CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

LIVRE DE LA “VIE”
de sainte Thérèse d’Avila

CHAPITRE XXVII

Je reviens à la relation de ma vie

Je reviens à la relation de ma vie. J'étais, comme je dit, sous le poids de cette affliction causée par tant de peines, et l'on priait beaucoup pour moi, afin qu'il plût au Seigneur de me conduire par un autre chemin, puisque celui où je marchais était, disait-on, si suspect. De mon côté, je le demandais instamment à Dieu, et j'eusse voulu éprouver le désir d'être conduite par une autre voie. Mais, à dire vrai, à la vue du progrès si sensible de mon âme, ce désir m 'était impossible, quoiqu'il fût constamment l'objet de mes demandes; il n'avait quelque entrée dans mon cœur qu'en certains moments, où j'étais accablée de ce qui m'était dit et des craintes qu'on m'inspirait. Je voyais le changement complet qui s'était opéré en moi: l'unique chose en mon pouvoir était de m'abandonner entre les mains de Dieu; il savait ce qui me convenait, je le conjurais de disposer absolument de moi selon sa sainte volonté. Je voyais que par cette voie j'allais au ciel, et qu'auparavant j'allais en enfer; quel motif avais-je donc d'en désirer une autre, et de croire que j'étais sous l'influence du démon? Pour avoir ce désir et cette persuasion, il n'était pas d'efforts que je ne fisse, mais toujours en vain. J'offrais à Dieu, dans cette vue, mes bonnes œuvres, si j'en accomplissais quelqu'une; je priais les saints auxquels j'avais une dévotion particulière, de me défendre contre le démon. Je faisais des neuvaines; je me recommandais à saint Hilarion et à l'archange saint Michel; ma confiance en ce dernier data même de cette occasion; j'importunais plusieurs autres saints pour que Notre Seigneur daignât, manifester la vérité. Or, au bout de deux ans, pendant lesquels je n'avais cessé, de concert avec d'autres personnes, de demander au Seigneur ou qu'il me conduisît par un autre chemin, ou qu'il daignât, puisqu'il me parlait si souvent, faire, connaître la vérité, voici ce qui m'arriva.

Le jour de la fête du glorieux saint Pierre, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, je sentis près,de moi Jésus-Christ, et je voyais que c'était lui qui me parlait. Comme j'ignorais complètement qu'il pût y avoir de semblables visions, j'en conçus une grande crainte au commencement, et je ne faisais que pleurer. A la vérité, dès que Notre Seigneur me disait une seule parole pour me rassurer, je demeurais, comme de coutume, calme, contente, et sans aucune crainte. Il me semblait qu'il marchait toujours à côté de moi; néanmoins, comme ce n'était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d'une manière fort claire qu'il était toujours à mon côté droit, qu'il voyait tout ce que je faisais, et, pour peu que je me recueillisse ou que je ne fusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu'il était près de moi.

J'allai aussitôt, quoiqu'il m'en coûtât beaucoup, le dire à mon confesseur. Il me demanda sous quelle forme je le voyais. Je lui dis que je ne le voyais pas. « Comment donc, répliqua-t-il, pouvez-vous savoir que c'est Jésus-Christ? » Je lui dis que je ne savais pas comment, mais que je ne pouvais ignorer qu'il fût près de moi; je le voyais clairement, je le sentais; le recueillement de mon âme dans l'oraison était plus profond et plus continuel; les effets produits étaient bien différents de ceux que j'éprouvais d'ordinaire: la chose était évidente. J'avais recours à diverses comparaisons pour me faire comprendre; mais, à mon avis, il ne s'en trouve certainement aucune qui ait beaucoup de rapport à une vision de ce genre. J'ai su depuis qu'elle est de l'ordre le plus élevé. C'est ce qui m'a été dit par un saint homme, fort spirituel, le frère Pierre d'Alcantara, dont je parlerai plus au long dans la suite, et par d'autres grands savants; ils ont ajouté que de toutes les visions, c'est celle où le démon peut avoir le moins d'accès. Ainsi, rien d'étonnant que de pauvres femmes sans science, comme moi, manquent de termes pour l'exprimer; les doctes, sans nul doute, en donneront plus facilement l'intelligence.

Que si je dis que je ne vois Notre Seigneur ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, attendu que la vision n'est point imaginaire, on me demandera sans doute comment je puis savoir et affirmer qu'il est près de moi, avec plus d'assurance que si je le voyais de mes propres yeux. Je réponds que c'est comme quand une personne, ou aveugle, ou dans une très grande obscurité, n'en peut voir une autre qui est auprès d'elle. Toutefois ma comparaison n'est point exacte, elle n'exprime qu'un faible rapport; car la personne dont je parle acquiert par le témoignage des sens la certitude de la présence de l'autre, soit en la touchant, soit en l'entendant parler ou se remuer. Dans cette vision, il n'y a rien de cela: point d'obscurité pour la vue; Notre Seigneur se montre présent à l'âme par une connaissance plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu'on voie ni soleil ni clarté, non; mais je dis que c'est une lumière qui, sans qu'aucune lumière frappe nos regards, illumine l'entendement, afin que l’âme jouisse d'un si grand bien. Cette vision porte avec elle de très précieux avantages.

Ce n’est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l'oraison d'union et de quiétude; l’âme ne se met pas plus tôt en prière qu'elle trouve, ce semble, à qui parler; elle comprend qu'on l'écoute, par les effets intérieurs de grâce qu'elle ressent, par un ardent amour, une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle. Cette grâce est sans doute un grand don de Dieu, et ceux qui la reçoivent doivent extrêmement l'estimer, parce que c'est une oraison très élevée; mais ce n'est pas une vision. Les effets seuls indiquent la présence de Dieu; c'est une voie par laquelle il se fait sentir à l'âme. Mais dans la vision dont je parle, on voit clairement que Jésus-Christ, fils de la Vierge, est là. Dans la double oraison que j'ai mentionnée, certaines influences de la divinité se rendent sensibles; ici, outre ces influences, notre âme voit que la très sainte humanité de Notre Seigneur nous accompagne, et qu'elle a la volonté de nous favoriser de ses grâces.

Le confesseur m'adressa donc cette question: Qui vous a dit que c'était Jésus-Christ? – Lui-même, plusieurs fois, répondis-je; mais avant qu'il me l'eût dit, cela était déjà imprimé dans mon entendement; dans les grâces antérieures, il me disait que c'était lui, mais je ne le voyais pas. J'ajoutai pour me faire comprendre: Si, étant aveugle ou dans une obscurité profonde, j'étais visitée par une personne que je n'aurais jamais vue, mais dont j'aurais seulement entendu parler, pour croire que C'est elle, il me suffirait qu'elle me le dît; mais je ne pourrais pas l'affirmer avec autant d'assurance que si je l'avais vue. Dans cette vision, je le puis; sans se montrer sous une forme sensible, Notre Seigneur s'imprime dans l'entendement par une connaissance si claire, qu'elle semble exclure le doute. Il veut que cette connaissance y demeure si profondément gravée qu'elle produise une certitude plus grande que le témoignage des yeux; car pour ce qui frappe notre vue, il nous arrive quelquefois de douter si ce n'est point une illusion. Ici le doute peut bien se présenter au premier instant, mais il reste d'autre part une ferme certitude que ce doute est sans fondement.

Ainsi en est-il d'une autre manière par laquelle Dieu enseigne l'âme et lui parle sans paroles, en la façon que je viens de dire. C'est un langage tellement du ciel, que nul effort humain ne peut le faire comprendre, si le divin Maître ne nous l'enseigne par expérience. Il met au plus intime de l'âme ce qu'il vent lui faire entendre; et là, il le lui représente sans image ni forme de paroles, mais par le même mode que dans la vision dont je viens de parler. Et que l'on remarque bien cette manière par laquelle Dieu fait entendre à l'âme ce qu'il veut, tantôt de grandes vérités, tantôt de profonds mystères; car souvent, lorsque Notre Seigneur m'accorde une vision et me l'explique c'est de cette sorte qu'il m'en donne l'intelligence.

A mon avis, c'est là que le démon trouve le moins d'accès. Voici mes raisons; si elles ne sont pas bonnes, c'est moi qui me trompe apparemment. Cette vision et ce langage sont quelque chose de tellement spirituel, qu'il n'y a ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, aucun mouvement où le démon puisse trouver prise. A la vérité, cette suspension simultanée des puissances et des sens, qui leur enlève tout mouvement propre, ne se manifeste que de temps en temps, et elle est de courte durée; d'autres fois, les puissances ne sont point suspendues, ni les sens ravis, mais conservent parfaitement leurs opérations naturelles. Cette suspension complète et générale n'a pas toujours lieu dans la contemplation, elle est même fort rare; mais dès qu'elle existe, je le répète, il n'y a plus de notre part aucune opération, aucun acte; tout est l'œuvre du Seigneur (cf. chap. 20et 25). La vérité nous est infuse de la même manière que se trouverait en nous un aliment que nous n'aurions pas mangé, ignorant par quelle voie il nous a été incorporé, mais bien certains du fait. Il y a néanmoins cette différence: ici la nature de l'aliment nous resterait inconnue, ainsi que celui qui l'a mis en nous, tandis que pour cette vérité infuse, je sais ce qu'elle est et d'où elle me vient; mais j'ignore comment elle a été déposée en moi; car je ne l'ai point vu, je ne puis le comprendre, mon âme n'en avait jamais eu le désir, il ne m'était pas même venu dans l'esprit que cela pût être.

Dans ces paroles dont j'ai traité précédemment (cf. chap. 25), Dieu rend l'entendement malgré lui attentif à ce qu'il lui dit. Donnant à l'âme comme une faculté nouvelle d'entendre, il la force à écouter et l'empêche de se distraire. Elle est à peu près comme une personne d'une ouïe excellente, à laquelle on parlerait de très près et à haute voix, sans lui permettre de se boucher les oreilles; bon gré mal gré, il faudrait qu'elle entendît. Toujours serait-il vrai qu'elle fait quelque chose, puisqu'elle est attentive à ce qu'on lui dit. Mais ici l'âme ne fait rien, elle ne prête même plus ce petit concours qui consiste à écouter. Sa nourriture s'est trouvée préparée et incorporée en elle, de sorte qu'elle n'a qu'à jouir. C'est comme si quelqu'un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science déjà acquise, ignorant de quelle manière et d'où elle lui serait venue, puisque auparavant il n'avait jamais travaillé même à connaître l'A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L'âme se voit en un instant savante; pour elle, le mystère de la très sainte Trinité et d'autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu'il n'est pas de théologien avec lequel elle n'eût la hardiesse d'entrer en dispute pour la défense de ces vérités. Elle en demeure saisie d'étonnement. Une seule de ces grâces suffit pour opérer en elle un changement complet. Dès lors, elle ne saurait rien aimer si ce n'est Celui qui, sans exiger d'elle aucun concours, la rend capable de si grands biens, lui révèle de si profonds secrets, et lui prodigue les témoignages d'un amour si tendre qu'on renonce à les décrire.

Quelques-unes de ces faveurs sont si admirables qu'on doute de leur réalité, et qu'à moins d'avoir une foi très vive, on ne pourrait croire que Notre Seigneur les accordes à une personne qui les a si peu méritées; aussi, mon dessein est de ne rapporter qu'un petit nombre de celles qu’il m’a faites, à moins que l’on ne me commande autre chose. Je me contenterai de quelques visions dont le récit ne sera pas sans utilité.

D'abord, elles pourront empêcher les personnes à qui Dieu en accorderait de semblables de s'en effrayer et de les regarder comme impossibles, ainsi que cela m'est arrivé; ensuite, elles feront connaître la manière ou la voie par laquelle le Seigneur m'a conduite, et c'est là précisément ce que l'on me commande d'écrire.

Je reviens à ce que je disais. Par ce genre de langage, le Seigneur, selon moi, montre qu'il veut, par toutes les voies possibles, donner connaissance à l'âme de ce qui se passe au ciel, où l'on s'entend sans se parler. Qu'une telle langue existât, je l'avais toujours ignoré, jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur de m'en rendre témoin, et de me le montrer dans un ravissement. Ainsi, dès l'exil, Dieu et l'âme s'entendent par cela seul qu'il veut être entendu d'elle, et ils n'ont besoin d'aucun autre artifice pour s'exprimer leur mutuel amour. Ici-bas, deux personnes intelligentes et qui s'aiment beaucoup, se comprennent, même sans signes, seulement en se regardant. C'est apparemment ce qui se passe entre Dieu et l'âme; mais il ne nous est pas donné de voir de quelle manière ils portent l'un sur l'autre leur regard, comme l'Epoux le dit à l'Épouse dans les Cantiques; car je crois avoir entendu appliquer à ce regard le passage dont je parle.

O bénignité admirable de Dieu! C'est ainsi, Seigneur, que vous vous laissez regarder par des yeux aussi infidèles que ceux de mon âme! Que cette vue, ô mon Dieu, les détourne pour jamais de celle des choses basses, et que rien, si ce n'est vous seul, ne soit plus capable de leur plaire! O ingratitude des mortels! n'aura-t-elle jamais de terme? L'expérience me permet de le publier: ces grâces sont si grandes que tout ce que l'on peut en rapporter n'est rien, en comparaison de que vous faites à l'égard d'une âme que vous conduisez jusque-là.

O âmes qui avez commencé à vous appliquer à l'oraison, et vous qui avez une véritable foi, pouvez-vous, car je ne vous parle pas de ce que vous gagnez pour l'éternité, pouvez-vous, dans cette vie même, aspirer à des biens comparables au moindre de ces biens? Oui, cela est certain, Dieu se donne lui-même à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Il ne fait pas acception des personnes; il aime tout le monde. Nul n'a d'excuse, quelque misérable qu'il soit, puisqu'il agit ainsi avec moi, en m'élevant à une si haute oraison. Songez que ce que j'écris ici est à peine un point du tableau que je pourrais mettre sous les yeux; je me suis bornée à ce qui était nécessaire pour faire comprendre la nature de cette vision de Notre Seigneur Jésus-Christ, et celle de ce langage céleste que Dieu adresse à l'âme. Mais dire ce que l'on éprouve lorsque le Seigneur nous révèle ses secrets et nous dévoile ses perfections adorables, je ne le puis. C'est un plaisir tellement élevé au-dessus de tous ceux que la pensée peut concevoir ici-bas, qu'il nous inspire, à juste titre, une souveraine horreur pour les plaisirs de la vie, qui tous ensemble ne sont que de la fange. La jouissance de ces plaisirs fût-elle assurée pour une éternité, il répugnerait de les mettre, si peu que ce soit, en comparaison avec les joies dont nous parlons; et Dieu cependant ne donne par là qu'une goutte du grand fleuve de délices qu'il nous prépare.

Mais, ô honte de nos prétentions! Pour moi, j'en rougis; et si l'on pouvait éprouver de la confusion dans le ciel, j'y paraîtrais un jour, à juste titre, plus confuse que qui que ce soit. Comment osons-nous prétendre à de si grands biens, à ces ineffables délices, à une gloire éternelle, uniquement aux dépens du bon Jésus? Si nous n'avons pas le courage, comme Simon le Cyrénéen, de l'aider à porter sa croix, n'aurons-nous pas du moins, comme les filles de Jérusalem, des larmes à donner à ses douleurs? Les plaisirs et les fêtes doivent-ils nous conduire à la jouissance de ce bonheur qui lui a coûté tant de sang? Cela n'est pas possible. Pensons-nous, en poursuivant de vains honneurs, lui offrir une juste réparation du mépris qu'il endura pour nous faire régner éternellement? Ce serait folie de le croire; jamais, non jamais, un tel chemin ne nous conduira au ciel.

Je vous en conjure, mon père, faites retentir ces vérités, puisque Dieu ne m'en a pas donné le pouvoir. Il a toujours cherché à en pénétrer mon âme; mais c'est bien tard, comme on le verra par cet écrit, que je les ai comprises et que j'ai prêté l'oreille à la voix de mon Dieu; c'est pourquoi je suis si confuse d'en parler, que j'aime mieux m'en taire.

Je me contente de noter ici une considération que je fais assez souvent sur la félicité des bienheureux dans le ciel; daigne mon Dieu me faire la grâce d'en jouir un jour! De quel éclat brillera leur gloire accidentelle, quelle joie éprouveront-ils lorsqu'ils verront que s'ils commencèrent tard à servir Dieu, du moins, depuis leur retour, ils n'omirent, pour lui plaire, rien de ce qui était en leur pouvoir; ils lui firent l'offrande de tout, par toutes les voies possibles, chacun selon ses forces et son état! Qu'il se trouvera riche celui qui laissa toutes les richesses pour Jésus-Christ! Qu'il se verra honoré celui qui, pour son amour, ne voulut point d'honneurs, et mit ses délices à se voir dans une profonde abjection! Qu'il se trouvera sage celui qui s'estima heureux de passer pour un insensé, et de partager ce titre avec la Sagesse elle-même! Mais, hélas! en punition de nos péchés, qu'ils sont aujourd'hui peu nombreux ceux qu'animent de tels sentiments! Ils ont disparu du milieu de nous, ces, hommes que les peuples regardaient comme des insensés, en leur voyant faire les œuvres héroïques des vrais amants de Jésus-Christ.

O monde, ô monde, que tu gagnes du côté de ton faux honneur à être connu d'un si petit nombre! Mais quoi! pensons-nous mieux servir Dieu lorsqu'on nous regarde comme des sages et des modèles de discrétion? On est si discret aujourd'hui, que c'est là sans doute ce que l'on pense. On croit mal édifier, si chacun, selon sa condition, ne s'efforce de paraître au meilleur état qu'il peut, et ne soutient l'honneur de son rang. Il n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques, aux religieux, aux religieuses, qui ne s'imaginent que c'est introduire une nouveauté et donner du scandale aux faibles, que de porter des habits vieux et rapiécés; on craint même d'être profondément recueilli et de mener une vie d'oraison, tant le monde est perverti, tant on a mis en oubli cette perfection et ces grands transports de ferveur qui éclataient dans les saints! Voilà, à mon avis, ce qui aggrave plus les calamités de notre temps, que ne le feraient les prétendus scandales des religieux qui annonceraient par leurs oeuvres comme par leurs paroles, le mépris que l'on doit faire du monde. De ces scandales le Seigneur retire de grands avantages: quelques personnes s'offensent, il est vrai, mais d'autres sentent des remords. Et plût au ciel qu'il nous fût donné de voir un de ces hommes de Dieu, qui retraçât dans sa personne la vie de Jésus-Christ et de ses apôtres! Plus que jamais nous en aurions besoin de nos jours.

Ah! quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, dans ce béni frère Pierre d'Alcantara! Le monde, dit-on, n'est plus capable d'une perfection si haute; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce saint était de ce siècle, et sa ferveur égalait cependant celle des temps anciens; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais, sans aller pieds nus, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses dans lesquelles, comme je l'ai souvent dit, nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que Notre Seigneur nous fait connaître dès qu'il voit en nous du courage.

Qu'il dut être grand, celui que reçut de Dieu le saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd'hui! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m'est parfaitement connue; c'est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture à l'affection qu'il me portait; Notre Seigneur la lui avait donnée, afin qu'il prît ma défense et m'encourageât dans un temps où son appui m'était si nécessaire, comme on l'a vu et comme on le verra encore par mon récit.

Il avait passé quarante ans, nous dit-il, sans jamais dormir plus d'une heure et demie, tant la nuit que le jour; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c'était de vaincre le sommeil; dans ce dessein, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Il prenait ce repos assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur; eût-il voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d'aucune chaussure. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair; encore cet habit était-il aussi étroit que possible; et par-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule; il les fermait ensuite, et reprenait son manteau, donnant ainsi quelque satisfaction à son corps, en lui faisant sentir une meilleure température. Il lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours; et comme j'en paraissais surprise, il me dit que c'était très facile à quiconque en avait pris la coutume. Un de ses compagnons m'assura qu'il passait quelquefois huit jours sans prendre de nourriture. Cela devait arriver, je pense, lorsqu'il était absorbé dans l'oraison car il avait de grands ravissements et de violents transports d'amour pour Dieu; je l'ai vu moi-même une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême; et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu'il m'a avoué être resté trois ans dans une maison de son ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de la voix, parce qu'il ne levait jamais les yeux, de sorte qu'il n'aurait pu se rendre aux endroits où l'appelait la règle, s'il n'avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Il passa de longues années sans jamais regarder les femmes; il me dit qu'à l'âge où il était parvenu, c'était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir; à la vérité, il était déjà très vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu'il semblait n'être formé que de racines d'arbres. Avec toute cette sainteté, il était très affable. Il parlait peu et seulement lorsqu'il était interrogé; mais les grâces de son esprit donnaient à ses paroles un véritable charme.

Je raconterais volontiers beaucoup d'autres particularités, si je n'appréhendais, mon père, qu'une plus longue digression ne m'attirât un reproche de votre part. Je n'étais pas même exempte de cette crainte, en écrivant, ce que je viens de dire. J'ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que sa fin approchait, il récita le psaume "J'étais dans la joie quand on m'a dit: allons dans la maison du Seigneur" (Ps 122, 1), et s'étant mis à genoux, il expira [4].

Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu'à partir de ce jour il m'ait encore plus assistée que durant sa vie j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions, qu'heureuse était la pénitence, qui lui avait mérité une si grande récompense. Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut, malgré l'éloignement qui nous séparait, et je sus qu'il devait bientôt nous être enlevé. Je l'en avertis, en lui écrivant à l'endroit où il était, à quelques lieues d'ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer. Sans croire à cette vision, j'en fis part néanmoins à quelques personnes, et huit jours après nous venait la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt qu'il avait commencé à vivre pour toujours. Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire! Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu'il ne l'accordât. Je l'ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai toujours vues exaucées. Louange sans fin à ce Dieu de bonté! Amen.

Mais quel long discours, mon père, pour vous porter au mépris de ce qui passe, comme si vous ne saviez pas ces choses, et comme si vous n'aviez pas déjà exécuté votre résolution de vous détacher de tout! En parlant de la sorte, j'ai uniquement cédé à la douleur que me cause la vue des égarements du monde. Je ne gagnerai peut-être que de la fatigue à écrire ces pages, où tout, du reste, est contre moi; mais du moins mon âme en sera soulagée. Daigne le Seigneur me pardonner les offenses que j'ai commises moi-même en ce point dont je traite, et vous, mon père, la peine que je vous donne sans raison: on dirait, en vérité, que je veux vous faire subir la pénitence de mes fautes.


[4] Ce fut le 18 octobre 1562. Il était âgé de soixante-trois ans.

   

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