CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Le Château intérieur
OU LES DEMEURES

de sainte Thérèse d’Avila

Sixièmes DEMEURES
CHAPITRE
IX

De la façon dont le Seigneur se communique à l’âme dans la vision imaginaire. Mise en garde, appuyée de raisons, contre le désir d’emprunter cette voie. Chapitre fort profitable.

1       Venons-en maintenant aux visions imaginaires, dont on dit que le démon peut davantage s’y immiscer que dans celles dont nous avons parlé, ce qui doit être vrai ; mais quand elles viennent de Notre-Seigneur, elles me semblent sous certains aspects plus profitables, parce que plus conformes à notre nature ; à l’exception de celles que le Seigneur nous fait connaître dans la dernière Demeure, aucune ne peut leur être comparer.

2       Considérons donc, comme je vous l’ai dit dans le chapitre précèdent, qu’il en est de ce Seigneur comme d’un objet en or dans lequel nous garderions une pierre précieuse d’immense valeur et douée de toutes sortes de vertus, sans l’avoir jamais vue ; nous avons toutefois l’absolue certitude qu’elle est là, car les vertus de la pierre ne manquent pas d’agir efficacement, si nous la portons sur nous. Sans l’avoir jamais vue, nous ne manquons pas de l’apprécier, l’expérience nous a montré qu’elle a la propriété de nous guérir de certaines maladies. Mais nous n’osons pas la regarder, nous ne pouvons pas non plus ouvrir le reliquaire celui à qui appartient le joyau est seul à savoir comment il s’ouvre, nous l’a prêté pour que nous en usions, mais il en a gardé la clef ; il ouvrira le coffret qui lui appartient quand il voudra nous montrer la pierre, il la reprendra même quand il le jugera bon, es ce qu’il fait.

3       Disons tout de suite qu’il lui plaît parfois de l’ouvrir soudain pour le plus grand bien de la personne à qui il l’a prêté. Il est clair que sa joie sera bien plus grande lorsqu’elle se rappellera la splendeur de la pierre, mieux gravée ainsi dans sa mémoire. Il en est de même ici : quand Notre-Seigneur consent à mieux choyer cette âme, il lui montre clairement son Humanité Sacrée sous un aspect de son choix, soit tel qu’il fut dans le monde, ou après sa résurrection. Et bien que cela se produise à une vitesse que nous pourrions comparer à celle de l’éclair, cette image suprêmement glorieuse se grave si profondément dans l’imagination que j’estime impossible qu’elle s’efface, jusqu’à ce que cette âme la voie dans le séjour où elle pourra en jouir a jamais.

4       Je dis image, mais il s’entend que la personne qui la voit n’a pas le sentiment qu’elle est peinte, mais vraiment vivante ; et parfois, elle parle à l’âme, elle lui révèle même de grands secrets. Mais vous devez comprendre que bien que cela dure quelques instants, on ne peut pas plus regarder cette vision qu’on peut regarder le soleil, elle passe donc très rapidement. Toutefois, son éclat, comme l’éclat du soleil, ne blesse pas la vue intérieure, qui voit tout cela ; (je ne saurais rien dire de la vision perçue par la vue extérieure, la personne que j’évoque et dont je puis parler si particulièrement n’est pas passée par là, et il est difficile de rendre compte exactement de ce dont on n’a pas l’expérience), cet éclat est comme une lumière infuse, celle d’un soleil couvert de quelque chose d’extrêmement subtil, comme un diamant, si on pouvait le tailler. Son vêtement semble de toile de Hollande, et presque toujours, lorsque Dieu fait cette faveur à l’âme, elle tombe en extase, car sa bassesse ne peut souffrir une vision aussi effrayante.

5       Je dis effrayante, car bien qu’elle soit la plus belle et la plus délectable qu’on puisse imaginer, même si on s’employait à y penser pendant mille années d’existence, (elle dépasse de beaucoup tout ce que conçoivent notre imagination et notre entendement), cette présence est d’une majesté si grandiose que l’effroi s’empare de l’âme. Nul besoin n’est de demander ici comment elle sait qui se montre à elle sans qu’on le lui ait dit, elle reconnaît bien Celui qui est le Seigneur du Ciel et de la terre, tandis que les rois de ce monde sembleraient bien peu de chose par eux-mêmes, si leur suite ne les accompagnait, s’ils ne disaient qui ils sont.

6       Ô Seigneur ! comme nous vous méconnaissons, nous, chrétiens ! Que sera-ce le jour où vous viendrez nous juger ; puisque lorsque vous venez avec tant d’amitié visiter votre épouse, votre vue cause tant de crainte ? Ô mes filles, que sera-ce quand d’une voix si rigoureuse il dira :

Allez, maudits de mon Père ! " (Mt 25,41)

7       Gardons dès maintenant en mémoire que cette faveur que Dieu fait à l’âme n’est pas le moindre des bienfaits ; saint Jérôme, si saint qu’il fut, n’en éloignait jamais le souvenir, et si nous faisons de même, tout ce que nous pouvons souffrir ici des rigueurs de notre Ordre ne nous pèsera point ; même si cela dure longtemps, ce n’est qu’un moment, comparé à l’éternité. Je vous dis en vérité que si vile que je sois, je n’ai jamais eu peur des tourments de l’enfer ; songeant que les damnés doivent voir pleins de colère les yeux si beaux, si paisibles, si bénins du Seigneur, il me semblait que mon cœur ne pourrait le supporter, en comparaison les tourments ne m’étaient rien ; il en fut ainsi toute ma vie. Combien plus grande encore doit être la crainte de la personne à qui il s’est montré ainsi, et qui éprouve un sentiment si vif qu’elle en perd le sens ! Telle doit être la cause de la suspension des puissances ; le Seigneur vient en aide à sa faiblesse en l’unissant à Sa grandeur dans cette si haute communication avec Dieu.

8       Lorsque l’âme peut regarder longuement ce Seigneur, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une vision, mais d’une sorte de véhémente considération de certaine figure forgée par l’imagination ; une chose morte, en comparaison avec cette autre vision.

9       Il est des personnes, et je sais que c’est vrai car nombreuses, sont celles qui m’en ont parlé, pas seulement trois ou quatre, dont l’imagination est si faible, l’entendement si efficace, ou je ne sais quoi, qu’elles s’abandonnent totalement à l’imagination, et croient voir clairement tout ce qu’elles pensent ; si elles avaient vu la vraie vision, elles comprendraient, sans aucun doute possible, qu’elles se leurrent ; car elles composent elles-mêmes ce que leur imagination évoque sans que nul effet ne s’ensuive ; elles restent froides, bien plus que si elles voyaient une image pieuse. Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas d’en faire cas, on l’oublié donc beaucoup plus vite qu’un rêve.

10     Il n’en est pas ainsi de la vision dont nous parlons, l’âme est très éloignée de l’idée de voir quelque chose, cela ne lui vient pas à l’esprit, et soudain la vision se présente tout entière, une grande crainte, une grande agitation bouleversent toutes les puissances et les sens mais elle les installe aussitôt dans cette paix bienheureuse. De même que lorsque saint Paul fut terrassé (Ac 9,3-4) il y eut tempête et agitation au ciel, ici, dans le monde intérieur, un grand mouvement se produit ; et immédiatement, comme je l’ai dit, tout s’apaise, et cette âme est instruite de si grandes vérités qu’elle n’a plus besoin d’un autre maître ; la vraie sagesse, sans travail de sa part, l’a tirée de son ignorance ; et l’âme garde un certain temps la certitude que cette faveur vient de Dieu ; plus on lui dirait le contraire, moins on pourrait la persuader de craindre d’avoir été trompée. Plus tard, si le confesseur lui fait peur, Dieu la livre à elle-même et la laisse dans l’hésitation, ce serait possible, vu ses péchés, mais elle ne peut toutefois le croire, comme dans les tentations contre la foi où le démon peut agiter l’âme, qui n’en reste pas moins ferme dans sa croyance. Plus on la combat, donc, plus elle garde la certitude que le démon ne pourrait lui donner tous ces biens : et il en est ainsi, il n’a pas une telle puissance sur l’intérieur de l’âme ; il peut susciter une représentation, mais jamais avec cette vérité, cette majesté, ni ces effets.

11     Comme les confesseurs ne peuvent voir cela, ils ont peur, à juste titre, d’autant plus qu’il se peut, d’aventure, que ceux à qui Dieu accorde cette faveur ne sachent pas en parler. Ils doivent être donc sur leurs gardes jusqu’à ce que, avec le temps, ces apparitions montrent leurs fruits, observer peu à peu ce que l’âme y gagne en humilité et en force dans la vertu ; car s’il s’agit du démon, il se montrera bientôt à des signes évidents, on le surprendra en mille mensonges. Si le confesseur a de l’expérience, s’il est passé par là, il aura tôt fait de tout comprendre ; au récit qu’on lui fera, il comprendra immédiatement si c’est Dieu, ou l’imagination, ou le démon ; en particulier si Sa Majesté lui a accordé de connaître les esprits ; s’il a ce don, et s’il est docte, même s’il n’a pas d’expérience il le verra très bien.

12     Ce qui vous est fort nécessaire, mes sœurs, c’est beaucoup de simplicité et de sincérité envers votre confesseur ; je ne parle pas des péchés, cela va de soi, mais du récit que vous lui faites de votre oraison. A défaut, je n’affirmerais point que vous soyez en bonne voie, ni que c’est Dieu qui vous instruit ; car il aime beaucoup qu’envers celui qui le représente vous soyez aussi franche et aussi claire qu’envers lui-même, que vous ayez le même désir de lui faire comprendre toutes vos pensées, et d’autant plus vos œuvres, si petites soient-elles ! Cela fait, ne soyez ni troublées, ni inquiètes, car même si ces visions ne venaient pas de Dieu, si vous avez de l’humilité et une bonne conscience, elles ne vous nuiront point ; Sa Majesté sait tirer le bien du mal et les voies par lesquelles le démon voudrait vous perdre aboutirons à vous faire beaucoup gagner. En évoquant les grandes faveurs que Dieu vous accorde, vous chercherez à mieux le contenter et à garder son image présente à votre mémoire ; le démon, comme le disait un homme fort docte, est un grand peintre, s’il lui montrait une image du Seigneur d’une vive ressemblance, au lieu de s’en affliger, il s’en servirait pour aviver sa dévotion et ferait la guerre au démon en retournant contre lui sa propre malignité ; car même si un peintre est un mauvais homme, ça n’est pas une raison pour manquer de révérer l’image qu’il a peinte, si elle représente notre souverain Bien.

13     Il jugeait fort sévèrement le conseil de faire les cornes que donnent certains ; il disait que partout où nous voyons notre Roi, nous devons le révérer (Autobiographie, chap. 29) ; je vois qu’il a raison, nous le regretterions nous-mêmes. Si une personne qui en aime bien une autre savait qu’elle outrage ainsi son portrait, cela ne lui plairait point. A plus forte raison, ne devons-nous pas toujours témoigner notre respect au crucifix quand nous le voyons, ou a n’importe quel portrait de notre Empereur ? Bien que j’aie déjà écrit cela ailleurs, je suis heureuse de le répéter ici, car j’ai été témoin de l’affliction d’une personne à qui on ordonnait d’employer ce moyen. Je ne sais qui l’a inventé pour tourmenter celle qui ne peut qu’obéir si un confesseur lui donne ce conseil, et qui croirait se perdre si elle ne le suivait pas. Si on vous le donnait, le mien serait que vous fassiez humblement part de ces raisons et que vous le repoussiez. Les bonnes raisons que quelqu’un m’a données m’ont parfaitement convenu dans ce cas.

14     L’âme gagne beaucoup à cette faveur du Seigneur ; quand elle pense à lui, ou à sa vie et Passion, elle se rappelle son très paisible et beau visage, c’est une immense consolation ; de même nous aurions ici-bas une plus grande joie à voir une personne qui nous fait bien que si nous ne l’avions jamais connue. Je vous le dis, un si savoureux souvenir est fort consolant et profitable. Il apporte encore d’autres et nombreux bienfaits, mais j’ai déjà tant parlé des effets de ces choses, j’en parlerai encore si souvent, que je ne veux ni me lasser ni vous lasser ; toutefois, si vous savez, ou si vous entendez dire, que Dieu accorde ces faveurs aux âmes, je vous recommande de ne jamais le supplier de vous conduire par ce chemin, et de ne point le désirer, si bon qu’il vous paraisse ; il sied de l’apprécier et de le révérer hautement, mais il ne convient pas de le souhaiter, pour plusieurs raisons.

15     Premièrement, c’est un manque d’humilité de vouloir qu’on vous donne ce que jamais vous n’avez mérité, je crois donc que celle qui le désirerait prouve qu’elle n’en a guère ; l’humilité est aussi éloignée de choses semblables qu’un simple laboureur l’est du désir d’être roi, jugeant que c’est impossible et qu’il ne le mérite point ; je crois que jamais cette âme ne les obtiendrait, car le Seigneur commence par donner une grande connaissance de soi à celle qui reçoit cette faveur. Comprendra-t-elle qu’en vérité, avec de telles pensées, le fait qu’elle ne soit pas en enfer est déjà une très grande faveur ? Deuxièmement, elle est bien certaine d’être leurrée, ou en grand danger de l’être, car il suffit au démon de voir une petite porte ouverte pour nous tendre mille pièges. Troisièmement, lorsqu’une personne a un désir très vif, l’imagination lui suggère qu’elle voit ce qu’elle désire, et elle l’écoute, comme ceux qui ont envie de quelque chose y pensent tellement le jour qu’il leur arrive d’en rêver. Quatrièmement, c’est de ma part une grande témérité que de vouloir choisir moi-même le chemin sans savoir quel est celui qui me convient le mieux, au lieu de laisser le Seigneur, qui me connaît, me conduire par celui qui convient, et où je ferai sa volonté en toutes choses. Cinquièmement, pensez-vous que ceux qui reçoivent ces faveurs du Seigneur n’ont guère à subir d’épreuves ? Non, au contraire, elles sont immenses, et de tous genres. Que savez- vous de votre aptitude à les endurer ? Sixièmement, vous pourriez perdre ainsi ce que vous aviez cru gagner, comme ce fut le cas pour Saül quand il devint roi.

16     Enfin, mes sœurs, il y a d’autres raisons que celles-là ; et croyez-moi, le plus sûr est de ne vouloir que ce que Dieu veut, il nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, et il nous aime. Remettons-nous entre ses mains pour que sa volonté s’accomplisse en nous ; nous ne pourrons errer, si nous nous en tenons toujours là avec une volonté bien déterminée. Vous devez remarquer que du fait de recevoir un grand nombre de ces faveurs on n’en mérite pas mieux le ciel, on est plutôt obligé à servir d’autant plus qu’on reçoit davantage. Quant à mieux acquérir des mérites, le Seigneur ne nous en empêche point, cela reste en nos mains ; beaucoup de saintes personnes, donc, n’ont jamais su ce que c’est que de recevoir l’une de ces faveurs, et d’autres, qui les reçoivent, ne sont pas des saintes. Ne pensez pas non plus que ces faveurs soient continuelles, mais des épreuves excessives les accompagnent, le Seigneur ne les accorderait-il qu’une seule fois ; l’âme oublie donc qu’elle pourrait en recevoir d’autres pour ne songer qu’à s’acquitter.

17     Il est vrai que ces faveurs doivent aider immensément à rehausser la perfection des vertus ; mais celui qui les a gagnées au prix de son travail acquiert beaucoup plus de mérites. Je connais une personne à qui le Seigneur avait fait quelques-unes de ces faveurs, j’en connais même deux (l’une était un homme) ; elles étaient si désireuses de servir Sa Majesté à leurs dépens, sans ces grands régals, et si avides de souffrir qu’elles se plaignaient à Notre Seigneur qui les leur accordait, et si elles l’avaient pu, elles les auraient refusées. Je précise qu’elles auraient refusé les régals que le Seigneur donne dans la contemplation, mais pas ces visions, dont elles estimaient enfin les grands avantages.

18     Ces désirs, il est vrai, aussi, sont surnaturels, me semble-t-il, et le fait d’âmes très amoureuses, qui voudraient que le Seigneur voie qu’elles ne le servent pas pour la solde ; et comme je l’ai dit, jamais elles ne songent qu’elles doivent recevoir le ciel en échange de quoi que ce soit, ce n’est pas dans ce but qu’elles s’efforcent de mieux servir, mais pour satisfaire l’amour, dont la nature est d’agir toujours de mille manières. Si elles le pouvaient, elles chercherait à inventer comment y consumer leur âme ; et s’il leur fallait s’anéantir à jamais pour le plus grand honneur de Dieu, elles le feraient de bon cœur. Qu’il soit loué à jamais, amen, Lui, qui en s’abaissant pour communiquer avec de si misérables créatures, veut montrer sa grandeur.

   

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