CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

AVANT-PROPOS

Modèle parfait de la piété filiale, comme de toutes les vertus, Jésus-Christ a toujours pris soin de faire honorer sur la terre la très-sainte Vierge, sa bienheureuse Mère. Dans cette vue, il a suscité d'âge en âge des personnages éminents, pour renouveler dans les esprits les respects qu'inspirent les grandeurs de cette auguste reine, et dans les coeurs l'amour qu'excite la considération de ses amabilités et de ses bontés. Telle nous a paru être en particulier la vocation de M. Olier, fondateur du séminaire et de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, quand nous avons considéré toute la suite de sa vie et les oeuvres encore subsistantes qu'il a laissées après lui.

Avant la naissance de ce serviteur de Dieu, le Ciel fit pressentir à sa mère une si heureuse destinée par un signe assez semblable à celui qu'on attribue à la mère de saint Dominique. Mme Olier, qui avait consacré l'enfant à Marie quand elle le portait dans son sein, crut voir en songe un flambeau ardent qui poussait sa flamme sur un globe, et qui l'embrasait, comme si la sainte Vierge eût voulu indiquer par là qu'il allumerait un jour le feu de son saint amour dans les cœurs. La suite ne tarda pas à justifier cet heureux présage.

Dès ses plus jeunes ans, on vit éclater en lui les premiers traits de cette tendre et ardente dévotion envers Marie, dont il donna l'exemple jusqu'à son dernier soupir, et qui, avec la piété envers Jésus-Christ, prêtre et victime au très-saint Sacrement, fut le caractère distinctif de sa vie sacerdotale. Nous ne pouvons exposer ici tout ce que son zèle lui fit entreprendre pour rehausser et pour étendre le culte de Marie : il faudrait rapporter la plus grande partie de son histoire, nul de son temps n'ayant travaillé avec plus d'ardeur et de succès à propager en France cette dévotion. Bien plus, comme si les bornes de ce royaume eussent offert à son zèle un espace trop étroit, il voulut la répandre en Amérique par une oeuvre jusqu'alors sans exemple, la fondation d'une ville en Canada, dédiée à l'auguste Mère de Dieu, sous le nom de Villemarie, laquelle a donné naissance à plusieurs grands établissements catholiques, et a servi ainsi très-heureusement à propager la dévotion à Marie dans ce nouveau monde.

Mais le feu de ce zèle ardent qui brûlait dans son cœur ne devait pas s'éteindre avec sa vie. M. Olier devait le communiquer à ses disciples pour le laisser après lui dans l'institut qu'il fonda. Il donna, en effet, à sa compagnie, pour fin principale et invariable, le soin d'inspirer au clergé, avec l'amour souverain envers Jésus-Christ, la piété filiale envers Marie, et, par le clergé, de la répandre aussi dans les peuples. Lui-même nous apprend que, dans l'une des communications dont cette divine Mère le favorisait quelquefois, elle daigna lui faire connaître expressément ce dessein, en lui adressant ces paroles, qui l'inondèrent de consolation : « Vous serez animé à jamais du zèle de ma gloire. » Ce mot a jamais le fit tressaillir d'une indicible allégresse, en lui donnant à comprendre qu'il laisserait dans l'Église des successeurs de son zèle pour propager et pour étendre la dévotion envers Marie.

C'est ce qu'on a vu, par un effet de la miséricorde de Dieu, s'accomplir jusqu'à ce jour dans toutes les maisons de l'institut de Saint-Sulpice. Il est constant que, depuis M. Olier, on y a toujours inspiré aux ecclésiastiques la plus haute vénération pour Marie. Ceux qui y ont été formés, et qui sont devenus dans la suite évêques, missionnaires, pasteurs des âmes, fondateurs de communautés, y ont puisé cette dévotion; du moins on ne craint pas d'assurer que tous en sont sortis plus pénétrés de respect, de confiance et d'amour pour cette divine Mère, qu'ils lie l'étaient en y entrant. La solide piété pour le saint Sacrement et pour la sainte Vierge, écrivait Fénelon [1], doit être le véritable héritage de cette maison. C'est le témoignage que se plaisent à rendre encore aujourd'hui ceux qui ont reçu, comme le célèbre archevêque de Cambrai, leur éducation cléricale au séminaire de Saint-Sulpice. Tous avouent que ce qui les y a le plus frappés, c'est la profession toute spéciale qu'on y fait de dévouement à la Mère de Dieu.

Une autre prérogative de M. Olier, nous osons l'espérer, c'est d'avoir été destiné par la bonté de Notre-Seigneur pour donner un nouvel éclat à cette dévotion, par les écrits qu'il a laissés sur les grandeurs de la maternité divine. Ces écrits sont, en effet, une exposition de toute la suite des mystères de Marie, ou plutôt une histoire de sa vie assez complète et très-propre à nourrir la piété. Il est vrai que sur sa vie extérieure on n'y trouvera la solution d'aucune de ces questions curieuses que l'érudition des savants discute sans les éclaircir. Dieu nous les a cachées sans doute à dessein, comme moins utiles à l'édification de l'Église; et, en voulant que les évangélistes les passassent sous silence, il semble qu'il ait eu en vue de nous faire aspirer à quelque chose de plus excellent, et de nous rappeler que toute la beauté de cette fille bien-aimée du Roi des rois est au dedans d'elle-même, c'est-à-dire dans son intérieur.

Si le vêtement a moins d'importance que le corps pour lequel il est fait, et si le corps est à son tour bien moins considérable que l'âme qu'il doit servir, la vie extérieure de Marie est incomparablement au-dessous des beautés de son âme, de ses grâces surtout, de ses vertus, des opérations de Dieu en elle; en un mot, de sa vie intérieure. Dans celle-ci, M. Olier nous montre, en effet, une multitude de traits bien plus admirables, des beautés plus ravissantes, des vérités bien plus importantes pour nous et bien plus honorables pour Marie que ne le seraient tous ces faits et toutes les circonstances de sa vie extérieure et sensible. « La connaissance de l'une, dit-il, consolerait et réjouirait les yeux des hommes; mais la vue de l'autre étonne et ravit toutes les hiérarchies des anges. Vierge Marie, je vous vénère et vous aime, telle que vous êtes en vous-même, et que la foi vous fait connaître, mille fois plus parfaite que tous les récits des hommes ne pourraient le dire, et que toute compréhension humaine ne saurait vous concevoir, puisque vous êtes faite sur l'idée la plus belle que Dieu ait formée en lui-même, pour donner à son Fils une mère sortable à la grandeur de sa personne. Je dis des merveilles en disant ce seul point ». La maternité divine est, en effet, la source, l'objet ou le motif des vues sublimes que M. Olier expose dans cet ouvrage, puisque les hautes considérations qu'il offre à l'instruction et à l'édification de ses lecteurs ne sont, à proprement parler, que des éclaircissements ou des conséquences de ce mystère.

Un fruit précieux de l'étude de ce dogme et de ses conséquences, que le pieux lecteur ne pourra manquer de retirer de cet écrit, c'est de mieux connaître les raisons dernières et comme la racine des éloges que les saints Pères ont donnés à Marie, en exaltant son crédit, sa puissance et sa grandeur; raisons qu'ils n'expliquent pas toujours clairement, et qui sont d'une si grande consolation aux vrais enfants de cette divine Mère. Telles sont par exemple les magnifiques paroles que lui adressa saint Cyrille dans le saint concile d'Éphèse. Nous les rapportons ici comme pour préparer l'esprit du lecteur à ce que nous aurons à dire dès le début de cet ouvrage. « Nous vous saluons, ô Marie, Mère de Dieu, vous par qui la Trinité est glorifiée et adorée, par qui la précieuse croix du Sauveur est exaltée et révérée, par qui le ciel triomphe, les anges se réjouissent, les démons sont chassés, le tentateur est vaincu, la nature fragile est élevée jusqu'au ciel, la créature raisonnable qu'avaient infectée les idoles est venue à la connaissance de la vérité; vous par qui les fidèles obtiennent le baptême, vous par qui toutes les églises du monde ont été fondées et toutes les nations amenées à la pénitence. Que dirai-je davantage? Vous par qui la lumière du monde, le Fils unique de Dieu, éclaire ceux qui étaient dans les ténèbres assis à l'ombre de la mort; par qui les prophètes ont prédit l'avenir, les apôtres ont annoncé le salut aux nations; vous par qui les morts sont ressuscités, par qui les rois règnent. Quel homme peut donc louer dignement la très-louable Vierge Marie ? » [2] Cet ouvrage de M. Olier servira donc à monter la vérité rigoureuse et le solide fondement de tous ces éloges et d'autres semblables, et les vengera. par là même de la témérité de quelques écrivains hardis qui ont osé les affaiblir dans ces derniers temps par des explications nouvelles, aussi offensantes pour saint Cyrille, et pour le concile oecuménique d'Éphèse, qu'injurieuses à la puissance de l'auguste Mère de Dieu.

En même temps il montrera avec quelle sagesse l'Église romaine, la mère et la maîtresse de toutes lés autres églises, applique à Marie, dans l'office divin, divers endroits de l'Écriture sainte que des hommes sans mission en avaient tranchés témérairement; et nous sommes assurés que les églises de France qui ont adopté à l'envi la liturgie romaine, verront avec joie les motifs cachés et profonds de tant d'applications célèbres, qui sont une preuve aussi bien qu'un éloge public des grandeurs augustes de Marie et de sa puissance auprès de Dieu.

Nous bénirons Dieu si cet écrit peut servir à favoriser le mouvement qui attire les âmes vers la sainte Vierge. Elle est reconnue universellement comme l'inspiratrice de toutes les bonnes œuvres, la mère de toutes les sociétés, l'ouvrière de toutes les conversions; en un mot, le mobile de tout ce qui se fait de bien dans l'Église, et il paraît manifeste que la dévotion envers elle est aujourd'hui, plus qu'elle ne l'a jamais été, la dévotion commune et universelle de tous les peuples catholiques. Les pèlerinages aux tombeaux des saints martyrs, et des thaumaturges, autrefois si célèbres, sont aujourd'hui moins fréquentés; la dévotion à Marie semble en avoir pris partout la place : Jésus-Christ se plaît visiblement à imprimer dans tous les coeurs, avec la conviction du pouvoir universel de sa divine Mère, la confiance la plus étendue en sa bonté. C'est aussi la fin que M. Olier se propose dans ses écrits. Son but est de montrer Marie comme le canal universel par lequel Jésus-Christ veut répandre toutes ses grâces, et de mettre de plus en plus à découvert le fondement de cette vérité, qui est un si doux sujet de consolation pour tous les chrétiens. « Je vois, je sens, j'expérimente cette vérité en moi, comme si je la voyais de mes yeux, écrit-il; et je voudrais être capable de publier partout l'amour de Jésus-Christ envers sa Mère, afin de faire entendre le pouvoir de Marie et de lui acquérir ensuite de l'amour et de l'honneur dans le monde. »

Cette dévotion étant la grâce la plus signalée de notre siècle, la sainte Église, pour faire honorer les mystères et les grandeurs de Marie, a institué les fêtes de sa Maternité, de sa Pureté, de son saint Coeur, de son Patronage, les fêtes de Notre-Dame de Grâce, de Notre-Dame Auxiliatrice, de Reine de Paix, sans négliger pourtant les mystères du Sauveur, puisqu'elle célèbre entre autres les fêtes de son Précieux Sang, de son sacré Coeur,

de sa Passion, de sa Couronne d'épines, de sa Lance, de ses Clous, de son Suaire. Enfin elle vient de mettre le comble à toutes les marques qu'elle avait données jusqu'ici de sa piété et de sa vénération envers Marie, en définissant, comme dogme de foi catholique, son immaculée Conception : définition que tout l'univers a accueillie avec les transports d'une allégresse d'autant plus vive, qu'il l'avait attendue et désirée depuis longtemps et avec plus d'ardeur. « N'est-il pas juste, écrit M. Olier, qui semble avoir désigné notre époque, n'est-il pas juste à présent de s'appliquer aux saints mystères que la Providence prend plaisir de manifester dans le progrès des siècles : à présent que agi, l'Église reçoit sans peine ces vérités, ou plutôt qu'elle les considère avec tant de joie et d'amour, à présent qu'elle prend surtout plaisir de s'appliquer aux saints mystères de la vie de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, afin de les faire de plus en plus honorer par ses enfants? »

DÉCLARATION DE L'ÉDITEUR

Pour me conformer aux décrets des souverains pontifes, je déclare que dans tout ce que je puis dire de la personne, des écrits et des lumières de M. Olier sur les choses de la religion, je ne veux en aucune sorte prévenir le jugement du Saint-Siège apostolique; que, bien au contraire, je me soumets d'avance à tout ce qu'il pourrait définir sur ces matières, qui serait contraire ou peu conforme à ce que j'en ai écrit, et qu'enfin je regarderai toujours comme le plus cher et le plus nécessaire de mes devoirs la soumission parfaite de mon esprit et de mon cœur aux décisions du Souverain Pontife, le vrai Père et le vrai Docteur donné de Dieu à tous les chrétiens.


[1] Œuvres de Fénelon. Correspondance, tom. V, pag. 228; lettre XLVIII.
[2] Actes du Concile d’Ephèse.

   

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