LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

21
Un livre... – Dans les ténèbres

A Monsieur DUPONT

(pour lui demander un livre)

« Notre Révérende Mère vous prie de vouloir bien me procurer un livre dont elle croit que l’intitulé est: “Triomphe de Jésus au très Saint-Sacrement”. Elle ne sait en quel endroit, durant notre délogement, a été mis celui qu’elle avait.

Comme je n’ai pas assez de ferveur, je désire en obtenir à quelque prix que ce soit; j’espère trouver, dans la lecture de ce livre, de quoi m’enflammer d’amour pour Jésus au très Saint-Sacrement ». [1]

Dans les ténèbres

« Depuis la dernière lettre de la première relation, datée du 19 novembre 1844, jusqu’au 17 juin 1845, époque où j’eus l’honneur et la grâce de parler à notre prélat, je reçus peu de communications par rapport à l’Œuvre de la Réparation...

Oh ! que mon âme était souffrante à cette époque (de l’entrevue avec Mgr Morlot). Alors je souffris un martyre intérieur que Dieu seul connaît; je ne pouvais plus manger, je ne pouvais plus vivre. Le céleste Époux me dit de ne point craindre de parler à Monseigneur, qu’il m’accompagnerait et me suggérerait ce que j’aurais à lui dire. Ce divin Sauveur tint sa promesse, car je parlai à ce digne prélat avec le respect dû à Sa Grandeur et avec la simplicité d’un enfant envers son père, sans être trop intimidée.[2]

Ces paroles furent comme un baume répandu sur mon âme; elles me donnèrent une grande consolation, car jusqu’alors mon confesseur n’avait pas voulu se prononcer sur ce qui se passait en moi au sujet de la réparation, me disant que mon premier supérieur avait reçu de l’Esprit-Saint le pouvoir d’exercer un jugement équitable, et qu’il fallait se soumettre à sa décision; alors je fus plus convaincue que jamais de la volonté divine, et quoique Monseigneur ne m’ait pas donné grand espoir qu’il puisse procéder à l’établissement de l’œuvre à cause des graves difficultés qu’il prévoit, cela ne m’empêche pas d’espérer que Dieu lèvera les obstacles quand le temps marqué dans ses décrets sera arrivé. Voici le raisonnement que je fais et la conclusion que j’en tire: si les communications que, malgré mon indignité, je reçois de Dieu par rapport à la réparation, ne sont pas illusoires, ainsi que me le dit celui qui a reçu d’en haut grâce pour en juger, cette œuvre assurément s’établira, car la parole de Dieu est créatrice et efficace; si, au contraire, Monseigneur m’eût dit que c’étaient des illusions, j’aurais abandonné tout cela, car, par la grâce de Dieu, j’ai toujours eu plus de confiance en la parole de mes supérieurs, qu’aux paroles intérieures que j’ai cru entendre de Notre-Seigneur: dans celles-ci on peut se tromper, mais la foi ne trompera jamais; le divin Maître a dit des supérieurs : Qui vous écoute, m’écoute; on ne peut donc se tromper en les écoutant. Ce mot du saint Évangile m’a toujours frappée; je l’ai gravé dans mon cœur, et en le mettant en pratique j’ai reçu de grandes grâces par le moyen de ceux qui ont eu la direction de mon âme ».

Publication des prières

« Mais l’impression n’en fut pas exécutée tout de suite; alors Notre-Seigneur me fit entendre que si l’on se contentait d’imprimer ces prières sans y joindre une instruction sur le but de l’Œuvre à établir, cela ne suffirait pas, et que, pour intéresser les fidèles à réciter ces prières, il fallait leur apprendre le dessein de sa volonté, et qu’alors on verrait les âmes pieuses se jeter sur les prières de la réparation avec le même empressement que les abeilles se jettent sur les fleurs; et il me fit connaître que ces prières obtiendraient de grandes grâces pour la conversion des pécheurs.

Monseigneur approuva ce petit ouvrage, qui eut aussitôt un grand succès; en peu de temps il se répandit, ainsi que plus de vingt-cinq mille prières de la réparation. De différentes villes de France on adressait à Tours des demandes, afin de propager cette dévotion à la gloire du saint Nom de Dieu, et ces prières se récitaient partout avec une grande ferveur. Notre-Seigneur me dit à ce sujet que cette nouvelle harmonie apaisait sa colère, mais qu’il voulait l’association comme il l’avait demandée ».

« Ce divin Époux s’est caché à mon âme et Il m’a remise dans l’oraison de considération ou très simple méditation sur mes fins dernières. Je suis rentrée dans le fond de mon âme pécheresse et criminelle, et là, Notre-Seigneur m’a fait connaître par de vives lumières l’abîme de mon néant. J’ai vu aussi mes nombreux péchés, tant d’infidélité à ses grâces et toutes mes ingratitudes. J’ai vu avec une grande certitude que je n’étais qu’un fantôme de carmélite et que j’étais bien éloignée de l’être en réalité. D’après ces vives lumières, je me suis jetée aux pieds de notre bon Sauveur, me reconnaissant coupable et le Lui ai confessé mes péchés. J’ai fait aussi une petite revue de conscience à mon confesseur, et j’ai pris la ferme résolution de commencer une vie toute nouvelle, à la faveur des lumières que Notre-Seigneur me donnait sur mes misères et sur mon néant. Il me semblait que c’étaient mes péchés qui étaient la cause que l’œuvre de la réparation restait inachevée. C’est pourquoi, le cœur pressé de douleur, j’ai prié Notre-Seigneur de vouloir bien se choisir un autre instrument pour l’accomplissement de ses desseins, qui fût digne de Lui.

Après ces lumières, Notre-Seigneur a permis que je sois éprouvée par des tentations. Je ne sentais plus en moi que des dispositions au mal. Si Notre-Seigneur ne m’avait pas retenue par sa sainte grâce, j’aurais fait bien des fautes. Ensuite, mes peines intérieures se sont augmentées par la privation de la grâce sensible. Oh! que cet état est pénible. Je ne parle pas ici de la soustraction des consolations intérieures, mais d’une grâce ou d’un mouvement intérieur qui porte l’âme au bien et à Dieu. Il semble qu’en cet état, l’âme a perdu la grâce; elle est comme agonisante.

Seigneur — m’écriai-je — soutenez-moi, car je tombe en défaillance, je meurs.

Je n’osais presque plus faire la sainte communion, n’ayant à offrir à mon divin Époux qu’un cœur glacé. Je ne pouvais plus aussi glorifier le saint Nom de Dieu; cet exercice de réparation n’excitait plus en moi que dégoût et amertume. Et cependant dans le fond de mon âme, il me semblait que le bon Dieu voulait que je sois fidèle à cet exercice. Enfin, aujourd’hui, ma Révérende Mère, j’avais pris la résolution d’aller vous ouvrir mon âme avant de faire la sainte communion, car je ne pouvais me décider à la faire en cet état. Cependant, j’ai remis cette démarche et pensant à la sainte communion, j’ai dit: “Ce pain des forts soutiendra mon courage”, et en attendant la sainte Messe, j’ai pris avec foi le crucifix, pensant que Lui seul pouvait me guérir; m’étant souvenue que ce divin Sauveur m’avait dit que la louange qu’il m’avait donnée sous le titre de la “Flèche d’Or” blessait délicieusement son divin Cœur, j’ai fait dix fois cet acte de louange au saint Nom de Dieu et j’ai pris la résolution faire la communion, en réparation pour tous les blasphèmes proférés contre la divine Majesté.

Oh ! que Dieu est bon ! Oh ! que sa miséricorde est grande !

Après avoir reçu par la sainte Communion ce Dieu d’amour, je Lui ai dit avec foi :

Oh ! céleste et divin Médecin, je remets mon âme entre vos mains.

Ce divin Sauveur a de suite fait sentir à mon âme l’effet de sa prière en la recueillant en Lui pour Lui faire oublier ses douleurs, et ce bon Maître m’a fait entendre que sa divine volonté était toujours que je m’employasse à l’exercice de la réparation des blasphèmes, malgré les efforts du démon, qui voulait m’en empêcher en remplissant mon âme de peines et de répugnances lorsque je voulais m’y appliquer, parce qu’il voudrait anéantir cette œuvre si c’était en son pouvoir. Alors Notre-Seigneur a transporté mon esprit sur la route du Calvaire, et m’a vivement représenté le pieux office que Lui rendit Véronique qui, de son voile, essuya la très Sainte-Face qui était alors couverte de crachats, de poussière, de sueur et de sang. Ensuite, ce divin Sauveur m’a fait entendre que les impies renouvelaient actuellement, par leurs blasphèmes, les outrages faits à sa Sainte-Face; j’ai compris que tous ces blasphèmes que ces impies lançaient contre la Divinité, contre Dieu qu’ils ne peuvent atteindre, retombent comme les crachats des Juifs sur la Sainte-Face de Notre-Seigneur qui s’est fait la victime des pécheurs. Alors, notre divin Sauveur m’a fait entendre qu’il fallait que j’imite le courage de sainte Véronique qu’Il me donnait comme protectrice et pour modèle: elle qui traversa courageusement la foule de ses ennemis. Ensuite, j’ai compris que Notre-Seigneur me disait qu’en s’appliquant à l’exercice de la réparation des blasphèmes, on Lui rendait le même service que Lui rendit la pieuse Véronique, et qu’Il regardait celles qui le Lui rendaient, avec les yeux d’une même complaisance dont Il regarda cette sainte femme lors de sa Passion: et je voyais que Notre-Seigneur avait beaucoup d’amour pour elle. C’est pourquoi Il me dit qu’Il désirait qu’elle soit honorée particulièrement dans la Communauté, me disant de Lui demander telle grâce que nous voudrions, par le service que Lui rendit la pieuse Véronique, et qu’Il promettait de l’accorder. Il me semblait aussi que Notre-Seigneur me disait de prier notre Révérende Mère de faire part de cela aux Sœurs qui, dans ces jours, faisaient une dévotion de réparation en disant en l’honneur de la vie de Notre-Seigneur un certain nombre de fois la louange au saint Nom de Dieu dite “Flèche d’Or”. Notre-Seigneur me fit comprendre qu’Il avait pour agréable cette dévotion, faisant voir qu’Il s’était servi de moi comme d’un vil instrument pour introduire cette dévotion dans la Communauté, qui étant pratiquée par de bonnes âmes, Lui rendait service... » [3]

« Les effets de cette communication furent si grands dans mon âme, que je ne pouvais me lasser d’admirer la puissance et la bonté de Notre-Seigneur. Avant la communion j’étais plongée dans un abîme de douleur, et, après avoir reçu le pain de vie, j’étais comme ressuscitée de la mort, et la joie dilatait mon âme. J’allai trouver notre Révérende Mère, et je lui appris ce que le divin Maître venait de me faire connaître sur sa Sainte-Face par rapport à l’œuvre de la réparation, en lui disant :

Ma Mère,, Notre-Seigneur m’a promis de m’accorder une grâce par l’intercession de la pieuse Véronique; que voulez-vous que je demande de votre part ?

Je me sentais pressée intérieurement de faire cette demande à notre Révérende Mère; Notre-Seigneur me donnait la conviction que j’allais être exaucée, et je pensais que, s’il m’accordait cette grâce, elle serait une preuve de vérité pour la nouvelle lumière que je croyais avoir reçue. Notre Mère me dit alors:

Si Notre-Seigneur désire que nous essuyons sa Face, et s’il est disposé à nous accorder une grâce par le service que lui a rendu la pieuse Véronique, la grâce que je vous ordonne de lui demander, c’est qu’il ait la bonté de vouloir bien voiler notre face, à nous qui serons exposés aux yeux des séculiers, si la portion de terre qui avoisine notre jardin est vendue à des étrangers; ainsi priez-le de vouloir bien la donner à ses épouses; s’il vous accorde cette grâce, vos supérieurs auront une preuve sensible de l’esprit qui vous conduit ».

La sœur obéit à l’ordre…

« Vous savez bien, mon Dieu, que je ne désire ce terrain qu’à cause de vous, et pour la gloire de votre saint Nom !

Je crois éprouver une protection spéciale de la pieuse Véronique, et je suis continuellement occupée à l’adoration de la Face auguste et très sainte de notre divin Sauveur. Je sens que mon âme est entre les mains de Dieu comme un instrument qu’il manie à son gré. J’ai été pressée, ces jours-ci, d’exposer à Jésus ce que notre digne prélat m’avait dit touchant l’œuvre de la réparation des blasphèmes, lorsque j’eus la grâce de lui parler. Hier surtout, après la communion, j’ai conjuré Notre-Seigneur de vouloir bien me donner de nouvelles lumières, en lui disant:

Vous savez bien, mon Dieu, que c’est de la part de Monseigneur que je vous fait cette demande ; c’est en vertu de la sainte obéissance.

          Ce divin Sauveur n’a pas jugé à propos de me répondre; il m’a seulement recueillie en lui très profondément dans la contemplation de sa Face adorable. ».


[1] Lettre du 26 juillet 1845 à Monsieur Dupont.
[2]    Le prélat répondit: « Mon enfant, je désire de tout mon cœur établir cette œuvre et lui donner la publicité qu’elle mérite, mais c’est une chose difficile. Si vous connaissiez comme moi les obstacles! Nous avons déjà tant de peine à faire marcher notre peuple dans la voie ordinaire: que dira-t-on si je propose quelque pratique de plus? Cela n’excitera-t-il pas les méchants à de plus grands blasphèmes? Exposez à Dieu nos difficultés et priez beaucoup pour moi; demandez de nouvelles lumières; si le Seigneur vous éclaire, vous m’en donnerez connaissance. Mon enfant, ce que vous éprouvez n’a point le caractère des illusions; j’y reconnais, au contraire, le cachet de Dieu. Nous avons pris des informations et nous savons que plusieurs personnes ont eu la même inspiration que vous au sujet de cette œuvre réparatrice; elle existe en Italie, et il y a un mouvement pour elle dans plusieurs diocèses de France. Je désire beaucoup que les âmes pieuses s’appliquent à cette dévotion, mais vous surtout, mon enfant; offrez-vous à Dieu comme une victime; offrez vos pénitences et toutes vos œuvres en sacrifice de réparation pour l’Église et pour la France; unissez-vous à Notre-Seigneur Jésus-Christ au très Saint-Sacrement de l’autel pour rendre, par lui, honneur, louange et gloire aux trois divines personnes de l’adorable Trinité; tâchons d’empêcher le bras du Seigneur de s’appesantir sur nous. Adressons-nous au saint Cœur de Marie; offrons au Père éternel, par les mains de cette auguste Mère, le sang, les souffrances et tous les mérites de son Fils, et j’espère que nous apaiserons la colère de Dieu.
      Vous ferez, le jeudi une amende honorable; le vendredi, vous direz les litanies de la Passion, et le samedi, celles de la sainte Vierge. Quand le Seigneur vous l’inspirera, vous réciterez, mon enfant, les prières de la Réparation; mais j’aime mieux que vous fassiez les prières les plus communes.
      Dès lors que vous ne vous obstinez pas à rien poursuivre hors des limites de l’obéissance et que vous abandonnez ces choses au jugement de vos supérieurs, vous devez être parfaitement tranquille.
      Je trouve tout cela très bien; priez le Seigneur de m’éclairer et agissez uniquement pour la gloire de Dieu ».
Document B, page 45.
[3] Document B, page 49 — Lettre du 11 octobre 1845.

   

 

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