CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

CHEMIN DE LA PERFECTION
de sainte Thérèse d’Avila

– manuscrit de l’Escorial –

Traduction : Jeannine Poitrey

CHAPITRE 2

Comment il ne faut pas se préoccuper des nécessités corporelles. Du bien de la pauvreté.

1       Ne pensez pas, mes sœurs, que vous n’aurez pas pour autant de quoi manger, je vous l’assure. Ne prétendez jamais vous nourrir par des artifices humains, sinon vous mourrez de faim et ce ne sera que juste. Gardez les yeux fixés sur votre Époux ! C’est lui qui doit vous nourrir ; s’il est content, ceux qui vous sont le moins dévoués vous donneront à manger malgré eux, comme l’expérience vous l’a montré. Et si en agissant ainsi vous veniez à mourir de faim : bienheureuses les religieuses de Saint-Joseph ! C’est alors, je vous l’affirme, que vos prières seront agréables à Dieu et que nous accomplirons quelque peu ce que nous nous sommes proposé. Pour l’amour du Seigneur, mes filles, n’oubliez pas ceci : puisque vous renoncez aux rentes, renoncez au souci de la nourriture, sinon tout est perdu. Que ceux qui, par la volonté du Seigneur, jouissent de rentes se perdent dans ces soucis, à la bonne heure ! c’est tout à fait juste, puisque telle est leur vocation mais pour vous, mes sœurs, c’est un non-sens.

2       Se soucier des revenus des autres serait, me semble-t-il, penser à ce dont ils jouissent ; soyez-en sûres, votre préoccupation ne les fera pas changer d’idée et ne leur inspirera pas le désir de vous faire l’aumône. Laissez ce soin à celui qui peut tous les mouvoir, au Seigneur des rentes et des rentiers ; c’est par son ordre que nous sommes venues ici : ses paroles sont vraies, elles ne passeront pas, le ciel et la terre passeraient plutôt. Ne lui manquez pas, et n’ayez crainte qu’il vous manque ; et si un jour il vous manquait, ce serait pour un plus grand bien ; c’est ainsi que les saints perdaient leur vie et qu’on leur coupait la tête, mais c’était pour leur donner davantage et en faire des martyrs. Quel heureux échange ce serait que d’en finir vite avec tout, et de jouir de la plénitude éternelle !

3       Attention, mes sœurs, ces conseils auront beaucoup d’importance après ma mort, et c’est pourquoi je vous les laisse par écrit ; tant que je vivrai, avec la grâce de Dieu, je vous les rappellerai, car je sais par expérience le grand profit qu’on en retire ; moins nous possédons, moins je suis préoccupée. Le Seigneur sait bien, ce me semble, que j’ai davantage de peine quand on nous donne beaucoup que lorsque nous n’avons rien ; peut-être est-ce le fait d’avoir vu que le Seigneur nous donne immédiatement ce qu’il nous faut. Nous tromperions le monde s’il en était autrement : passer pour pauvres sans l’être en esprit, mais seulement extérieurement. Je m’en ferais un cas de conscience. Il me semble, pour ainsi dire, que ce serait voler ce que l’on nous donne et être comme des riches demandant l’aumône ; plaise à Dieu qu’il n’en soit pas ainsi ; là où il y a — je veux dire : où il y aurait — ces soucis exagérés d’aumône, on viendra à en prendre l’habitude et, peut-être, à demander ce dont nous n’avons pas besoin à plus nécessiteux que nous ; bien que ces derniers ne puissent y perdre, mais au contraire y gagner, nous, nous y perdrions. Dieu nous en garde, mes filles ! si jamais il devait en être ainsi, je préférerais que vous eussiez des rentes.

4       Ne vous préoccupez en aucune façon de tout ceci. Je vous le demande, pour l’amour de Dieu, comme une aumône ; et que la plus petite d’entre vous, si elle voyait jamais un tel souci dans cette maison, crie au secours à Sa Majesté et le rappelle à la Supérieure ; qu’avec humilité elle lui montre son égarement : celui-ci est si grave que peu à peu il entraînera la perte de la vraie pauvreté. J’espère que le Seigneur ne le permettra pas et qu’il n’abandonnera pas ses servantes ; ainsi, puisque vous m’avez demandé cet écrit, que les avertissements de cette pauvre pécheresse vous tiennent en éveil.

5       Croyez-moi, mes filles, pour votre bien le Seigneur m’a quelque peu fait comprendre les bienfaits de la pauvreté d’esprit. Et vous, si vous y prêtez attention, vous les comprendrez, quoique pas autant que moi car j’ai été folle d’esprit et non pas pauvre comme ma profession m’y obligeait. La pauvreté d’esprit est un bien qui renferme en soi tous les biens du monde et, me semble-t-il, une grande partie des biens de toutes les vertus. Je ne l’affirme pas parce que je ne connais pas la valeur de chacune d’elles et, ce que je crois ne pas bien comprendre, je ne le dirai pas ; mon sentiment est pourtant que la pauvreté embrasse un grand nombre de vertus. Elle confère une souveraineté suprême, car c’est être le souverain de tous les biens du monde que de les mépriser et, si je disais que c’est devenir le maître absolu de tous les biens du monde, je ne mentirais pas. Que m’importent à moi les rois et les seigneurs ? Je ne veux ni profiter de leurs revenus ni chercher à leur plaire, pourvu qu’en échange je puisse tant soit peu contenter Dieu davantage. Nous perdrons tout car, à mon avis, les honneurs et l’argent vont presque toujours de pair : celui qui recherche les honneurs ne hait pas l’argent, et celui qui hait l’argent se soucie peu des honneurs.

6       Comprenez-moi bien : à mon sens, ce désir des honneurs entraîne toujours quelque intérêt caché de posséder revenus et richesses ; c’est merveille en effet qu’un pauvre soit honoré dans le monde, disons qu’il ne l’est jamais ! Au contraire, si honorable qu’il soit par lui-même, on en fait peu de cas. La vraie pauvreté porte en elle une telle dignité que personne n’y résiste, je parle de celle qu’on embrasse pour Dieu seul ; elle n’a besoin de contenter personne, si ce n’est lui ; or il est bien certain que si nous n’avons besoin de personne, nous aurons beaucoup d’amis, mon expérience personnelle me l’a prouvé.

7       On a tant écrit sur cette vertu que je ne saurais bien le comprendre, à plus forte raison en parler ; j’avoue que j’étais si absorbée que je ne m’étais pas encore aperçue de la bêtise que je faisais en en parlant. Maintenant que je m’en rends compte, je vais me taire ; pourtant, ce qui est dit restera dit pour le cas où ce serait bien dit. Pour l’amour du Seigneur n’oubliez pas ceci : nos armes sont la sainte pauvreté, si estimée si fidèlement gardée par nos saints Pères au début de l’ordre ; quelqu’un qui l’a lu, m’a dit qu’ils ne gardaient rien d’un jour à l’autre ; puisque nous ne la gardons pas avec autant de perfection à l’extérieur, essayons au moins de la garder parfaitement à l’intérieur. Notre vie dure deux heures, et ensuite la récompense est éternelle ; mais quand bien même il n’y en aurait aucune si ce n’est celle d’avoir suivi les conseils du Christ, le salaire serait déjà grand.

8       Voilà les armes que doivent porter nos étendards ; efforçons-nous de garder la pauvreté de toutes les façons possibles : dans nos maisons, sur nos vêtements, dans nos paroles et, beaucoup plus encore, dans nos pensées. Tant que vous vous y appliquerez, ne craignez pas, Dieu aidant, que tombe la perfection de cette maison car, comme disait sainte Claire, ce sont de hautes murailles que celles de la pauvreté. C’est de semblables murailles qu’elle voulait, disait-elle, entourer son monastère ; et assurément si la pauvreté est véritablement gardée, elle constitue de meilleures fortifications pour la modestie et le reste, que des édifices très somptueux. Gardez-vous de ces derniers, pour l’amour de Dieu, au nom de son Sang je vous le demande. Et si je peux le dire en bonne conscience, le jour où vous en désirerez de semblables : qu’ils s’écroulent, qu’ils vous anéantissent toutes ; c’est en bonne conscience que je le dis et j’en supplierai Dieu.

9       C’est d’un très mauvais effet, mes sœurs, qu’avec le bien des pauvres gens, alors que beaucoup n’ont presque rien, on fasse de grandes maisons. Que Dieu ne le permette pas ; au contraire, que notre maison soit bien pauvre en tout et petite. Ressemblons en quelque chose à notre Roi ; il n’a pas eu d’autre maison que l’étable de Bethléem où il est né. Ceux qui construisent de grandes maisons doivent avoir leurs raisons, je ne les condamne pas ; ils sont plus nombreux, ils ont d’autres intentions. Mais pour treize pauvres petites, le moindre coin suffit. Si à cause de leur étroite clôture, et de notre misérable nature, elles avaient un jardin et des ermitages pour y prier en solitude, à la bonne heure ; mais des édifices, des maisons grandes et ornementées, rien de tout cela. Que Dieu nous en préserve ! N’oubliez jamais que tout doit tomber au jour du Jugement ; et savons-nous si ce jour n’est pas proche ?

10     Il ne serait pas bien que la maison de douze pauvres petites fasse beaucoup de bruit en tombant, car les pauvres n’en font jamais ; les vrais pauvres doivent être des gens qui vivent sans bruit pour qu’on ait pitié d’eux. Et comme vous vous réjouiriez si vous voyiez quelqu’un se libérer de l’enfer à cause de l’aumône qu’il vous aurait faite ! En effet, tout est possible, car vous avez la constante obligation de prier continuellement pour l’âme de ceux qui vous donnent à manger. C’est de lui que nous recevons tout, mais le Seigneur veut aussi que nous le suppliions pour ceux qui, par amour pour lui, nous donnent le nécessaire ; ne négligez jamais de le faire. Je ne sais plus ce que j’avais commencé à dire, parce que je me suis éloignée de mon sujet ; je crois que Dieu l’a voulu ainsi car jamais je n’aurais pensé écrire ce que je viens de vous dire. Que Sa Majesté nous protège toujours, afin que nous ne manquions pas à cette perfection dans la pauvreté, amen.

   

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