénétrer dans ce corps une nourriture plus délicate. Après quoi, elle se remit au simple jeûne ordinaire; puis, après quelques interruptions, elle reprit peu après ce jeûne continu, inouï pour notre temps. Mais pendant que le corps jeûnait, l'esprit était fréquemment et abondamment nourri, car au temps où se passait tout ce que nous racontons ici, Catherine s'approchait avec ferveur de la sainte Communion le plus souvent qu'elle le pouvait. Elle y trouvait tant de grâces que, dans cette mort de tous les sens corporels et de toute activité naturelle pour ainsi dire, son corps et son âme vivaient exclusivement de la vertu surnaturelle de l'Esprit-Saint. C'est pourquoi, quiconque a l'intelligence des choses spirituelles, en conclura que toute cette vie était surnaturelle et miraculeuse. J'ai vu moi-même, et non pas une fois, mais plusieurs, j'ai vu ce faible corps, que ne fortifiait aucune nourriture matérielle, aucune boisson, si ce n'est de l'eau froide, je l'ai vu réduit à la dernière faiblesse, si bien que moi et les autres, nous attendions tremblants son dernier souffle. Se présentait-il alors quelqu'occasion de procurer la gloire du nom divin ou le salut des âmes, immédiatement, sans aucun remède, ce corps défaillant recouvrait non seulement la vie, mais les forces, et des forces plus qu'ordinaires, des forces vraiment robustes et résistantes pour sa condition. Catherine se levait, marchait, travaillait sans difficulté, plus que les personnes bien portantes qui l'accompagnaient, et défiait toute lassitude.

D'où venait cela, je vous prie, si ce n'est de l'Esprit qui se délecte en de telles oeuvres ? Il suppléait miraculeusement à l'impuissance de la nature et vivifiait non seulement l'âme, mais le corps. Au temps où la sainte commença de vivre ainsi sans aliments corporels. le confesseur, souvent cité plus haut, lui demanda si parfois elle avait quelque désir de manger. Elle lui répondit: " Le Seigneur me rassasie tellement dans la réception de son très vénérable Sacrement que je ne puis plus désirer aucune nourriture matérielle. " Et, comme le prêtre lui demandait ensuite, si elle sentait la faim, quand elle ne communiait pas, elle ajouta: " Quand je ne puis recevoir le Sacrement, sa seule présence et sa seule vue me rassasient. Bien plus, non seulement la présence de l'hostie consacrée, mais aussi celle du prêtre que je sais l'avoir touchée, m'apporte une telle consolation que tout souci de nourriture disparaît. " C'est ainsi que la vierge du Seigneur était tout à la fois rassasiée et à jeun, l'estomac vide et le cœur plein, toute desséchée extérieurement, et intérieurement tout arrosée d'un fleuve d'eau vive, alerte et joyeuse en tout événement.

Mais l'antique et tortueux serpent ne pouvait supporter un si grand don de Dieu, sans une envie furieuse, toute pleine de venin. Il souleva contre Catherine, au sujet de ce jeûne, tous ceux qui l'entouraient, âmes spirituelles ou charnelles, religieux ou séculiers. Et ne vous étonnez pas, lecteur, de voir au nombre de ces personnes séduites, des âmes spirituelles et religieuses. Croyez-moi, quand l’amour-propre n'est pas complètement éteint en elles, l'envie y règne souvent plus dangereusement qu'en toute autre âme, surtout quand elles voient quelqu'un faire ce qu'elles savent bien leur être impossible. Étudiez les actes et les faits des Pères de la fameuse Thébaïde. Un jour, un des disciples de Macaire, vêtu d'un habit séculier, se rendit dans une nombreuse communauté de moines, que dirigeait Pacôme. Après beaucoup d'instances, il fut admis par ce dernier à revêtir l'habit de cette religion. Mais, quand les moines eurent vu l'admirable et inimitable austérité de sa pénitence, ils se rassemblèrent tous un certain jour, et, tout près de se révolter contre Pacôme, ils lui dirent: " Enlève-nous ce moine, ou bien sache que nous quitterons tous le monastère aujourd'hui même. " Et ceux qui parlaient ainsi étaient des hommes réputés parfaits. Que pensez-vous des spirituels de nos jours? Si je ne craignais d'être trop long, je vous dirais à leur sujet bien des choses que l'expérience seule a pu m'apprendre.

Je vous dis tout cela à propos du murmure général soulevé par le jeûne de la sainte. Les uns disaient: "Nul n'est plus grand que son Maître. Le Christ Seigneur a mangé et bu, sa glorieuse Mère a fait de même, et les Apôtres ont aussi mangé; le Seigneur leur avait même dit " Mangez et buvez ce qui se trouve chez vos hôtes (Lc 10,7). " Qui peut les surpasser ou même les égaler! " D'autres affirmaient que, d'après l'enseignement donné par tous les saints, dans leurs paroles et leurs exemples, il n'était jamais permis de se singulariser par son genre de vie, mais qu'on devait garder en tout la voie commune. Certains murmuraient discrètement, que tous les excès ont toujours été et sont toujours mauvais, et qu'une âme craignant Dieu les fuit. Il s'en trouvait aussi, dont nous avons déjà dit un mot, qui, pour ne pas se départir de leurs charitables intentions, attribuaient cette conduite aux illusions de l'antique ennemi. Enfin, les hommes charnels et les détracteurs notoires répétaient que c'était là pure feinte, pour acquérir de la gloire. A tous ce jugements, aussi faux qu'absurdes, et qui n'avaient aucune raison de se produire, je dois répondre, dans la mesure où je le puis, et selon que le Seigneur me l'a appris, sinon je me croirais justiciable au Tribunal de la Vérité première. Prêtez-moi donc, je vous prie, bon lecteur, toute votre attention.

Si les premiers contradicteurs, qui mettent en cause le Sauveur, sa glorieuse Mère et les saints Apôtres, disaient la vérité, il s'ensuivrait aussitôt, que Jean-Baptiste eût été plus grand que le Seigneur Christ lui-même. Car Notre-Seigneur nous apprend de sa propre bouche, que Jean-Baptiste est venu, ne mangeant ni ne buvant, tandis que lui-même, Fils d'une humanité virginale, mangeait et buvait (Mt 11,18). Il s'ensuivrait de même, qu'Antoine, les deux Macaires, Hilarion, Sérapion et d'autres saints innombrables, ayant jeûné presque continuellement, et par conséquent plus longtemps que ne l'ont fait communément les Apôtres, les auraient dépassés en sainteté. Peut-être ceux qui murmurent ainsi, voudront-ils répondre que Jean dans le désert et les Pères d'Égypte ne gardaient pas un jeûne absolu, mais mangeaient quelque chose à certaines heures. Que diront-ils alors de Marie-Madeleine, qui demeura trente-trois ans sur un rocher (La Sainte Baume), sans aucune nourriture matérielle. Son histoire le dit clairement, et ce témoignage est manifestement confirmé par le site du lieu qu'elle habitait, alors inaccessible. Madeleine est-elle plus grande que la glorieuse Vierge, qui n'est point demeurée sur un rocher, et n'a pas observé pareil jeûne? Que diront-ils aussi de plusieurs saints Pères, qui sont restés pendant un temps plus ou moins long sans prendre aucune, nourriture? On lit même de l'un d'eux en particulier, qu'après avoir reçu le Sacrement du Seigneur, il ne prenait aucun autre aliment pour se soutenir (Le P. Jean, Vie des Pères, par Rufin). Qu'ils apprennent donc, s'ils ne le savent pas encore, que la sainteté ne se mesure pas aux jeûnes, mais au degré de la charité! Qu'ils apprennent, que personne ne doit se constituer juge de ce qu'il ignore! Qu'ils écoutent la Sagesse incarnée de Dieu le Père, disant d'eux et de leurs pareils : " A qui comparerai-je cette génération et à qui ces hommes ressemblent-ils? Aux enfants, auxquels leurs camarades répètent en jouant sur la place publique: " Nous vous avons chanté des chants de fête et vous n'avez pas dansé, des chants de deuil et vous n'avez pas pleuré (Lc 7,32). " Et Notre-Seigneur ajoutait les paroles que nous avons déjà citées : "Jean-Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain, ne buvant pas de vin, et vous dites... il est possédé du démon. Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites: " C'est là un homme vorace, et qui aime le vin (Lc 7, 33.34). " Cette seule réflexion du Sauveur doit suffire à fermer la bouche à ceux qui font la première objection, que nous avons rapportée.

Quant aux seconds, qui détestent les voies extraordinaires, il est facile de leur répondre. L'homme ne doit pas rechercher de lui-même les singularités; mais quand ces singularités sont l’œuvre de Dieu, il doit les recevoir avec reconnaissance. Autrement il faudrait mépriser tous les dons extraordinaires de Dieu. La sainte Écriture nous enseigne que " l'homme juste ne doit pas rechercher ce qui est au-dessus de lui " , mais elle ajoute immédiatement: " Plusieurs des révélations qui te sont faites dépassent ton, intelligence (Eccl 3,22.239). " Cela veut dire : " De toi-même, tu ne dois pas chercher ce qui est au-dessus de toi; mais, si Dieu te le révèle, tu dois recevoir cette révélation avec action de grâces. " Or, dans le cas dont nous parlons, le jeûne de la sainte était l’œuvre d'une providence toute spéciale du Seigneur: qui pourrait donc objecter ici la loi prohibant la singularité? C'était cette même pensée, revêtue du voile d'une humilité sincère, que notre vierge opposait à ceux qui lui demandaient pourquoi elle ne prenait pas, comme les autres, d'aliments corporels. Elle disait: " Dieu m'a frappée, à cause de mes péchés, d'une infirmité toute particulière, qui m'empêche absolument de prendre aucune nourriture. Et moi aussi, je voudrais bien manger, mais je ne puis pas. Priez pour moi, je vous en conjure, afin que Dieu me pardonne les péchés pour lesquels je souffre tout ce mal. " C'était dire ouvertement : " C'est là l’œuvre de Dieu et non la mienne. " Mais, pour éloigner toute apparence de vanité, elle attribuait tout à ses péchés. Et, en cela, elle ne parlait pas contre sa propre pensée, car elle croyait fermement que Dieu l'avait ainsi exposée aux murmures des hommes, pour la punir de ses péchés. C'est à ses fautes qu'elle imputait tout le mal qui lui arrivait, tandis qu'elle rapportait tout bien à Dieu Cette règle, pleine de vérité, lui servait en tout événement. La même réponse vaut contre ceux qui arguent du devoir d'éviter les excès. Un excès ne peut être mauvais, quand il est l’œuvre de Dieu, et l'homme, alors, ne peut pas l'éviter. Que ce soit là notre cas, nous l'avons assez montré.

Et maintenant je prie ceux qui prétendent reconnaître ici les illusions de l'ennemi de vouloir bien me répondre. Est-il vraisemblable que Catherine se soit laissé tromper, après avoir triomphé de toutes les ruses de Satan et de toutes les tentations que nous avons décrites? Mais, en admettant qu'elle ait été séduite, quel était donc celui qui gardait au corps de la sainte toute sa vigueur? S'ils veulent que ce soit l'ennemi, qu'ils me disent quel était alors celui qui maintenait l'esprit de la vierge dans une joie et une paix si grandes, au temps ou elle était privée de toute délectation sensible. Le fruit de l'Esprit-Saint ne peut être l’œuvre du diable, et la charité, la joie et la paix, sont le fruit de l'Esprit, l'Écriture nous le dit (Gal 5,22). Moi, je ne pense pas qu'on puisse rester dans la vérité, et attribuer tout cela au démon; et si nos contradicteurs persistent dans leurs méchantes interprétations, qui nous assurera, qu'en parlant ainsi, ils n'obéissent pas eux-mêmes aux séductions de l'antique serpent? D'après eux, l'ennemi peut tromper et séduire une vierge, qui l'a si souvent vaincu, dont le corps vit et se soutient dans des conditions qui dépassent toute vertu naturelle, et dont l'âme goûte la paix continue d'une joie toute spirituelle et non charnelle. Mais alors combien plus facilement encore cet ennemi peut-il tromper et séduire ceux qui n'ont jamais connu aucun de ces dons? Ceux qui parlent ainsi paraissent bien plutôt être les victimes des illusions de l'ennemi qu'une vierge, que nous n'avons pas encore vue séduite.

Quant aux calomniateurs notoires, qui ont instruit leur langue à l'école du mensonge, mieux vaut leur opposer le silence que la parole. Ils n'ont droit qu'au mépris des hommes prudents et vertueux, et doivent être jugés indignes de toute réponse. Quel est l'homme, si parfait qu'il soit, qu'ils ne puissent accuser de la même façon? Si leurs pareils ont appelé faussement Béelzébub (Mt 10,25), Notre-Seigneur et Père, quoi d'étonnant à ce qu'ils diffament aussi faussement sa servante? Que notre seul silence les oblige donc à se taire. Nous avons ainsi répondu, autant que le Seigneur nous l'a permis, à tous ceux qui ont accusé l'extraordinaire genre de vie de la sainte.

Quant à Catherine, toute remplie de l'esprit de discrétion, elle ne désirait qu'imiter en tout son Époux. Elle se souvint de ce qu'avait fait Notre-Seigneur et Maître, quand on demanda pour lui à Pierre l'impôt du didrachme. N'étant point obligé de le payer, et l'ayant bien fait comprendre à l'Apôtre, il ajouta cependant : " Pour ne pas les scandaliser, va à la mer et jette l'hameçon, prends le premier poisson que tu tireras, ouvre-lui la bouche, tu y trouveras un statère, que tu donneras pour toi et pour moi (Mt 17,26) Après avoir médité cette action du Sauveur, notre sainte résolut de faire cesser les murmures autant qu'elle le pourrait. Elle se décida donc à venir à la table commune, une fois chaque jour, et à faire tous ses efforts pour essayer de manger comme les autres, afin que personne ne se scandalisât plus de son jeûne. Quoiqu'elle ne mangeât alors ni viande, ni vin, ni poisson, ni œufs, ni laitage, ni même de pain, le peu de nourriture qu'elle prenait, ou plutôt qu'elle essayait de prendre, devenait pour son corps un tel tourment que quiconque la voyait, si impitoyable fût-il, se sentait le cœur ému de compassion. Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, son estomac ne pouvait rien digérer, sa chaleur n'absorbait plus les principes aqueux des aliments, et il rendait tout ce qu'on y faisait pénétrer. Il s'ensuivait d'intolérables douleurs et des gonflements de tout le corps. La sainte ne faisait cependant que mâcher les herbes ou les autres aliments, et en détournait tout l'élément solide, niais elle ne pouvait empêcher qu'un peu de leur suc ne descendît jusqu'à son estomac, et elle buvait en même temps très volontiers un peu d'eau froide, pour se rafraîchir la gorge. Ce qu'elle avait ainsi avalé, elle était chaque jour obligée de le rendre, et avec de très grandes souffrances. Encore fallait-il introduire jusqu'à son estomac une tige de fenouil ou d'autre herbage, et avec une peine inouïe; sans cela il était impossible, la plupart du temps, de le débarrasser du peu d'aliments dont il était chargé. Elle se soumit à cette pratique, jusqu'à la fin de sa vie, à cause des mécontents et de ceux que son jeûne scandalisait. Ayant un jour vu moi-même tout ce qu'elle souffrait pour rendre ce qu'elle avait essayé de prendre, je fus saisi de compassion et voulus lui persuader de laisser murmurer tous ses détracteurs, sans s'imposer, à cause d'eux, pareil tourment. Elle me répondit joyeuse et souriante : " Ne vaut-il pas mieux, mon Père, que mes péchés soient punis dans ce temps limité que de me voir réservée à une punition éternelle. Tous ces murmures me sont grandement utiles. A leur occasion, j'acquitte à mon Créateur une peine finie, alors que je lui en dois une infinie. Dois-je donc fuir la Justice divine? Jamais. Ce m'est grande grâce que justice me soit faite en cette vie. " Que pouvais-je répondre à pareil langage? ne pouvant le faire dignement, je préférai me taire.

C'est pour ces motifs, que Catherine appelait justice cet acte du repas, si pénible pour elle. Elle disait à ses compagnes: " Allons faire justice de cette misérable pécheresse. " Elle tirait ainsi parti de tout, et des embûches du démon et des persécutions des hommes, nous apprenant chaque jour à faire de même. De là vient que, en parlant avec moi des dons de Dieu, elle disait : " Celui qui saurait utiliser la grâce que le Seigneur met en tout ce qui nous arrive, ferait continuel profit. " Puis elle ajoutait : " Je voudrais que vous agissiez ainsi en tout événement heureux ou malheureux, et que vous rentriez alors en Vous-même, pour vous dire: , Je veux gagner à cela quelque chose. " A vous conduire de cette façon, vous seriez bientôt riche. Et moi, malheureux, je n'ai pas assez gravé dans ma mémoire ces paroles de la sainte et d'autres semblables. Pour vous, lecteur, n'imitez pas mon apathie et souvenez-vous de ce vers :

Heureux l'homme prudent par le malheur des autres ( Felix quem faciunt aliena cautum).

Je prie cependant l'Auteur même de toute piété de vous éclairer, et de m'envoyer, à moi aussi, un rayon de sa lumière, qui m'entraîne enfin à une imitation réelle et persévérante de notre vierge. C'est par là que je termine ce chapitre. Il a tout entier pour témoin la sainte elle-même, ses paroles et ses actes accomplis au grand jour, puis les assertions d’un confesseur qui m'a précédé auprès d'elle, ainsi que je l'ai exposé plus haut.

   

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