LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

L'Anneau ou la Pierre brillante

Introduction

Avertissement

Principaux thèmes traités

1 Les qualités qui rendent un homme juste, inté-rieur, puis contemplatif

2 Ceux qui répondent aux appels de Dieu

3 Jouir de Dieu

4 Ceux qui ne veulent pas entendre les appels de Dieu

Annexe

 

 Introduction

 Le livre de Jean de Ruysbrœck: "L'Anneau ou la Pierre brillante" suit immédiatement le long ouvrage intitulé "L'Ornement des Noces spirituelles". Il aurait été composé vers 1336, probablement à la demande d'un ermite Arnold de Diest[1]. À la fin d'un entretien spirituel avec Ruysbrœck, l'ermite aurait demandé à ce dernier d'écrire ce qui avait fait l'objet de leurs échanges, afin qu'il pût en faire profiter ses frères. C'est ainsi que Ruysbrœck aurait pris la décision de rédiger "L'Anneau ou la Pierre brillante". 

Il y a des liens très étroits entre les Noces Spirituelles et l'Anneau qui est comme un résumé des Noces spirituelles, tout en les complétant par endroits. L'auteur expose les grandes lignes de la vie spirituelle que tous les hommes peuvent vivre; il indique ce qui rend l'homme juste et ce qui peut le conduire sur le chemin de la perfection. Cependant, dans l'Anneau, Ruysbrœck insiste beaucoup sur la vie contemplative, et sur ce qui la différencie de la contemplation de la vision béatifique, thème abordé à l'époque par le pape Benoît XII dans la constitution "Benedictus Deus".  

Nous devons faire ici quelques remarques. Dans ses œuvres, en bon pédagogue, Ruysbrœck a soin de répéter ses enseignements, de multiplier les redites: il sait que les hommes "ont la tête dure", et qu'il faut prendre du temps pour leur faire comprendre les choses de Dieu, toujours difficiles. Et les sujets abordés dans les œuvres de Ruysbrœck, surtout la vie contemplative, sont particulièrement ardus. D'ailleurs Ruysbrœck redit souvent que la vie mystique la plus élevée, où l'âme s'unit d'une façon spéciale à Dieu, "ne peut être comprise que par celui qui en a fait l'expérience."  

Craignant d'être mal compris, ce qui arrivera à plusieurs reprises, Ruysbrœck tenta de s'expliquer tout en précisant que la vie contemplative même la plus haute, ne dispensait jamais de "la pratique active des vertus et des œuvres".  

 

Avertissement

 

Le seul but de Ruysbrœck, en écrivant ses œuvres, était de conduire les âmes à la perfection. Pour cela il rappelle souvent les bases de la foi catholique, et les obligations qui y sont liées. Il donne ensuite les moyens d'entrer dans la vie intérieure, que tous les hommes peuvent atteindre, -ou devraient pouvoir atteindre-, puis, brusquement Ruysbrœck change de registre et pénètre dans la vie contemplative, même la plus élevée. Et le lecteur perd pied... Ruysbrœck en a parfaitement conscience puisqu'il a soin de dire que peu d'hommes peuvent atteindre la vraie vie contemplative. Alors, comment lui, Ruysbrœck a-t-il eu connaissance de ces choses? Les a-t-il expérimentées? Certainement. 

Nous savons que Ruysbrœck fut un très grand mystique et les descriptions qu'il donne de la vie d'union avec Dieu le prouvent. Pourtant il ne parle jamais de lui, et l'on serait en droit de se dire: dit-il la vérité, ou imagine-t-il la vie avec Dieu, dans la Trinité Sainte? La réponse, nous la trouvons dans quelques témoignages rapportés par ceux qui l'ont bien connu. 

Ainsi, l'un de ses tout premiers bibliograples, resté dans l'anonymat, écrit: "Bien que ses écrits attestent abondamment combien sublime fut le contemplateur, et fervent l'amant de Dieu, il est bon cependant de le prouver par quelques exemples. Un jour qu'à son habitude il s'était avancé dans la forêt, il s'assit sous un arbre; et là, pénétré de la douceur de la divine visite, il oublia à tel point les choses présentes, que son absence fut plus longue qu'à l'ordinaire. Les frères, anxieux de l'absence de leur Prieur, commencèrent à le chercher de tous côtés... Un frère... vit au loin un arbre ceint de tout côté et comme rayonnant de flammes. Et, s'avançant plus près, il vit l'homme de Dieu, encore tout hors de soi, assis sous l'arbre, dans l'enivrement de la ferveur de la présence divine." (Texte cité par Denys le Chartreux dans ses Contemplations, Livre 3).  

Ruysbrœck avait une grande dévotion pour l'Eucharistie  et il célébrait sa messe avec une intense ferveur. Le même hagiographe anonyme raconte: "Un jour, comme il était au sacré Canon, (de la Messe) il sentit affluer en lui une telle abondance de grâce, que... ses sens défaillirent presque...  ce qui épouvanta le servant, dans l'ignorance où il était, que ce n'était pas tant par la débilité des forces naturelles, que par l'excessive ardeur de l'amour divin que le fait s'était produit, comme cela arrivait fréquemment au saint homme, pendant la célébration de la Messe." 

Le narrateur anonyme continue: "Vers la fin de sa vie... malgré son grand âge il ne cessa pas d'achever le sacrifice de la Messe avec une extrême ferveur de dévotion. Mais il lui arriva de nouveau, par suite de la visite divine, une pareille défaillance corporelle, à tel point, que le servant s'imaginait qu'il ne pourrait vivre... À peine l'Office de la Messe terminé, le servant rapporta le fait au Préfet qui interdit au saint homme de célébrer l'office de la Messe, par crainte du danger. Mais l'homme pieux lui dit: 'Je vous en conjure, ne m'empêchez pas, pour ce motif, de célébrer la Messe, car, ce qui parait être une conséquence de la vieillesse, n'est que l'effet accoutumé de la présence de la divine grâce. Cette fois mon Seigneur Jésus-Christ, en me touchant, m'a adressé de très douces paroles et m'a dit: Tu es mien, et moi, je suis tien'." 

Le même biographe inconnu tient à souligner que "si le saint homme eut à endurer souvent les vexations de l'esprit malin, néanmoins, il fut aussi favorisé de consolations et de visites fréquentes et divines, qui sont le privilège d'un petit nombre." En effet, "notre Seigneur Jésus le visita fréquemment, et le combla des plus riches présents de sa grâce. Un jour spécialement, avec sa très sainte Mère et tous les saints, il vint le visiter familièrement; et, outre l'ineffable joie et la consolation de l'âme dont il l'inonda, il lui fit entendre ces paroles: 'Tu es mon fils bien aimé, dans lequel je me suis complu.' Et lui donnant une douce étreinte, il dit à sa Mère et aux saints qui l'environnaient: 'Voici mon enfant d'élection'." 

On peut juger ainsi combien grand était auprès de Dieu, le mérite de celui à qui Dieu même rendait un tel témoignage. On comprend aussi que ce sont ces colloques qu'il eut avec le Seigneur qui lui révélèrent les mystères et les secrets dont il parle dans ses nombreux écrits.

Principaux thèmes traités

Nous savons déjà que le but unique de Ruysbrœck était de montrer aux âmes le chemin qui devait les conduire à la perfection, depuis leurs premiers pas dans la vie spirituelle jusqu'aux sommets de l'union la plus haute avec Dieu. Tout d'abord, il redira ce qui rend l'homme juste, puis ce qui l'établit dans la vie intérieure, et enfin ce qui l'élève jusqu'à la vie contemplative. Mais insistera Ruysbrœck, "la vie contemplative, où l'âme s'unit d'une façon spéciale au Verbe de Dieu, ne peut être comprise que par celui qui en a l'expérience." C'est alors seulement que l'homme recevra le nom nouveau, dont parle l'Apocalypse. 

Mais, attention! Si Dieu appelle à Lui tous les hommes, Il désire qu'ils répondent à son appel. Alors, avec le soutien de ses grâces ils croîtront dans la perfection et dans l'amour. À ceux qui sauront suivre son appel jusqu'au bout, ses fils cachés, Dieu donnera d'expérimenter la vie de contemplation divine. Cependant, "même dans la contemplation la plus haute, la pratique active des vertus ne perd jamais ses droits." En effet, affirme Ruysbrœck, "quiconque désire vivre dans l'état le plus parfait qui existe en la sainte Église doit être un homme rempli de bon zèle, d'esprit intérieur, contemplatif élevé et communément dévoué à tous. Ces quatre qualités réunies donnent à celui qui les possède un état parfait de vie, capable de s'enrichir de grâces plus nombreuses, en toutes vertus et en connaissance de la vérité, devant Dieu et devant tous les hommes raisonnables." 

 

L'Anneau ou la Pierre brillante

 

1
Les qualités qui rendent un homme juste, intérieur, puis contemplatif

 

1-1-Comment devenir un homme juste

Ruysbrœck va rappeler les trois qualités qui rendent un homme juste.

– "La première c'est une conscience pure, sans remords de péchés mortels. Celui donc qui veut être bon doit examiner et scruter avec soin sa vie depuis le moment où il a pu pécher...

– La seconde qualité c'est d'obéir en toutes choses à Dieu, à la sainte Église et à sa propre raison...

– La troisième qualité qui appartient à tout homme juste, c'est de poursuivre principalement l'honneur de Dieu en toutes actions. Si la multitude des œuvres l'empêche d'avoir Dieu toujours présent devant les yeux, il doit au moins maintenir en lui l'intention et le désir de vivre en conformité avec la très chère volonté de Dieu."

Et voici une grande espérance: "Dès que quelqu'un a résolu en son cœur de posséder ces trois qualités, si mauvais qu'il ait été auparavant, il devient bon aussitôt, agréable à Dieu et rempli de sa grâce." (Chapitre 1)

1-2-L'homme intérieur

L'homme devenu juste désire souvent une vie plus spirituelle, voire intérieure. Trois nouvelles qualités lui sont nécessaires:

– Tout d'abord, avoir "le cœur dépouillé d'images, renoncer à toute satisfaction et affection charnelles... et ne s'attacher qu'à Dieu seul, afin de pouvoir ainsi le posséder... car Dieu est un esprit que nul ne peut proprement imaginer... Certes, on peut user des choses bonnes qui frappent l'imagination, comme les souffrances de Notre-Seigneur et tout ce qui est capable d'exciter une dévotion plus grande. Mais pour posséder Dieu, l'on doit aller jusqu'à un pur dépouillement d'images, c'est-à-dire jusqu'à Dieu même..."

– Ensuite, posséder une liberté intérieure et spirituelle dans les désirs, afin "de pouvoir s'élever vers Dieu, sans images ni entraves, par tout exercice intérieur, c'est-à-dire par action de grâces... et tout ce qui peut, avec la grâce divine, faire naître en nous affection et amour, ainsi que zèle intérieur pour toute pratique spirituelle..." 

Enfin, "se sentir uni spirituellement à Dieu, ne poursuivant que l'honneur divin. Goûtant ainsi la bonté de Dieu et ressentant intérieurement une véritable union avec lui qui réalise pleinement la vie intérieure et spirituelle, l'homme se porte vers le désir d'actes intérieurs... Ainsi se renouvellent action et union...qui constituent la vie spirituelle..."

Ruysbrœck se résume: "L'homme devient juste, grâce aux vertus morales et à l'intention droite; il peut devenir spirituel, par le moyen des vertus intérieures et de l'union à Dieu. Sans ces qualités il ne peut être ni juste, ni spirituel." (Chapitre 2)

1-3-Le contemplatif

Maintenant Ruysbrœck ne s'adresse plus qu'à ceux qui désirent vivre de la vie de l'esprit, car "il ne m'adresse à nul autre." Pour contempler Dieu, l'homme spirituel doit réunir trois autres qualités:

– Premièrement l'homme spirituel doit sentir que le fondement de son essence est sans fond, et il doit ainsi posséder le fondement de son essence[2]. "L'union avec Dieu que l'homme spirituel ressent en lui-même apparaît à son esprit comme insondable... Il s'aperçoit en même temps que par l'amour il est lui-même plongé en cette profondeur, élevé jusqu'à cette hauteur, perdu en cette longueur, errant en cette largeur, habitant enfin lui-même en celui qu'il connaît et qui cependant dépasse toute connaissance. Il se voit comme englouti lui-même dans l'unité, par le sentiment intime de son union, et comme plongé dans l'être vivant de Dieu, par la mort à toutes choses. Et là il se sent une même vie avec Dieu, et c'est le fondement et la première qualité d'une vie contemplative."

– La seconde qualité "consiste en un exercice qui se fait au-dessus de la raison et sans mode. L'unité de Dieu que tout esprit contemplatif possède par l'amour, exerce éternellement sur les personnes divines et sur tous les esprits aimants un attrait et un appel à rentrer en elle-même. Or cet attrait est ressenti plus ou moins par quiconque aime, selon la mesure de son amour... Le contemplatif, dégagé de tout... qui n'a plus d'attache propre pour quoi que ce soit, peut toujours, pur de toute image, pénétrer au plus intime de son esprit. Là lui est révélée une lumière éternelle, en laquelle il perçoit l'éternelle exigence de l'unité divine, se sentant lui-même comme un brasier toujours ardent d'amour, avide par-dessus tout de l'unité avec Dieu.

Plus il prend conscience de cet attrait et de cette exigence, plus il les ressent. Et plus son sentiment est fort, plus il brûle d'être un avec Dieu... L'exigence continuelle de l'unité divine allume dans l'esprit un éternel foyer d'amour... Sous l'action supérieure de l'unité tous les esprits défaillent en leur activité, et ils ne ressentent rien d'autre que l'embrasement dans l'unité simple de Dieu. Or, nul ne peut expérimenter ni posséder cette unité simple de Dieu, s'il ne se fixe devant la clarté sans mesure et dans l'amour qui dépasse la raison et tout mode... Sans cesse il éprouve en lui-même la brûlure amoureuse, parce qu'il est entraîné dans l'action supérieure de l'unité divine, là où l'esprit brûle d'amour..."

– Enfin, l'âme constate que "l'unité divine... n'est autre que l'amour sans fond, qui convie amoureusement à la jouissance éternelle le Père et le Fils et tout ce qui vit en eux. C'est en cet amour que nous voulons brûler et nous consumer sans fin, pour l'éternité; car là se trouve la béatitude de tous les esprits. C'est pourquoi nous devons... nous plonger dans l'amour et nous immerger dans la profondeur insondable... Nous nous égarerons dans l'amour sans mode et nous nous perdrons dans la largeur sans mesure de la divine charité. Là ce sera l'écoulement et l'immersion dans les délices inconnues de la bonté et de la richesse de Dieu. Nous serons fondus et liquéfiés, engloutis et immergés éternellement dans sa gloire."

De nouveau Ruysbrœck insiste: "Nul autre ne saurait comprendre, car personne ne peut enseigner à ceux qui l'ignorent la vie contemplative..." Mais dès que l'éternelle vérité se révèle à l'esprit, l'on apprend à connaître tout ce qui est utile. (Chapitre 3)

1-4-La petite pierre brillante et le nom nouveau

Ruysbrœck se réfère maintenant à l'Apocalypse qu'il qualifie de Livre des Mystères de Dieu. Il rappelle que le vainqueur recevra "une petite pierre brillante, sur laquelle est écrit un nom nouveau, que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit... Cette petite pierre nommée calculus[3], qu'on peut fouler aux pieds... est d'un éclat brillant, rouge comme une flamme ardente, petite et ronde, toute plane et très légère; par elle, nous pouvons entendre Notre-Seigneur Jésus-Christ, car en sa divinité il est la clarté de la lumière éternelle, la splendeur de la gloire divine et un miroir sans tache où toutes choses vivent. Celui donc qui sait tout vaincre et dépasser reçoit cette pierre brillante, et avec elle la clarté, la vérité et la vie.

Semblable à une flamme ardente, la petite pierre représente l'amour brûlant du Verbe éternel qui a rempli de ses feux toute la terre et veut en embraser tous les esprits aimants jusqu'à les consumer. Elle est si petite qu'on la sent à peine, lorsqu'on la foule aux pieds. D'où son nom de calculus ou petit caillou..."

Ruysbrœck rappelle que Jésus, le Fils de Dieu, "s'était fait si petit dans le temps, que les Juifs l'ont foulé aux pieds..." Ruysbrœck décrit ensuite la petite pierre et poursuit: "C'est cette pierre brillante qui est donnée au contemplatif, et qui porte son nouveau nom."  (Chapitre 4)

Il convient ici de noter que Dieu appelle tous les hommes à s'unir à Lui. Mais, pour qu'ils puissent bénéficier de tous ses dons divins, les hommes doivent répondre aux appels divins.

 

2
Ceux qui répondent aux appels de Dieu

 

2-1-Les fidèles serviteurs

Pour Ruysbrœck, les fidèles serviteurs de Dieu, parfois des pécheurs convertis, "aidés de la grâce et du secours divin, observent volontiers les commandements et pratiquent l'obéissance envers Dieu et la sainte Église; s'adonnant à toutes vertus, ils vivent une vie extérieure ou active... Dieu les envoie au-dehors, pour accomplir fidèlement leur ministère envers lui et les siens, en toutes sortes de bons offices..."

Cependant, ces fidèles serviteurs 'ne peuvent pratiquer les exercices intimes, ni en faire l'expérience...' car ils ne sont pas pleinement recueillis en Dieu. En effet, tant que son cœur est partagé, l'homme regarde au dehors, il est d'esprit instable et il est facilement touché par ce qu'il y a d'agréable ou de pénible dans les choses du temps, parce qu'elles sont encore vivantes en lui. Fidèle aux préceptes divins, il demeure... ignorant des exercices intimes et de leur pratique... il se persuade que les bonnes œuvres extérieures accomplies avec droiture d'intention sont plus saintes et plus utiles que tout exercice intérieur... Son exercice est plus extérieur qu'intérieur, plus sensible que spirituel. Par ses œuvres cet homme est un fidèle serviteur de Dieu, mais il ignore totalement ce que connaissent les amis secrets. De là vient que souvent des gens inexpérimentés et tout extérieurs jugent et condamnent ceux qui mènent une vie intérieure, leur reprochant de demeurer oisifs...

En résumé, tous les amis secrets de Dieu sont toujours de fidèles serviteurs; mais les fidèles serviteurs ne sont pas tous des amis secrets, parce que le mode de vie de ces derniers leur est inconnu. C'est la distinction entre amis secrets et fidèles serviteurs de Notre-Seigneur." (Chapitre 7)

2-2-Les amis secrets de Dieu

Les  amis secrets de Dieu sont déjà de fidèles serviteurs. Mais "ils ajoutent encore à l'observance de ses préceptes, la docilité à ses conseils plus intimes. Ils adhèrent à lui profondément par amour... et ils renoncent volontiers à tout ce qu'ils pourraient posséder en dehors de Dieu... De tels amis, Dieu les appelle et les invite au-dedans, et il leur enseigne la diversité des exercices intérieurs et les nombreux modes cachés de la vie spirituelle. Une seule chose est vraiment nécessaire, c'est l'amour divin, et la meilleure part, c'est la vie intérieure qui fait adhérer amoureusement à Dieu..."

On pourrait penser que Ruysbrœck a présenté le plus haut niveau de vie intérieure: il n'en est rien.  En effet, les amis de Dieu "gardent dans leur retour intime un certain esprit propre, car ils poursuivent l'adhésion d'amour à Dieu comme la chose la plus parfaite et la plus haute qu'ils puissent ou désirent atteindre. Aussi sont-ils incapables de se dépasser eux-mêmes et de s'élever au-dessus de leurs œuvres pour parvenir à une nudité sans images... Ils éprouvent dans leur adhésion amoureuse l'union avec Dieu, mais ils rencontrent toujours en cette union la différence et la dualité qui les séparent de lui. Le passage simple à la nudité et à l'absence de modes leur reste ignoré et sans attrait... ils ne peuvent connaître ce regard simple de la haute mémoire qui est ouverte à la clarté divine. Et bien qu'ils se sentent élevés vers Dieu par une puissante flamme d'amour, ils conservent la possession d'eux-mêmes et ne sont ni consumés, ni anéantis dans l'unité amoureuse...

Bien qu'ils aient peu d'estime pour tout repos ou satisfaction venant du dehors... ils attachent beaucoup de prix aux dons divins, aux consolations et aux douceurs qu'ils ressentent dans l'intime... Ils ignorent le trépas sans modes et l'égarement fécond en richesses dans l'amour superessentiel, où l'on ne trouve plus ni fin, ni commencement, ni mode, ni manière..."

Maintenant Ruysbrœck peut présenter les fils cachés de Dieu, profondément différents des amis de Dieu, "car les amis ne sentent en eux-mêmes qu'une ascension vivante d'amour avec les modes qui la caractérisent; tandis que les fils connaissent de plus la mort d'un trépas simple en une absence de tous modes. La vie intérieure des amis de Notre-Seigneur est un exercice d'amour qui les fait monter vers Dieu... mais ils ne savent pas comment, au-dessus de tous exercices, on possède Dieu d'amour nu, sans plus agir. Toutefois, animés d'une foi sincère, ils s'élèvent bien sans cesse vers Dieu; une parfaite charité enfin les attache à lui comme par une ancre solide. Aussi sont-ils en bonne voie, agréables à Dieu et prenant en lui leurs complaisances."

Ruysbrœck veut nous conduire encore plus loin dans l'union à Dieu. Il écrit: "Si nous savions nous renoncer nous-mêmes et laisser en nos actions tout esprit propre, nous dépasserions toutes choses avec un esprit pleinement affranchi d'images et en cette nudité, nous serions sous l'action immédiate de l'Esprit divin, avec l'assurance d'être vraiment fils de Dieu..." (Chapitre 8)

Pourtant Ruysbrœck ose une mise en garde et s'inquiète: "On rencontre des gens qui, sous prétexte de vie intérieure et dépouillée, refusent toute action et tout service pour l'utilité du prochain. Ce ne sont évidemment ni des amis secrets, ni des serviteurs fidèles de Dieu, mais plutôt des hommes faux et dans l'erreur."  (Chapitre 7)

2-3-Les fils cachés de Dieu et la vie contemplative

      2-3-1-Comment devenir des fils cachés? (Chapitre 9)

Ruysbrœck après avoir réfléchi, déclare: "Il faut vivre et veiller toujours en pratiquant toutes les vertus et, au-dessus de toutes vertus, mourir et nous endormir en Dieu. Car nous devons d'abord mourir au péché, pour naître de Dieu à une vie vertueuse, puis nous renoncer nous-mêmes et mourir en Dieu pour une vie éternelle. Si nous sommes nés de l'Esprit de Dieu, nous sommes fils de la grâce et toute notre vie s'orne de vertus... Comme tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde... tous les hommes vraiment bons sont fils de Dieu. L'Esprit divin les enflamme et les meut, pour la pratique des vertus et des bonnes œuvres, selon leurs dispositions et leurs aptitudes. Ainsi sont-ils tous agréables à Dieu..."

Ce sont les serviteurs de Dieu. "Mais lorsque nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes, et que, dans notre ascension vers Dieu, nous devenons assez simples, pour que l'amour nu puisse nous étreindre... alors c'est une complète transformation et nous mourons à nous-mêmes ainsi qu'à tout esprit propre pour vivre en Dieu. Cette mort nous fait devenir des fils cachés de Dieu et trouver en nous une vie nouvelle, une vie éternelle...

En allant vers Dieu, nous devons nous présenter nous-mêmes, avec toutes nos œuvres devant nous, comme une offrande continuelle; mais une fois en sa présence, il nous faut nous abandonner ainsi que toute œuvre de notre part, et mourant dans l'amour, dépasser tout le créé, pour atteindre les richesses superessentielles de Dieu: alors nous pourrons le posséder dans une perpétuelle mort de nous-mêmes..."

Ruysbrœck poursuit ce thème difficile, apparemment plein de contradictions: nous mourons, mais nous vivons. Ceux qui sont ainsi morts, sont des bienheureux, car demeurant dans ce trépas, ils sont "immergés d'eux-mêmes en l'unité de Dieu qui leur donne jouissance. Sans cesse ils meurent à nouveau dans l'amour, sous l'information supérieure et attractive de cette même unité."

Comment pouvons-nous comprendre un tel paradoxe? Ruysbrœck, s'appuyant sur une parole de l'Esprit de Dieu, "ils se reposeront de leurs labeurs et leurs œuvres les suivront,[4]" nous rappelle qu'alors, selon le mode que nous avons atteint, nous naissons de Dieu à une vie spirituelle et nous lui offrons nos œuvres. Puis, dépassant tout mode "pour aller de nouveau mourir en Dieu et passer à une vie éternellement bienheureuse, nos œuvres nous suivent, car elles sont une même vie avec nous. Dans notre marche vers Dieu par la pratique des vertus, Dieu habite en nous; mais dans le trépas de nous-mêmes et de toutes choses, c'est nous qui habitons en lui. "

Ruysbrœck explique une notion fondamentale: si nous avons la foi, l'espérance et la charité, "c'est que nous avons reçu Dieu et qu'il demeure en nous avec sa grâce, nous envoyant à l'extérieur, comme des serviteurs fidèles, pour observer ses commandements. Puis il nous rappelle à l'intérieur, comme ses amis secrets, si nous suivons ses conseils; et par là même il nous découvre clairement que nous sommes ses fils, pourvu que nous vivions en opposition avec le monde. Mais par-dessus tout, si nous voulons goûter Dieu ou faire en nous l'expérience de la vie éternelle, nous devons, dépassant la raison, entrer en Dieu avec notre foi; puis demeurer là simples, dépouillés, libres d'images, et, par l'amour, élevés jusqu'en la nudité pleinement ouverte de notre haute mémoire... Nous allons jusqu'au non-savoir et à l'obscurité... En notre esprit libre d'activité nous recevons la clarté incompréhensible qui nous enveloppe et nous pénètre de la même façon que l'air est tout baigné de la lumière du soleil... notre esprit, notre vie, notre être, tout cela est élevé d'une manière simple et uni à la vérité qui est Dieu. Aussi, en ce regard simple, sommes-nous avec Dieu une seule vie et un seul esprit: et c'est ce que j'appelle une vie contemplative."

En résumé:

– Par l'amour nous adhérons à Dieu.   

– Puis, quand "nous passons à la contemplation superessentielle, nous possédons Dieu tout entier."

– Notre vie s'anéantit dans l'amour dans un exercice amoureux qui ne peut demeurer oisif.

– Une faim insatiable nous saisit: toujours tendre vers l'insaisissable. "Cela dépasse toute raison et compréhension, et c'est au-dessus de toute créature... Mais en regardant au plus intime de nous-mêmes, nous nous apercevons que c'est l'Esprit de Dieu qui nous pousse et nous enflamme de cette impatience d'amour... nous entraîne hors de nous et nous consume. en son être propre, c'est-à-dire en l'amour superessentiel, avec lequel nous ne faisons qu'un... "

– Nous sommes "en la profonde tranquillité de la divinité que jamais rien n'ébranle." C'est déjà la vie éternelle.

Ruysbrœck ajoute: "C'est un bien insondable que l'on goûte et que l'on possède sans pouvoir ni le saisir, ni le comprendre, et auquel nul effort personnel ne peut faire parvenir. Pauvres en nous-mêmes, nous sommes  riches en Dieu, ressentant en nous faim et soif. Dieu nous est ivresse et rassasiement. Actifs en nous-mêmes, nous sommes en Dieu, tout en repos. C'est pour l'éternité, car sans exercice d'amour il n'y a jamais possession de Dieu..."

      2-3-2-L'immersion dans l'amour

"Cette possession de Dieu dans l'immersion amoureuse, c'est-à-dire dans la perte de nous-mêmes, fait que Dieu est proprement nôtre et que nous sommes siens... Cette immersion dépasse toutes vertus et tout exercice d'amour, car ce n'est autre chose qu'une perpétuelle sortie de nous-mêmes avec une claire prévision, pour entrer en un autre, vers lequel nous tendons, tout hors de nous, comme vers la béatitude... Nous nous sentons continuellement entraînés vers quelque chose d'autre que nous-mêmes... Notre raison néanmoins se tient toujours les yeux ouverts dans la ténèbre, dans ce non-savoir qui est un abîme; et dans cette ténèbre la clarté immense nous demeure voilée et cachée, car dès que son immensité nous inonde, notre raison en est tout aveuglée...

Nous sommes un avec Dieu. "Unis à lui, nous gardons en nous une connaissance vivante et un amour actif, car sans notre connaissance nous ne pouvons posséder Dieu, et sans exercice d'amour, il nous est impossible de nous unir à lui ni de conserver cette union..."  Nous aurons également "éternellement connaissance et conscience de goûter et de posséder Dieu..." selon la promesse du Christ: "La vie éternelle, c'est que l'on connaisse le Père, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ qu'Il nous a envoyé."

Mais redit Ruysbrœck, "ceux-là seuls le savent qui en ont l'expérience." (Chapitre 9)

      2-3-3-Nous sommes un avec Dieu (Chapitre 10)

Déjà, à de nombreuses reprises, Ruysbrœck nous a dit que, même dans cet ét  at de profonde contemplation, nous ne pourrons jamais devenir Dieu et perdre notre condition de créatures. "Éternellement nous devons demeurer autres que Dieu... De la face de Dieu... brille sur notre face intérieure une clarté qui nous enseigne la vérité de l'amour et de toutes vertus... et en cette clarté nous apprenons à prendre conscience de Dieu et de nous-mêmes...

      – Premièrement nous sentons Dieu présent en nous par sa grâce, et lorsque nous le remarquons, nous ne pouvons demeurer oisifs... En effet, Dieu, par sa grâce, illumine, réjouit et fait fructifier tous ceux qui veulent lui obéir. Si donc nous voulons prendre conscience de Dieu en nous-mêmes et voir le feu de son amour brûler en nous éternellement, nous devons par libre volonté l'aider à attiser ce feu qui nous dévore:

                – en sortant de nous-mêmes pour aller vers tous avec fidélité et amour fraternel,

                – en descendant au-dessous de nous-mêmes par la pénitence et toutes bonnes œuvres,

                – en montant enfin au-dessus de nous-mêmes, dans les flammes du feu divin, par la dévotion, l'action de grâces... la prière intime et l'adhésion continue à Dieu...

De cette façon Dieu demeure en nous par sa grâce: et faute de cela nul ne peut plaire à Dieu. Celui qui y apporte le plus de perfection est aussi le plus près de Dieu... Nécessaires à tous, ces exercices ne peuvent être dépassés que par les contemplatifs.

      – En second lieu, si nous possédons une vie contemplative, nous sentons que nous vivons en Dieu; et de cette vie... brille sur notre face intérieure une clarté qui illumine notre raison et qui est un intermédiaire entre nous et Dieu... Nous apercevons alors que notre vie créée s'immerge toujours essentiellement en sa vie éternelle, et lorsque nous suivons la clarté, au-dessus de la raison... jusqu'en notre vie supérieure, là nous recevons l'information supérieure de Dieu dans la totalité de nous-mêmes, et nous nous sentons pleinement embrassés en Dieu.

      – La troisième manière de prendre conscience consiste à sentir que nous sommes un avec Dieu; nous avons conscience d'être engloutis dans l'abîme sans fond de notre béatitude éternelle.... C'est le sommet de notre perception, que nous ne pouvons connaître que dans l'immersion d'amour. Lorsque nous sommes élevés et entraînés jusqu'à notre perception la plus haute, toutes nos puissances demeurent inactives en une jouissance essentielle... et nous pouvons contempler et jouir."

      – Cependant notre raison nous montre toute la différence existant entre Dieu et nous. "Dieu n'apparaît plus qu'en dehors de nous dans toute son incompréhensibilité. Et c'est la quatrième manière selon laquelle nous prenons conscience de Dieu et de nous... Dieu nous révèle cette vérité qu'il veut être tout nôtre et que nous soyons tout siens...  Surgit alors en nous un désir avide et véhément, si insatiable que tout don de Dieu en dehors de lui-même ne saurait nous satisfaire... La lumière de vérité qui brille de sa face nous apprend que tout ce que nous pouvons goûter n'est, en comparaison de ce qui nous manque, pas même une goutte d'eau pour la mer entière, et cela soulève en notre esprit une vraie tempête d'ardeur et d'impatience d'amour. Plus le goût se fait intense, plus le désir et la faim grandissent, car ils s'enflamment mutuellement...

Nous tendons vers cet infini sans pouvoir l'atteindre. Nous ne pouvons parvenir jusqu'à Dieu ni voir Dieu venir jusqu'à nous, parce que dans l'impatience d'amour nous ne pouvons renoncer à nous-mêmes... Dans cette tempête d'amour nos œuvres sont au-dessus de la raison et sans mode, car l'amour désire l'impossible et la raison atteste qu'il est dans son droit, mais elle ne peut cependant ici ni le conseiller ni le retenir..."

La touche qui s'écoule de Dieu excite l'impatience et réclame notre action. La touche qui entraîne au dedans, nous arrache à nous-mêmes et veut que nous nous abîmions et nous anéantissions dans l'unité... Nous sentons que Dieu nous veut siens, qu'Il nous rend libres, nous met en sa présence et nous apprend à le prier en esprit. Dès lors, "toutes les puissances de notre âme devant cela s'ouvrent toutes grandes et particulièrement notre désir avide... tous les flots de la grâce divine coulent à torrents... L'inondation de sa douceur nous envahit et nous engloutit, et à mesure que grandissent cet envahissement et ce débordement, nous sentons davantage et nous reconnaissons que la suavité divine est incompréhensible et sans fond..." (Chapitre 10)

 

3
Jouir de Dieu

 

3-1-Comment peut-on jouir de Dieu? (Chapitre 13)

Selon Ruysbrœck, pour que l'homme puisse jouir de Dieu il lui faut vivre dans une paix véritable, un grand silence intérieur et une adhésion amoureuse.

Pour trouver une paix véritable, l'homme doit aimer Dieu assez pour qu'il soit "prêt à renoncer à toute attache ou affection désordonnée, ainsi qu'à toute possession qui irait contre l'honneur divin."

Le silence intérieur consiste "à s'affranchir des images de toutes choses vues ou entendues."

Celui qui adhère à Dieu par pur amour, "sent qu'il aime Dieu et est aimé de lui." Il jouit de Dieu.

3-2-Comment prendre conscience de Dieu

Il faut d'abord se reposer en Dieu et être "possédé par lui d'amour pur et essentiel... de sorte que chacun puisse jouir en repos de la pleine possession de l'autre." Puis l'esprit se perd: c'est le sommeil en Dieu. Enfin, "l'esprit contemple une ténèbre, où il ne peut pénétrer par la raison. Là il se sent trépassé et perdu, et un avec Dieu... En cette unité, c'est Dieu même qui devient sa paix, sa jouissance et son repos. Aussi est-ce là une profondeur d'abîme, où l'esprit doit trépasser en béatitude et revivre à nouveau en vertus, ainsi que l'amour et sa touche le commandent."

De cette richesse découle une vie commune dont nous allons parler.

3-3-La vie commune née de la contemplation de Dieu

L'homme ne peut pas rester sur le sommet dont on vient de parler; riche de vertus, instrument vivant, il est rapidement ramené par Dieu vers le monde pour accomplir "ce que Dieu veut et comme il le veut... vaillant et fort en toute souffrance et en tout labeur qui lui est imposé..." C'est la vie commune que seul le contemplatif peut connaître en cette vie, "car pour atteindre Dieu il nous faut un cœur libre, une conscience en repos, un visage sans voiles, dégagé d'artifice, rayonnant de franchise. Alors nous pouvons monter de vertus en vertus, contempler Dieu, en jouir et devenir un avec lui." (Chapitre 14)

3-4-La transfiguration du Christ  (Chapitre 12)

Le Christ est toujours notre modèle, même dans la contemplation la plus élevée. Donc, "si nous sommes Pierre[5] par la connaissance de la vérité, Jacques par la victoire sur le monde, et Jean rempli de grâce et en possession des vertus, Jésus nous mène sur la cime de notre esprit dépouillé, en un vaste désert, où il se montre à nous avec la gloire de sa clarté divine... Le Père céleste nous ouvre le livre vivant de sa sagesse éternelle... qui inonde la pureté de notre regard et la simplicité de notre esprit d'un goût simple et sans mode de tous les biens indistinctement... Notre Père céleste, en sa sagesse et en sa bonté, gratifie chacun selon la dignité de sa vie et de ses exercices."

Si nous restions avec Jésus sur le Thabor, c'est-à-dire au sommet de notre esprit tout dépouillé, nous entendrions la voix du Père à ses fils bien-aimés, et nous goûterions la saveur de notre propre nom, de notre travail et du fruit de nos labeurs.

"La touche divine qui nous remplit de grâce, éclaire notre raison et nous apprend à connaître la vérité et la distinction des vertus nous maintient en la présence de Dieu... Mais la touche divine qui attire intérieurement exige que nous soyons un avec Dieu, et que nous expirions et mourions en béatitude, c'est-à-dire dans l'amour éternel qui enveloppe le Père et le Fils. C'est pourquoi, lorsque nous avons gravi avec Jésus la montagne de notre esprit dépouillé d'images, si nous le suivons encore avec un regard simple, une intime complaisance et une tendance fruitive, nous ressentons alors la puissante ardeur de l'Esprit-Saint qui nous consume et nous liquéfie dans l'unité divine..."

Par l'intermédiaire du Fils, nous sommes élevés jusqu'au Père qui nous appelle intérieurement, nous éclaire de la vérité éternelle, et nous montre la complaisance de Dieu. "Là toutes nos puissances défaillent et, tombant ravis la face contre terre, nous devenons tous un et un seul tout dans l'embrassement amoureux de l'unité trine. Lorsque nous avons le sentiment de cette unité, il n'y a plus que Dieu pour nous, nous vivons de sa vie, nous jouissons de sa béatitude... Là nous sommes plongés dans l'immense embrassement de l'amour de Dieu... L'on est transformé en l'amour de fruition, qui lui-même est tout et n'a ni besoin, ni possibilité de rien chercher en dehors de lui." (Chapitre 12)

3-5-Différences existant entre les saints et les contemplatifs encore sur la terre (Chapitre 11)

En lisant Ruysbrœck parlant de l'élévation que certains contemplatifs atteignent, et de la vie commune avec Dieu qu'ils peuvent parfois connaître, on est comme tenté de penser qu'ils bénéficient des mêmes privilèges que les saints déjà dans le ciel. Or il n'en est rien, et Ruysbrœck va nous montrer pourquoi.

Certes, c'est le même soleil et la même clarté qui brillent sur les saints et sur nous, mais "les saints sont dans un état de translucidité et de gloire qui leur permet de recevoir la clarté sans intermédiaire; tandis que nous sommes encore dans la condition de gens mortels et épais, et c'est là un intermédiaire qui fait une ombre capable de voiler tellement notre intelligence qu'il nous est impossible de connaître Dieu et les choses célestes avec la même clarté que les saints..."

Notre connaissance est en symboles et en énigmes; mais quoique voilée, "elle nous permet d'apercevoir la distinction entre toutes les vertus et toute vérité utile à notre condition mortelle..." Mais quand nous sortons de nous-mêmes en abandonnant tout mode, nos yeux sont aveuglés, le soleil nous entraîne dans sa clarté, où nous posséderons l'unité avec Dieu. "Si nous avons le sentiment et la conscience d'être ainsi, nous sommes dans la vie contemplative qui convient à notre état présent. Notre condition à nous, dans la foi chrétienne, est comme la fraîcheur de l'aurore, car pour nous le jour est levé. Aussi devons-nous marcher à la lumière de Dieu et nous asseoir à son ombre; sa grâce est l'intermédiaire entre nous et lui...  La condition des saints est toute de chaleur et de clarté; car ils vivent et marchent en plein midi, contemplant avec des yeux grands ouverts et tout éclairés le soleil en sa splendeur, tout pénétrés et inondés qu'ils sont de la gloire divine... Les saints goûtent et connaissent la Trinité dans l'Unité et l'Unité dans la Trinité, et ils s'y voient unis... "

Comme l'Épouse du Cantique des cantiques, nous nous félicitons d'avoir pu nous asseoir à l'ombre de Dieu... Sentir que Dieu nous touche intérieurement, c'est, pour nous, goûter son fruit et son aliment, car sa touche est la nourriture qu'il nous donne. "Lorsque Dieu nous entraîne à l'intérieur nous devons être tout à lui... mais lorsqu'il s'écoule au dehors, Dieu veut être tout nôtre, et ainsi il nous enseigne à mener une vie riche de vertus..."

Le fruit que Dieu nous donne c'est son Fils que le Père engendre. Ce fruit, infiniment doux à notre bouche, nous absorbe et nous transforme en lui. "Victorieux ainsi de tout, nous goûtons la manne cachée, qui nous donne vie éternelle, et nous recevons la pierre brillante qui porte notre nom nouveau inscrit dès avant le commencement du monde... C'est pour que chacun puisse recevoir son nom et le posséder éternellement que l'Agneau de Dieu, le Seigneur fait homme, s'est livré à la mort.

Ainsi donc selon la mesure où chacun peut se vaincre et mourir à toutes choses, il ressent la touche du Père qui l'attire intérieurement; et en cette même mesure il goûte la douceur du fruit, qui est le Fils né en lui; et par ce goût même l'Esprit-Saint lui rend témoignage qu'il est fils et héritier de Dieu..."

Au nom du Fils nous sommes appelés, ornés de grâces et de vertus... Mais nous sommes encore sur la terre et nous attendons la gloire de Dieu et l'amour qui fera de nous des saints.

 

4
Ceux qui ne veulent pas entendre les appels de Dieu

 

À de nombreuses reprises, Ruysbrœck nous rappelle qu'ils sont rares ceux qui atteignent les sommets de la contemplation. Il nous rappelle aussi que les pécheurs, même revenus à Dieu, dépasseront rarement le niveau des serviteurs fidèles. 

4-1-Les cinq catégories de pécheurs (Chapitre 5) 

Les pécheurs qui restent sourds aux appels de Dieu, sont inévitablement privés des dons divins. Ruysbrœck distingue cinq catégories de pécheurs:

– "Il y a premièrement tous ceux qui négligent les bonnes œuvres, vivent selon les appétits de la chair et le plaisir des sens, et le cœur chargé de mille soucis. Ils sont incapables de recevoir la grâce divine ou de la conserver s'ils l'ont reçue.

– Puis viennent ceux qui volontairement sont tombés en péché mortel, et malgré cela font encore des bonnes œuvres... Ils ont toujours pour Dieu une  certaine crainte... mais si par attachement au péché ils demeurent loin de Dieu... ils sont toujours indignes des grâces divines. 

– Il y a tous les incroyants ou ceux qui errent dans la foi... Sans la vraie foi qui est le fondement de toute sainteté et de toute vertu, ils ne peuvent plaire à Dieu.

– La quatrième catégorie comprend ceux qui sans crainte ni honte vivent en péché mortel... Ils se persuadent qu'il n'y a ni Dieu, ni ciel, ni enfer... Dieu rejette et méprise de telles gens, qui pèchent contre le Saint-Esprit. Ils peuvent encore se convertir, mais c'est là chose rare et difficile.

– Les pécheurs de la cinquième catégorie, faux et détournés de Dieu, sont ceux qui accomplissent extérieurement des bonnes œuvres, non pour l'honneur de Dieu, ni en vue de leur propre salut, mais pour avoir un renom de sainteté ou quelque vain profit."

Pourtant, il reste une espérance pour tous ces pécheurs qui sont incapables de sentir le bien que Dieu veut faire en eux. Ruysbrœck nous dit: "Lorsque le pécheur revenant à lui-même et prenant conscience de son état, conçoit de la haine pour le péché, il se rapproche de Dieu. Mais... il doit se décider de bon gré à quitter le péché et à faire pénitence. Ainsi il recevra de nouveau les grâces de Dieu..." 

Résumons:  

Nous comprenons maintenant "comment Dieu, par un effet de sa bonté, appelle et invite à s'unir à lui tous les hommes sans distinction, bons et mauvais, sans en excepter un seul. Et nous constatons que cette bonté divine répand ses grâces sur tous ceux qui obéissent à son appel. Enfin il nous est donné d'expérimenter et de comprendre clairement que nous pouvons devenir une même vie et un même esprit avec Dieu... pour suivre la grâce divine, car Dieu donne sa grâce selon la mesure et le mode de capacité de chacun... En effet, Dieu répand ses dons pour l'utilité commune de tous, amis et ennemis, bons et méchants. Or, tandis que les uns consacrent ces biens au service de Dieu et de ceux qu'il aime, les autres s'en servent pour leur propre chair, pour le démon et pour le monde." (Chapitre 5) 

4-2-Quelques précisions sur les mercenaires 

Ruysbrœck éprouve le besoin d'aller plus avant dans sa description de ceux qui "reçoivent les dons de Dieu comme des mercenaires et d'autres comme de fidèles serviteurs... Tous ceux, en effet, qui ont pour eux-mêmes une attache si peu ordonnée qu'ils ne veulent servir Dieu que pour leur gain propre, ou pour une récompense... se séparent de Dieu... Ils n'ont que des préoccupation personnelles ou des intérêts temporels... aussi demeurent-ils toujours dans une solitude égoïste, parce qu'ils manquent de la vraie dilection qui les unirait à Dieu et à tous ses amis. Ils paraissent garder la loi et les préceptes de Dieu... mais ils négligent la loi de l'amour... Tout ce qu'ils font... n'a pour but que de leur faire éviter la damnation... et toute leur vie intérieure n'est que crainte et perplexité, labeur et misère... Chez eux la crainte du châtiment naît de leur amour-propre...  

Mais cette crainte, toutefois, force au moins l'homme à quitter le péché, à désirer la vertu et à accomplir des bonnes œuvres, ce qui le dispose par l'extérieur à recevoir la grâce de Dieu et à devenir un serviteur fidèle... Dès lors, la complaisance divine lui est acquise et avec elle la grâce du vrai amour, et eux deviennent des serviteurs fidèles."   (Chapitre 6) 

http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Ruysbroek/Ruysbroeck/table.html

 

Annexe

Jean de Ruysbrœck donne l'exemple

 

Quelques années après la mort de Ruysbrœck, un chanoine régulier, demeuré volontairement inconnu, rédigea une vie de Ruysbrœck.  Dans le chapitre XII de cet ouvrage, intitulé "Que pour donner aux frères l'exemple d'humilité, il ne refusa jamais d'accomplir volontiers les œuvres extérieures et viles, de préférence aux autres," il nous révèle la principale qualité de Ruysbrœck, l'humilité. Afin de mieux faire comprendre ce que fut l'humilité de Ruysbrœck, nous rapportons ici un extrait du portrait qu'en fit l'auteur anonyme. Ensuite, nous lirons comment Ruysbrœck était à la fois Marthe et Marie. 

L'humilité de Ruysbrœck 

"L'homme saint, toujours et partout, honora et observa principalement la vertu d'humilité; et bien qu'il fût un éminent et excellent contemplateur, et que la vie contemplative semble exiger plutôt la paix et le calme, lui cependant, ne s'accordant rien, pour servir d'exemple aux autres, sans égard pour son grand âge et la difficulté du travail, de même qu'il dépassait tous les autres dans l'éloignement du vice et la pratique des vertus, ainsi que pour les exercices monastiques, de même il l'emporta sur eux dans les travaux manuels, les veilles et les jeûnes."

Ruysbrœck imite à la fois le zèle de Marthe et l'amour de Marie.

"Lorsqu'il vaquait avec les autres au travail manuel, bien qu'il fût accablé par la vieillesse et épuisé par les exercices de la vie intérieure, il se montrait tout disposé à accomplir les besognes les plus viles et les plus dures; par exemple, à charrier le fumier ou autres choses semblables. Et bien que, à cause de sa simplicité, son concours fût souvent plus nuisible qu'utile à ceux qui cultivaient les jardins, car il extirpait souvent les bonnes herbes avec les mauvaises, cependant, par son assiduité et sa diligence au travail, il servit d'exemple et de stimulant d'humilité. Malgré ses travaux extérieurs, il fut si attentif au labeur de la vie intérieure, qu'aucun empêchement, aucune occupation ne pouvait l'en distraire. C'est pourquoi aussi, pour l'édification des Frères, dans les occupations extérieures, il porta toujours avec lui un signe en forme de rose (fertum Rosaceum [6]) afin que, pendant qu'une main servait au travail corporel, l'autre fût un stimulant pour la ferveur de l'esprit, donnant en cela l'exemple à tous, de ne pas être tellement absorbé par le travail du dehors, que l'on oublie d'offrir toutes les actions à Dieu, dans un sentiment de dévotion."


[1] Information donnée par le chartreux Maître Gérard.
[2] Dans les Noces spirituelles Ruysbrœck dira que la première et sublime unité que nous possédons en Dieu est le fondement de notre essence.
[3] Calculus est dérivé de calcare, fouler aux pieds.
[4] Apocalypse (XIV, 13).
[5] Saint Pierre.
[6] Fertum : Sorte d'offrande dans les sacrifices.

VOIR : I - Le Royaume des Amants de Dieu

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