LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

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D'autres faits

La visite d’un prêtre

« Un ecclésiastique, qui avait quelque connaissance de l’œuvre, vint un jour me demander des prières dans le but d’obtenir deux grâces, l’une pour un de ses confrères et l’autre pour lui-même: il s’agissait pour tous deux de sauver l’âme et la réputation de deux personnes auxquelles ils s’intéressaient.

Je crois déjà à l’œuvre dont Notre-Seigneur vous a chargée; mais, afin d’être plus sûr, demandez-lui ces deux grâces comme signe de sa volonté. S’il vous les accorde, je vous promets que mon confrère et moi nous nous consacrerons à la propager — promit l’ecclésiastique.

Pensant que Jésus en tirerait sa gloire, j’acceptai la proposition, disant à ce prêtre que j’allais m’occuper, en esprit d’obéissance, de la mission dont il me chargeait, parce que, quand je demandais quelque grâce à Notre-Seigneur par cet esprit, je l’obtenais plus facilement; il approuva cela et il me quitta. J’allai bien vite devant le Saint-Sacrement prier le bon Sauveur de défendre sa cause pour la gloire de son Nom et de vouloir bien, en sa miséricorde, accorder à ces deux ecclésiastiques les grâces qu’ils désiraient, lui promettant qu’ils seraient ensuite deux défenseurs de son Nom blasphémé par les pécheurs, ainsi qu’ils s’y étaient engagés; enfin je dis tout ce que ma petite éloquence pouvait me fournir pour toucher le divin Cœur, et je commençai une neuvaine à cette intention. Notre-Seigneur donna la preuve qu’on voulait avoir afin de connaître la vérité de son œuvre; le soir même de ce jour, l’ecclésiastique qui m’avait parlé reçut la grâce qu’il souhaitait, et son confrère reçut la sienne un peu plus tard; il nous dit même que le Seigneur avait exaucé ses vœux au delà de toute espérance, et que la désolante affaire en question avait tourné à la gloire de Dieu et au bonheur de ceux qui avaient été d’abord si affligés. » [1]

Le duc d’Orléans

« Un dimanche matin, je faisais mon oraison ordinaire; je n’avais aucune pensée au sujet du duc d’Orléans, dont j’avais vaguement appris l’accident; je n’avais pas même songé à prier pour ce pauvre prince depuis son décès; son souvenir s’est présenté à moi. Pendant l’office des heures, j’ai senti tout à coup, par une vive impression, que son âme souffrait en purgatoire et qu’il fallait la secourir. Il me semblait que plus je m’approchais du divin Cœur de Jésus, plus aussi mon émotion augmentait, les larmes me gagnaient, et j’avais peine à psalmodier; alors je me sentis toute portée vers cette âme souffrante que le Seigneur désirait sauver de ces flammes. Ayant fait pour elle la sainte communion, Jésus m’inspira d’offrir aussi pour elle, à son divin Père, tous ses mérites infinis; et, pendant mon action de grâces, il me sembla que mon âme se rencontrait avec elle en Notre-Seigneur. Je lui dis alors :

Pauvre prince, que vous reste-t-il des grandeurs et des richesses de ce monde? Vous voilà bien aise, aujourd’hui, d’avoir la communion d’une pauvre carmélite; souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans le ciel.

Notre-Seigneur me portait à prier pour lui avec une charité extraordinaire, beaucoup plus vive que celle que j’ai jamais éprouvée pour mes parents, même les plus proches. Il me suggéra d’offrir, à cette intention, tout ce qu’il a souffert lorsqu’on l’a couronné d’épines et travesti en roi de théâtre en sa divine Passion, et j’ai passé le reste de la matinée à prier pour le prince devant le tableau qui représente Jésus en cet état.

J’ai dit trois fois dans la journée, aux pieds du Saint-Sacrement, les six Pater, Ave et Gloria Patri, afin de gagner les nombreuses indulgences attachées à ces prières, et qui sont applicables aux morts. Le lendemain, lundi, j’ai encore été pressée de recevoir la sainte communion à la même intention. Cette âme souffrante est comme liée à mon âme; je la porte partout, et toutes les mortifications que je fais sont pour elle. »[2]

« Voilà que je touche à la fin de la quinzaine de jours que vous m’avez permis d’offrir à Dieu en faveur de l’âme qui m’occupe, m’abandonnant au bon plaisir divin pour souffrir tout ce qu’il jugerait à propos afin d’obtenir cette délivrance. Permettez-moi de vous rendre compte de tout ce qui s’est passé en moi à ce sujet, depuis le 26 février jusqu’au 19 mars.

Je vous dirai tout simplement que mon âme était, envers celle du pauvre prince, comme une mère qui a un enfant malade, dont la tendresse l’excite incessamment à chercher quelque bon remède pour le guérir; la nuit comme le jour je pensais à la soulager; enfin j’ai prié mon saint ange gardien de ne point me laisser de repos qu’elle ne soit au ciel. Je crois qu’il m’a exaucé charitablement, car je me sentais sans cesse engagée par un sentiment surnaturel à offrir pour cette fin tout ce que je faisais. Toutes mes communions, hors une seule que mon devoir me prescrivait d’offrir pour une de nos sœurs défuntes, toutes, dis-je, je les ai faites en faveur de cette âme. Le saint sacrifice de la Messe, beaucoup de chemins de Croix et les mortifications que vous m’aviez permises, voilà ce que j’ai eu la consolation de présenter à Dieu pour elle. J’ai peu souffert corporellement; vous m’avez vu le visage enflé, mais ma plus grande peine était de n’en pas avoir davantage; c’est mon âme que Notre-Seigneur a fait souffrir. A cette douce union et à cette paix intérieure dont il m’avait gratifiée a succédé l’orage: il s’est caché; il m’a fait vivement sentir ma misère et ma grande indignité; la nuit a succédé à la lumière. Si le divin Maître me frappait d’une main, il me soutenait de l’autre et me donnait le courage de lui dire :

Mon Dieu, afin que cette pauvre âme vous possède plus vite et vous glorifie pour moi, j’accepte ces peines; pourvu que je ne vous offense point, Seigneur, voilà tout ce que je désire.

La fête de notre père saint Joseph approchait; je m’y suis disposée par une neuvaine, suppliant ce grand saint, à cette occasion, d’obtenir de Dieu la délivrance désirée, et promettant de continuer les pénitences qui m’étaient permises. La veille de la solennité, mon émotion a redoublé; j’étais dans un tourment inexprimable par la vivacité de mon désir. Au réfectoire j’avais plutôt envie de pleurer que de manger; mon âme était blessée, mais c’était vraiment d’un sentiment tout à fait surnaturelle, car je n’ai jamais connu ce prince. Si j’ai senti la privation que peut m’imposer mon vœu de pauvreté, ah! c’est bien en ce jour! Si j’avais encore possédé quelques fonds, assurément je m’en serais servie pour faire acquitter des messes; mais une pensée est venue me consoler; je me suis dit :

J’ai tout donné à mon céleste Époux ; par conséquent, il s’est donné réciproquement à moi ; ainsi ses biens m’appartiennent.

Alors, pleine de confiance, j’ai offert au Père éternel tous les trésors de son divin Fils pour suppléer à ma pauvreté, et je me suis unie aux prêtres qui célébraient le saint sacrifice.

Ensuite Notre-Seigneur me fit sentir que je devais encore pratiquer un acte de charité pour cette âme souffrante, lui offrir, à son intention, la sainte communion que j’allais faire, et gagner ainsi pour elle une indulgence applicable aux morts. J’y accédai, non sans un peu de peine, car en cette grande fête de notre saint Ordre, je comptais bien penser un peu à notre intérêt particulier et m’appliquer à moi-même le fruit ce cette indulgence; mais puisque Notre-Seigneur en disposait autrement, je me suis soumise à sa sainte volonté, me conformant à ce qu’il m’avait inspiré, et j’ai encore intercédé pour le prince de toutes les forces de mon âme et de toute l’affection de mon cœur.

Depuis ce jour, ma Révérende Mère, je ne suis plus inquiétée; je me sens tout à fait déchargée; je ne puis plus dire pour lui que le Laudate. Je crois que mes petits services, unis aux ferventes prières de nos sœurs, ont pu le soulager. La très sainte Vierge aura sans doute obtenu son salut, et notre père saint Joseph son entrée dans le ciel; car j’espère, et j’ai l’intime confiance, qu’à la fête de ce grand saint il aura été délivré du purgatoire. Dieu, toutefois, ne m’en a pas donné une certitude surnaturelle, j’adore ses desseins, sans désirer les pénétrer, car j’en suis indigne. Ce prince, comme on le sait, est mort d’un accident bien terrible et sans le secours de notre sainte religion; mais un acte d’une sincère contrition a pu obtenir son salut: la miséricorde de Dieu surpasse toutes ses œuvres. » [3]


[1] Document A, page 86.
[2] Document particulier, page 4.
[3] Lettre du 20 mars ?.

   

 

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