CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

LIVRE DE LA “VIE”
de sainte Thérèse d’Avila

CHAPITRE XXVI

Ce divin Maître a été le livre véritable

Je regarde comme une des grandes grâces du Seigneur ce courage qu'il me donna contre les démons; car une âme se nuit beaucoup à elle-même lorsqu'elle se laisse abattre par la peur, et dominer par une autre crainte que celle d'offenser Dieu. Sujets d'un Roi tout puissant, au service d'un Souverain auquel tout est assujetti, nous n'avons rien à redouter, comme je l'ai dit déjà, dès que nous marchons devant lui dans la vérité et avec une conscience pure. Je ne voudrais donc voir en nous qu'une crainte, celle d'offenser, si peu que ce soit, Celui qui peut soudain nous anéantir, mais qui, s'il est content de nous, peut aussi confondre tous nos ennemis.

Cela est vrai, pourra-t-on dire; mais où sera l'âme assez droite pour contenter le Seigneur en tout, et n'avoir point aussi quelque crainte? Certes, ce n'est pas la mienne; elle est trop pauvre, trop imparfaite, et remplie de trop de misères. Heureusement, Dieu ne nous traite pas avec la même rigueur que les hommes, il connaît nos faiblesses. Toutefois, malgré cette crainte de n'être pas assez fidèle, l'âme arrivée à l'état dont je parle, trouve en elle de grands indices d'un véritable amour pour Dieu. L'amour dont elle brûle ne reste plus caché comme dans les commencements; il se révèle, ainsi que je le dirai dans la suite, si je ne l'ai déjà dit, par l'impétuosité de ses transports, et par la véhémence du désir de voir Dieu. Tout la dégoûte, tout la fatigue, tout la tourmente, excepté jouir de lui, ou travailler pour sa gloire. Le repos d'ici-bas lui est un supplice, parce qu'elle se voit absente de son vrai repos. Ce sont là, à mon avis, autant d'indices très clairs et nullement trompeurs d'un véritable amour.

Voici ce qui m'est arrivé plusieurs fois. Étant assaillie de grandes tribulations à cause d'une affaire dont je parlerai (la fondation de Saint Joseph d'Avila), et me voyant en butte aux murmures, non seulement de presque toute la ville où je suis (Avila), mais encore de mon ordre, je m'affligeais profondément de tant de causes de trouble. Le Seigneur me disait: « De quoi as-tu peur? Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant? J'accomplirai ce que je t'ai promis. » Ces paroles, dont j'ai vu depuis le fidèle accomplissement, laissaient au moment même dans mon âme une force étonnante. Je me sentais prête, dût-il m'en coûter encore davantage, à m'engager dans de nouvelles entreprises pour le service de Dieu, et à aller au-devant des souffrances. Cela s'est renouvelé tant de fois que je ne pourrais en dire le nombre.

Souvent aussi il me faisait des réprimandes; et il en agit encore ainsi lorsque je commets quelque imperfection  Il y a alors dans ses paroles une force capable de faire rentrer une âme dans le néant; mais elles portent l'amendement avec elles, sa Majesté donnant tout ensemble, comme je l'ai dit, le conseil et le remède. De temps en temps, il rappelle à ma mémoire les péchés de ma vie, et particulièrement lorsqu'il veut me faire quelque grâce signalée. L'âme alors se croit déjà devant son Juge; et la vérité lui apparaît avec tant de clarté qu'elle ne sait où se mettre. D'autres fois, il m'a avertie de certains dangers qui me menaçaient, ou qui menaçaient d'autres personnes. Enfin, il m'a annoncé bien des événements trois ou quatre ans à l'avance, et tous se sont fidèlement accomplis: je pourrai en signaler quelques-uns.

On voit par là qu'il y a tant de marques de l'action de Dieu dans une âme, qu'elle ne peut, à mon avis, l'ignorer. Toutefois, voici la conduite la plus sûre à tenir; elle n'a aucun danger, et offre de nombreux avantages; et nous, femmes, qui sommes étrangères à la science, nous devons surtout nous y conformer: c'est de faire connaître notre âme tout entière, et les grâces que nous recevons, à un confesseur éclairé, et de lui obéir. Notre Seigneur lui-même me l'a ordonné plusieurs fois; je le mets en pratique, et je ne pourrais sans cela être en repos.

J'avais un confesseur qui me mortifiait beaucoup; quelquefois ma peine et mon affliction étaient bien grandes à cause du trouble où il me jetait; et c'est pourtant lui qui, à mon jugement, a fait le plus grand bien à mon âme [2]. Malgré mon profond attachement pour lui j'étais quelquefois tentée de le quitter, parce qu'il me semblait que ces peines qu'il me causait me détournaient de l'oraison. Mais lorsque j'étais près d'en venir à l'exécution, Notre Seigneur me faisait comprendre que je ne devais pas le faire; et je recevais chaque fois une réprimande, qui m'était infiniment plus sensible que tout ce que mon confesseur me faisait souffrir. A certains jours, je trouvais l'épreuve bien forte: tourment d'un côté, réprimande de l'autre; et tout cela m'était néanmoins nécessaire, tant j'avais encore peu travaillé à vaincre ma volonté. Notre Seigneur me dit une fois que je ne devais pas me flatter d'être obéissante, si je n'étais déterminée à souffrir; je n'avais qu'à jeter les yeux sur ce qu'il avait enduré, et tout me deviendrait facile.

Un confesseur, à qui je m'étais confessée dans le commencement, me conseilla un jour de me taire sur les faveurs que je recevais; puisqu'il était prouvé qu'elles venaient de l'esprit de Dieu, il valait mieux n'en plus parler à personne, et garder là-dessus le silence. Ce conseil ne me déplut pas, car jamais je n'allais faire connaître à mon confesseur les grâces que Dieu m'accordait, sans éprouver une peine et une honte bien grandes. Parfois il m'eût été moins pénible de lui déclarer des fautes graves, surtout quand ces faveurs étaient d'un ordre élevé. Il me semblait qu'on ne me croirait pas, et qu'on se moquerait de moi; je trouvais en cela un manque de respect envers les merveilles de Dieu, et j'y étais si sensible, que, pour cette raison, j'aurais voulu garder le silence. Il me fut dit alors que j'avais été très mal conseillée par ce confesseur; je ne devais en aucune façon taire quoi que ce fût à celui auquel je m'adressais (Père Balthasar Alvarez), parce qu'il y avait en cela une grande sûreté, tandis qu'en faisant le contraire, je pourrais plus d'une fois me tromper.

Lorsque le divin Maître m'ayant commandé une chose dans l'oraison, mon confesseur m'en ordonnait une autre, Notre Seigneur me disait d'obéir; mais il changeait bientôt la disposition de mon confesseur, et lui inspirait de me commander la même chose que lui.

Lorsqu'on défendit de lire plusieurs livres traduits en castillan, j'en eus beaucoup de peine; j'en lisais quelques uns avec plaisir, et désormais, ne comprenant pas le latin, je m'en voyais privée. Notre Seigneur me dit: « N'en aie point de peine, je te donnerai un livre vivant ». Il ne me fut pas donné alors de saisir le sens de ces paroles, parce que je n'avais pas encore eu de vision [3], mais, peu de jours après, il me fut facile de l'entendre. En effet, j'ai trouvé tant à penser et à me recueillir dans ce que je voyais présent, et Notre Seigneur a daigné lui-même m'instruire avec tant d'amour et de tant de manières, que je n’ai eu que très peu ou presque pas besoin de livres. Ce divin Maître a été le livre véritable où j'ai vu les vérités. Bénédiction à ce Livre vivant, qui laisse imprimé dans l'âme ce qu'on doit lire et faire, de telle sorte qu'on ne peut l'oublier  Et qui donc pourrait voir le Seigneur couvert de plaies, affligé, persécuté, sans désirer partager ses douleurs et les embrasser avec amour? Qui pourrait apercevoir le plus faible rayon de la gloire qu'il prépare à ceux qui le servent, sans comprendre que tout ce qu'on peut faire et souffrir n'est rien, quand on espère une telle récompense? Qui pourrait voir les tourments que souffrent les damnés, sans considérer comme des délices les tourments d'ici-bas, et sans se sentir pénétré d'une infinie reconnaissance envers un Dieu qui tant de fois nous a délivrés de cet abîme?

Mais parce qu'avec le secours de Dieu je traiterai plus particulièrement ailleurs de ce sujet, je veux maintenant avancer dans la relation de ma vie. Je souhaite que le Seigneur m'ait fait la grâce de bien m'expliquer en ce que j'ai dit jusqu'ici. Je suis convaincue que celui qui en aura fait l'expérience n'aura nulle peine à le comprendre, et trouvera que j'ai eu le bonheur de m'exprimer avec assez de justesse. Mais je ne m'étonnerais point que celui qui ne l'a point éprouvé regardât tout cela comme des folies. Il est disculpé par cela seul que c'est moi qui l'ai dit, et je me garderai, certes, de le blâmer d'un tel jugement. Que le Seigneur m'accorde la grâce de faire sa volonté! Amen!



[2] Au rapport du V. P.Louis du Pont, le P. Balthasar Alvarez s'appliquait à mortifier Thérèse en tout, et spécialement dans les choses où elle montrait tant soit peu d’empressement naturel. Il faisait mourir peu à peu dans cette âme héroïque tous les mouvements de la nature, pour ne la laisser vivre que de la vie de la grâce. Dans une circonstance où il s'était absenté d'Avila, Thérèse, assaillie d'une grande peine, lui écrivit en le priant de lui répondre sans délai. il lui répondit en effet sans délai, mais il lui envoya sa réponse sous enveloppe après avoir écrit ces mots sur la lettre: Vous ne l'ouvrirez que dans un mois. Thérèse s'y soumit de bonne grâce, mais non sans ressentir vivement la mortification. Cet homme de Dieu, connaissant ce qui pouvait le plus faire mourir Thérèse à elle-même, eut le courage de ne pas le lui épargner. À l'époque où presque tous, excepté lui, la croyaient victime des illusions du démon, non seulement, comme on l'a vu au XXVème chapitre il lui dit plus d'une fois, de propos délibéré, pour l'éprouver, que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon, mais il alla encore jusqu'à la priver vingt jours de suite de la sainte communion. Thérèse accepta ce calice avec une résignation parfaite. Pour prix d'une si humble obéissance, Notre Seigneur lui adressa ces paroles qu'elle a rapportées au même chapitre: « Ne crains point, ma fille, c'est moi; je ne t'abandonnerai point, bannis toute crainte. »

[3] Ce fut seulement en 1559 que la sainte commença à être favorisée des visions qu'elle va rapporter dans les chapitres suivants. Ces visions se succédèrent pendant deux ans et demi, de 1559 jusqu’en 1561, c’est à dire de la la quarante-quatrième à la quarante-sixième année de sa vie.
 

   

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