LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

2
Dans l'attente
Attachée à la Sainte Vierge

« Je m’attachai à la très sainte Vierge par une dévotion toute particulière; j'admirais avec quelle miséricorde cette divine Mère m'avait retirée de l'abîme. Ma confiance en elle augmentant, il me vint en pensée de Lui demander la grâce qu'elle fît de moi une religieuse. Marie, sans doute, entendit ma prière, car bientôt je sentis ces désirs de quitter le monde se fortifier dans mon âme. Mais que faire ? Je n'osais en parler à mon confesseur. Un jour que ma souffrance était extrême et que la grâce me pressait fortement au sujet de ma vocation, je courus à l'autel de ma mère la Vierge Marie, et je déposai dans son cœur maternel les sentiments qui agitaient si vivement mon esprit. La très sainte Vierge me tira bientôt d'inquiétude. Il y avait dans la chapelle, droit en face de sa belle statue d'argent, un confessionnal où se tenait ordinairement un de ses zélés serviteurs, ce vicaire dont j'ai déjà parlé, qui m'avait donné le rôle de religieuse à la conférence du catéchisme dans laquelle on me demanda si je voulais être carmélite. Étant donc devant la très sainte Vierge à la supplier de m'assister dans ce combat intérieur, tout à coup, je vois ce bon prêtre arriver à son confessionnal, et il me sembla qu'il me faisait signe d'y entrer. Je ne sais trop comment cela se fit, car je ne lui avais jamais parlé de mon âme, et le voilà qui me dit tout ce qui s'y passait.

Vous voulez être religieuse, mon enfant, et pour y parvenir il vous semble avoir une montagne à gravir; n'est-ce pas que je devine bien?

Enchantée de trouver un consolateur si inattendu, je lui ouvre mon cœur avec franchise: il examine tout et il déclare que j'ai une bonne vocation. Encouragée par ses conseils, je vais trouver mon confesseur, à qui je n'avais osé m'ouvrir à ce sujet, et je lui expose mes désirs d'entrer en religion. Il me répondit:

Vos sentiments s'accordent parfaitement avec les miens; car j'ai toujours pensé que vous seriez religieuse.

Cette réponse me remplit de joie. Il m'engagea, peu de jours après, à attendre la saison du printemps pour mon départ; mais, hélas! Je devais passer par les mains d'un autre père spirituel qui n'était pas si décidé à m'envoyer au couvent. Pendant cinq ans il dut travailler à la destruction du mur de mon orgueil et de mon amour-propre, avec le marteau de la mortification, avant de me trouver digne d'habiter la solitude du Carmel. [1]

Ma file, je me charge de votre conduite pour la gloire de Dieu et le salut de votre âme. [2]

Ces paroles m'inspirèrent une grande confiance en sa direction. Alors il voulut sonder le terrain: il me dit de lui donner par écrit connaissance de quelle manière Notre-Seigneur avait conduit mon âme par le passé, et quelles étaient mes dispositions actuelles. Je fis une petite notice que je lui remis; ensuite il me fit un règlement de vie. Au bout de quelque temps, je le priai de s’occuper de ma réception dans un couvent :

Ah ! ma fille, vos passions ne sont qu'égratignées, il faut qu'elles soient immolées.

J'avais un si vif désir d'être Carmélite, que j'aurais passé par le feu, si cela eût été nécessaire, pour le devenir; aussi je commençai avec une nouvelle ferveur à travailler à ma perfection.

Il commença par me prémunir contre les petites faiblesses trop ordinaires aux dévotes :

Ma fille, me dit-il, n'allez point consulter plusieurs directeurs. Si vous voulez que je sois véritablement votre père, je veux que vous soyez véritablement ma fille; soyez simple comme un enfant; c'est ici qu'il faut tout dire, mais point d'épanchement ailleurs, car tout cela ne vaut rien; ne parlez jamais ni de votre confesseur ni de vos pénitences; allez droit à Dieu avec un esprit de foi; point de retours inquiets sur votre âme; tous ces retours inutiles, c'est de la paille pour le purgatoire; appliquez-vous à vous connaître et à connaître Dieu; plus vous le connaîtrez, plus vous l'aimerez; ayez toujours l'air joyeux et ne soyez point comme ces personnes tristes qui semblent, en portant le joug du Seigneur, porter un fardeau. Ah! ma fille, quelle belle route le Seigneur vous appelle à parcourir! Voyez quel en sera le terme: préparez-vous aux grands desseins de Dieu sur vous.

Voilà un échantillon des sages conseils que je recevais de ce père: grâce à Dieu, ils fructifièrent dans mon âme. Il me prêtait des livres qui traitaient de l'oraison et de l'esprit intérieur, et des vies de Saints. Tous ces secours spirituels me fortifiaient et allumaient dans mon cœur un plus vif désir d'embrasser la vie religieuse; mais quand je lui exprimais ce désir si violent de quitter le monde, il me répondait tout tranquillement :

Ma fille ; l'habit ne fait pas le moine...

Je voyais, par cette réponse, que j'avais encore du travail à faire; je priais continuellement la très sainte Vierge, ma chère protectrice, de me conduire comme Carmélite dans une maison où elle serait bien aimée. Je priais aussi beaucoup le glorieux saint Joseph et lui demandais le don d'oraison: pour obtenir cette grâce précieuse et les autres dont j'avais besoin, surtout celle d'être religieuse, je faisais de petits pèlerinages en son honneur; je mangeais mon pain sec à déjeuner les mercredis; et les samedis, c'était en l'honneur de la très sainte Vierge. J'avais une grande dévotion à la sainte Famille: Jésus, Marie Joseph faisaient toute mon occupation. Oh ! bienheureuse Famille, leur disais-je, si j'avais eu le bonheur, lorsque vous étiez sur la terre, d'y être aussi, assurément, n'importe dans que pays vous auriez été, je serais allée vous trouver pour avoir l'honneur de vous servir en qualité de petite domestique.

Un livre… et la Sainte Famille

Mon directeur me prêta la Vie de sainte Thérèse; lorsque je lus la promesse que Notre-Seigneur lui fit, à la fondation de son premier couvent, Saint-Joseph d'Avila, qu'il demeurait au milieu de cette maison, la sainte Vierge et saint Joseph gardant la porte chacun d'un côté, oh! alors ma joie fut extrême: plus de doute que je dusse solliciter une place au Carmel, demeure de la sainte Famille. Je tourmentais souvent mon confesseur, pour qu'il s'occupât de cette affaire; mais afin de m'éprouver, il ne me donnait que des réponses évasives, telles que: «Nous verrons à cela; les moments de Dieu ne sont pas encore arrivés.» Une fois, il me dit :

Croyez-vous, ma fille, que je veuille vous voir imiter ces jeunes personnes qui courent au couvent et qui reviennent aussitôt ? Non, mon enfant: quand je vous y enverrai, vous y serez préparée. »

« Ils étaient si malheureux,[3] surtout en hiver, où le mari n'avait pas d'ouvrage, que leur pauvre petite demeure ressemblait à l'étable de Béthléem. Ils se trouvaient là sans bois, sans feu et sans pain. Une si précieuse occasion de soulager la sainte Famille, que ces bonnes gens me représentaient, ne me permit pas de rester oisive à leur égard. Par la grâce de Dieu, je les pris en grande affection et leur prodiguai tous les soins que réclamait leur indigence. Depuis cette époque jusqu'à mon entrée au Carmel, mes petits moyens ne me permettaient pas de satisfaire à tous leurs besoins; mais la sainte Famille, que je servais en leur personne, me rendait si éloquente à plaider leur cause auprès des personnes de ma connaissance, qu'on ne savait rien me refuser.

Tout mon bonheur était de les visiter et de les instruire de la religion, dont sans doute l'extrême pauvreté les avait éloignés; je les faisais aller à confesse, et je fis faire au mari une retraite de huit jours dans la maison destinée à cette œuvre. Si j'aimais cette pauvre famille, j'en étais aussi aimée, de sorte que, quand le mari faisait de la peine à sa femme, ce qui arrivait de temps en temps, j'étais appelée à juger l'affaire et à mettre la paix ».

Le don d’oraison

« J'ai toujours eu un vif attrait pour l'exercice de l'oraison. Instruite qu'on ne pouvait devenir fille d'oraison sans être amie de la mortification, je travaillai avec grand courage à l'acquisition de cette vertu et à la destruction de mes passions. Pour mieux y réussir, je marquais mes fautes de chaque jour et le nombre de mes actes de sacrifice; j'avais à mon côté deux petits cordons, dans lesquels étaient enfilés des grains de chapelet qui me servaient à cet usage. Le cordon des mortifications était composé de quinze grains en l'honneur des quinze mystères du saint Rosaire; et je crois que j'avais assez souvent, le soir, la grâce de pouvoir offrir à Marie cette couronne complètement achevée. Tout ce qui m'était agréable à voir, je ne le regardais pas; si j'avais grande envie de dire quelque chose, je ne le disais pas, et ainsi de suite. Je faisais mon examen général et l'examen particulier pour vaincre ma passion dominante, qui était l'orgueil; mais le Seigneur me donna des armes pour le dompter.

Déjà j'avais, dans le cours de ma vie, éprouvé plusieurs fois des opérations extraordinaires de la grâce; mais si je puis m'exprimer ainsi, Notre-Seigneur ne m'avait montré que des échantillons de ces faveurs célestes dont il devait m'enrichir avec tant de profusion. J'avais alors le bonheur de faire la sainte communion trois fois la semaine et le dimanche. C'était dans ce divin festin que Notre-Seigneur se communiquait intimement à mon âme. Comme mon directeur m'avait bien recommandé de lui dire tout ce qui se passerait en moi, avec la simplicité d'un enfant je lui rendis compte de ces opérations surnaturelles; mais il n'en eut point l'air étonné.

Ma fille, me dit-il, votre âme n'est-elle pas à Dieu ? Laissez-le donc, ce bon maître, faire dans sa maison tout ce qu'il voudra.

Ces paroles intérieures de Notre-Seigneur et ces communications célestes continuèrent. Alors je pris le parti de les écrire pour les soumettre au guide de mon âme: j'étais sûre ainsi de ne point tomber dans l'illusion. Il ne m'en parlait jamais: ce qui me faisait grand plaisir, car j'avais une extrême confusion de ces grâces, dont j'étais indigne. Cependant, un jour que je lui avais remis un de ces écrits, il me vint en pensée que, si je lui lisais moi-même comment Notre-Seigneur m'avait donné, malgré mon indignité, des témoignages d'affection, cela m'humilierait beaucoup. Je lui en fis part; je fus, en effet, obligée de me faire une excessive violence pour achever cette lecture. Mais Notre-Seigneur voulut, dans sa miséricorde, faire un contrepoids à ces grâces extraordinaires; car cette suite de faveurs spirituelles aurait pu faire naître en moi des sentiments de vanité. Je vis un jour dans mon âme, après la sainte communion, comme un mur qui menaçait de s'écrouler sur moi; il me fut dit de ne rien craindre, que cela ne servirait qu'à écraser mon amour-propre. J'ai compris depuis que c'était l'emblème d'une longue série d'humiliations et de mortifications, voie pénible à la nature, dans laquelle Notre-Seigneur me fit entrer peu de temps après.

Comme on ne peut rien sans la grâce, ce divin Maître produisit en mon âme un amour extrême des souffrances et des humiliations, afin de détruire entièrement le mur de mon orgueil qui empêchait ma parfaite union avec Lui, et faire naître en moi la violette de l'humilité qui attire Jésus dans les cœurs. Je demandais avec ferveur l'amour des humiliations. Je fis part à mon directeur de ces désirs ardents que j'éprouvais, et je le priai de ne point m'épargner :

Mon père, lui dis-je, n'écoutez point les cris de la nature; immolez mon orgueil.

Comme il ne se pressait jamais dans ses décisions, il attendit encore cette fois, pour voir, sans doute, si c'était une ferveur passagère trop commune aux jeunes personnes. A la fin, il me dit un jour :

Ma fille, je crois que Notre-Seigneur veut vous faire passer par-dessus les voies ordinaires. Allez donc devant le Saint-Sacrement, et pensez devant Dieu à ce que vous pourriez faire pour vous humilier; choisissez tout ce qu'il y a de plus parfait en fait d'humiliations, et puis vous viendrez m'en rendre compte ». [4]

« Quand j'allais chez mon directeur, pour lui rendre ou lui demander des livres qu'il me prêtait ordinairement, il avait toujours la charité de me servir un bon plat de ces mets d'humiliations; mais il ne devançait jamais la grâce; il fallait que je le priasse bien de continuer le bon office qu'il me rendait.

Eh bien ! me disait-il, qu'est-ce que Notre-Seigneur attend de vous aujourd'hui ? Avez-vous quelque chose à me demander !

Comme j'étais d'un caractère extrêmement simple, et que dans cette voie, il me venait dans l'esprit une multitude de choses: la plupart n'étaient pas praticables; mais rien que de lui en rendre compte et de lui en demander l'exécution était pour moi une humiliation des plus mortifiantes. Quand il voyait que j'avais de la peine à lui parler, il me grondait un peu, mais toujours avec douceur :

Soyez donc simple comme un petit enfant, me disait-il ; voyez si un enfant ne dit pas simplement tout ce qui lui vient à l'esprit sans examen.

Alors il me permettait ce qui était convenable; pour ce qui ne l'était pas, il avait l'air également d'y consentir, et, quand il voyait que j'avais triomphé  de mon orgueil et que je consentais à l'exécution, il me l'interdisait.

Ma fille, s'il vous en coûte d'être humiliée, je vous assure qu'il m'en coûte aussi d'être obligé d'humilier; mais soyez courageuse.

Quand j'avais ainsi foulé aux pieds mon orgueil, Notre-Seigneur inondait mon âme de consolations; mais cela m'était bien nécessaire; car sans un secours très puissant je n'aurais jamais pu marcher par une voie si pénible. Lorsqu'il me venait la pensée de pratiquer quelque acte de mortification, je sentais une grâce si pressante, qu'il m'était impossible de ne pas le faire sans craindre d'être infidèle. Allons, disais-je pour m'encourager, il ne faut qu'un acte héroïque pour remporter la victoire ; je peux tout en Celui qui me fortifie. Je comprenais que la grâce réclamait cela de moi. Alors, malgré toute l'amertume et la répugnance que j'y éprouvais, je redemandais souvent à mon directeur de me nourrir de ce pain si désagréable au goût de la nature. Il m'envoya plusieurs fois chez deux demoiselles très pieuses et très discrètes à qui il avait parlé d'avance, et là je trouvai moyen de briser mon orgueil et de pratiquer l'humilité. Mais je fus doublement mortifiée une fois que j'étais allée faire une visite à l'une d'elles, car je ne m'attendais nullement à ce qui m'arriva. Une de mes amies se plaignant à moi de ce qu'une personne lui avait dit des choses humiliantes :

Ah ! lui dis-je, vous êtes bien heureuse de trouver des humiliations toutes prêtes, tandis qu'il y a des âmes qui sont obligées d'aller en chercher.[5]

Ah ! que je goûtais de consolation à visiter ce bon Sauveur, surtout au milieu du jour, moment auquel il est le plus délaissé! Je répandais mon âme en sa présence. [6]

Je faisais souvent amende honorable au Sacré-Cœur, envers lequel je sentais une grande dévotion. Comme je le conjurais de briser les liens qui me retenaient dans le monde, afin que je pusse prendre mon essor vers le Carmel! J'allais ensuite aux pieds de la très sainte Vierge, dans cette chapelle où j'avais déjà reçu de si grandes grâces pour ma vocation. Animée d'un ardent amour, j'épanchais mon cœur dans son sein maternel, comme fait un enfant envers celle qu'il aime. Je l'importunais sans cesse, lui disant : Voilà mes compagnes qui se marient; quand est-ce donc, ô ma Mère, que vous me donnerez aussi Celui que je désire ? Je ne veux, vous le savez, que votre Fils pour Époux...

Cette bonne Mère m'obtint la guérison d'une maladie ; je la priai pendant neuf jours afin d'obtenir cette grâce, et pour la remercier de ce bienfait je fis dire quinze messes en l'honneur des mystères du saint Rosaire. Je les Lui avais promises ». [7]

« Je continuais à travailler chez mes pieuses tantes, qui occupaient beaucoup de jeunes personnes. Celles-ci, voyant que, par la grâce de Dieu, je pratiquais la vertu, et que j'avais toujours l'air gai et content, comme mon directeur me l'avait recommandé, prirent confiance en moi et me consultaient sur leurs petits embarras de conscience et leurs pratiques de piété. Je leur apprenais à faire l'oraison et à s'avancer dans la vertu. Misérable pécheresse, j'avais beaucoup reçu de Dieu, il était bien juste que je pratiquasse la charité envers les autres. L'une de ces jeunes filles fit tant de progrès en peu de temps qu'elle surpassa rapidement sa petite directrice, et elle entra en religion avant moi. Nos conversations ne roulaient que sur Notre-Seigneur, la sainte Vierge et saint Joseph, et sur l'exercice des vertus. Voyant qu'on me consultait ainsi, moi qui avais si grand besoin de conseils, je craignis que cela ne fût contraire à l'humilité. J'en parlai à mon confesseur, qui me dit de continuer, parce que la piété de ces jeunes personnes servirait de supplément à la mienne; alors je fus tranquille; mais je ne leur disais rien de ce qui se passait dans mon intérieur; mon secret était pour moi. Il m'était aisé de leur apprendre à faire l'oraison, car j'y trouvais moi-même une grande facilité, en considérant Notre-Seigneur au dedans de mon âme. Cette présence du divin Sauveur m'était si sensible, qu'il me semblait toujours le voir au milieu de mon cœur.

Une de mes compagnes était attaquée d'une maladie très extraordinaire; les remèdes que les médecins lui ordonnaient ne lui apportaient aucun soulagement. J'eus alors un sentiment intérieur que, si l'on recourait à la très sainte Vierge, la malade serait guérie. Je l'engageai à mettre à son cou la médaille miraculeuse ; nous fîmes ensemble une neuvaine, à la suite de laquelle cette jeune personne fut délivrée de son mal. Ces grâces que nous recevions de la divine Marie nous enflammaient d'amour pour elle. Je la priais continuellement de briser les liens qui me retenaient captive; je faisais souvent brûler des cierges devant son autel; je me préparais par une neuvaine à célébrer ses fêtes; je Lui offrais des couronnes de fleurs et d'autres décorations; enfin je faisais tout ce que je pouvais pour l'honorer et toucher son cœur maternel, afin qu'elle me donnât son Fils pour Époux. tant de voeux, toujours indignes qu'ils étaient d'être agréés par cette reine du Ciel, ne lui restèrent pas indifférents: elle commença à lever un obstacle qui m'empêchait un peu de quitter mon père.

Mon bon père, qui ne pensait qu'à Dieu et à son travail, s'occupait en paix à son atelier de serrurerie, sans songer à prendre une nouvelle épouse. Sa vie était une copie de celle de saint Joseph; il allait tous les matins à la messe, le soir au salut, quand il le pouvait. Malgré son travail très pénible, il observait l'abstinence et les jeûnes de l'Église, et il approchait des sacrements avec une foi et une piété très édifiantes. Mais le bon Dieu l'éprouvait souvent par la tribulation, qu'il portait avec une grande patience.

Ma sœur aînée, celle qui tenait le ménage, fut, à cette époque, attaquée d'une longue maladie. Mon bon père eut en même temps la pensée que je voulais le quitter pour embrasser la vie religieuse. Il était donc inquiet; il voyait que sa maison ne pouvait pas rester aux soins d'une domestique; il me contait ses peines; il craignait, comme il me le disait, que je ne m'échappasse quelque jour. Je ne lui parlais pas très ouvertement de ma vocation, car j'ignorais quand mon directeur m'accorderait la permission de partir pour le Carmel; il m'éprouvait toujours et ne me donnait pas encore grand espoir, malgré mes violents désirs. En attendant, mon respectable père prit ses mesures; il parla de ses chagrins à Monsieur le Curé, son confesseur.

Ce bon pasteur, à qui j'avais découvert mes projets, le tira d'embarras. Il l'aimait beaucoup; il disait que c'était le meilleur de ses paroissiens: alors sans doute il lui conseilla de se remarier. Mon père était d'un caractère assez froid et timide ; je crois bien qu'il était un peu embarrassé pour l'exécution de son dessein; mais Monsieur le Curé s'en chargea, fit pour lui les premières demandes, et enfin, grâce à la sainte Vierge, lui trouva une excellente femme: nous la reçûmes très bien, mon père fut content. »  [8]

Voyage au Mans

« Je crus que je touchais à la fin de mes peines et que la porte du Carmel allait s'ouvrir pour moi. Ma pieuse tante, chez laquelle je travaillais, se décida à faire un voyage au Mans, pour assister à la bénédiction de la nouvelle maison des Carmélites, et visiter une des religieuses qui lui était extrêmement chère: elle me dit que je l'accompagnerais. J'en fus ravie de joie, et je priai mon confesseur de me laisser profiter d'une si précieuse occasion pour exécuter mon projet. Il y consentit, et me remit une lettre pour la Révérende Mère prieure; il me dit que je pourrais rester au monastère du Mans, si la supérieure pouvait me recevoir, et il me donna sa bénédiction. Je partis donc avec ma bonne tante, et nous arrivâmes la veille de la cérémonie chez les Carmélites, qui nous reçurent très bien. J'assistai le lendemain à la bénédiction du réfectoire nouvellement bâti, et du cimetière. Il y avait aussi, ce jour-là, une prise d'habit. La clôture étant levée à cette époque, nous visitâmes le couvent; j'entrai dans une cellule, et je vis ces chères sœurs dont plusieurs étaient de mon pays; rien ne pouvait m'être plus agréable que cette visite. Enfin j'eus l'honneur de voir en particulier la très Révérende Mère prieure, à qui la veille j'avais remis la lettre de mon directeur, et je lui exprimai mon grand désir d'être Carmélite. Elle me dit qu'elle avait reçu de Monseigneur défense d'admettre aucun sujet, la maison étant alors fort petite; et il paraît que toutes les cellules se trouvaient occupées. Cependant je la consultai sur ma vocation et lui découvris mes dispositions intérieures. Elle vit bien que le Seigneur, malgré mon extrême indignité, m'avait choisie pour être fille du Carmel: elle m'instruisit des règles de cet ordre et me témoigna le regret de ne pouvoir m'admettre; mais on ne pouvait pas faire d'instance auprès de Monseigneur, il était alors en voyage. Elle me parla d'une manière très avantageuse du Carmel d'Orléans, dont elle était sortie pour fonder celui du Mans, et m'engagea à demander une place dans ce monastère ».

Recours à saint Martin

« Je revenais souvent à la charge, il devait être ennuyé de moi; mais ses réponses évasives: “nous verrons à cela”, ou “les moments de Dieu ne sont pas encore arrivés”, me donnaient beaucoup à souffrir. Un jour, j'allai dans une chapelle dédiée à saint Martin; c'était le jour de sa fête, et ses reliques étaient exposées. Je les baisai avec une grande dévotion; j'avais fait la sainte Communion le matin en l'honneur de ce grand saint, que je ne connaissais guère alors; je ne savais pas seulement le pays qu'il avait évangélisé en France; mais, c'est égal, abandonnée à ma douleur, je lui fis une prière des plus simples et des plus ferventes. Elle était à peu près conçue en ces termes :

Ah ! mon bon saint Martin, voyez quelle est mon affliction: j'ai le désir de me consacrer à Dieu dans la vie religieuse, et personne ne veut s'occuper de moi et me recevoir. Oh ! je suis sûre que, si vous étiez sur la terre, votre charité serait touchée de ma position; vous m'aideriez...

Enfin, je le conjurai de m'accepter dans son diocèse, s'il y avait des religieuses; je lui confiai toutes mes peines, et, sans me rappeler positivement tout ce que je lui dis, je me souviens très bien du moins que je lui parlai avec un cœur pénétré de douleur et une grande confiance. Aussi, malgré mon indignité, il exauça ma prière; je ne doute point que ce soit lui qui m'ait obtenu la grâce d'être Carmélite à Tours. Je n'ai jamais ni désiré ni demandé à mon confesseur d'entrer dans cette maison de Tours, car je n'ai su qu'il y avait des Carmélites dans cette ville que quand j'ai été reçue chez elles.

Une vision

Un jour, après la sainte Communion, j'eus une vision. Notre-Seigneur ayant recueilli mon âme dans son divin Cœur, il me sembla y voir beaucoup de personnes qui étaient enchaînées par une chaîne d'or; elles portaient toutes une croix. C'étaient sans doute des âmes religieuses, car je reconnus une de mes amies qui était en communauté. Il me parut que j'étais enchaînée avec ces âmes; je priai Notre-Seigneur de vouloir bien aussi me donner une croix; il me fit entendre qu'il fallait conformer ma volonté à la sienne et attendre l'accomplissement de ses desseins avec résignation, m'insinuant que cette croix me suffisait pour le présent.

— Mais quand vous serez entrée en religion, me dit-il, je vous donnerai une autre à porter.

Cette promesse resta gravée dans ma mémoire, de sorte que, quand je fus postulante au Carmel, me trouvant un peu malade quelques jours après mon arrivée, je disais: Voilà peut-être la croix que Notre-Seigneur m'a promise. Mais, pauvre idiote que j'étais, cela n'était qu'une paille à porter en comparaison de la croix que le bon Maître me réservait après ma profession; je suis convaincue que l'œuvre de la réparation dont le Seigneur me chargea plus tard était cette croix prédite, car je la trouvai dans le sacré Cœur de Jésus. C'est dans cette fournaise d'amour qu'Il me parla pour la première fois de cette œuvre qui devait me coûter tant de soupirs, de prières et de larmes.

J'en étais toujours occupée — de la dévotion au Sacré-Cœur — et je portais mes compagnes à l'honorer. Comme ma sœur était malade, je l'engageai à faire célébrer une neuvaine de messes pour la réparation des outrages faits au Cœur de Jésus dans le sacrement de son amour, afin d'obtenir sa guérison, si c'était la volonté de Dieu. Elle y consentit, et je fis dire ces messes dans la chapelle de la Visitation, parce que c'est à une religieuse de cet ordre [9] que Notre-Seigneur découvrit la dévotion du Sacré-Cœur, et le maître-autel était dédié à ce Cœur Divin. J'assistai à ces messes et j'y reçus des grâces extraordinaires. J'en rendais compte, par écrit, à mon directeur; mais comme je n'en gardais point de mémoire pour moi, ne m'occupant que de correspondre à l'amour immense de Notre-Seigneur, qui m'était montré dans son sacré Cœur, je ne me souviens que confusément de ces faveurs célestes: car il me semble qu'alors mon âme était toute perdue en Dieu. Mais ce que je me suis toujours rappelé, c'est que Notre-Seigneur me montra une croix où Il me dit qu'Il crucifiait lui-même ses épouses. Je ne sais si j'en fus effrayée, mais il ajouta à peu près ces paroles :

Consolez-vous, ma fille, vous ne serez crucifiée qu'après moi ; les clous entreront dans ma chair avant d'entrer dans la votre.

Il voulait sans doute me dire, par ces paroles, qu'ayant épuisé le premier les rigueurs de la croix, Il en avait adouci l’amertume pour ses disciples qui devaient la porter après lui.

Notre-Seigneur me faisait passer du Thabor au Calvaire, selon son bon plaisir et le besoin de mon âme ; mais alors, mieux instruite des voies de Dieu que dans mon enfance, je portais cet état pénible sans qu'il nuisît à mon bien.

Bonne Samaritaine

Notre-Seigneur m'avait donné beaucoup d'attrait pour faire l'aumône. Comme j'avais une petite bourse, j'étais libre de faire ce que je voulais sans que mon père s'en mit en peine. Alors je donnais tantôt à Notre-Seigneur, tantôt à la sainte Vierge en la personne des pauvres.

Il vint demeurer auprès de la maison une jeune femme qui tomba malade aussitôt après son mariage. Sa maladie fut longue. J'eus la mission de l'assister et de la préparer à la mort; je mis près d'elle une image de la très sainte Vierge, et sans doute cette bonne Mère lui vint en aide dans ce dernier combat, qui fut pénible. Jeune encore, je ne m'étais pas souvent trouvée en face de la mort, et cette pauvre affligée, que j'encourageais par des paroles de consolation, me voulait sans cesse à ses côtés. Le bon Dieu me soutint. Elle m'envoya chercher dans la nuit pour savoir si elle allait bientôt mourir; je lui dis que bientôt le Seigneur l'appellerait à lui; elle était à la dernière extrémité. Je ne sais si c'est à la vue de quelque chose; l'ange de ténèbres venait, sans doute, pour la tenter à ce dernier passage :

Je vois, dit-elle, au pied de mon lit un gros chat noir.

Je n'apercevais rien. On aspergea le lit d'eau bénite.

Je le vois encore, dit-elle.

On fit une seconde aspersion, et il fut contraint de prendre la fuite. Nous priâmes pour cette infortunée, et elle expira devant mes yeux. Elle avait reçu tous les sacrements dans des dispositions très édifiantes. Après sa mort, le bon Dieu permit que je me trouvasse presque obligée de l'ensevelir avec une de mes amies. Cet acte de charité me répugnait, mais il n'y avait personne pour rendre ce service à cette pauvre défunte. Le Seigneur m'assista en présence de la mort, que je n'avais jamais vue de si près et qui m'effrayait beaucoup. [10]

Le divin Maître, dans sa grande miséricorde, me procurait ainsi des moyens de couvrir la multitude de mes péchés, qui, sans doute, étaient la cause du retard de mon entrée en religion. Mais enfin le moment du Seigneur approchait. Je priais tous les saint d’intercéder pour moi ; j’avais souvent recours à notre sainte mère Thérèse. Mon père avait dans sa chambre un tableau qui la représentait; quand j’étais à table, je la regardais sans cesse; quelque fois je me trouvais plus occupée d’elle que de mon dîner. Mon père, qui savait alors que je voulais être Carmélite, m’en parlait souvent en dînant. Il me fit une fois beaucoup rire d’une inquiétude qu’il me communiqua au sujet de mon futur lit de Carmélite.

Si les draps des Carmélites sont, comme on le dit, cloués aux quatre coins, comment feras-tu pour entrer dans un lit ainsi disposé et pour te coucher ?

Oh! c’était bien là, la moindre de mes inquiétudes.

Je ne me contentais pas de prier notre sainte mère Thérèse. En lisant sa vie, j’écrivis les noms des confesseurs et de tous les saints personnages qui l’ont aidée à établir la réforme; j’en fis une litanie, sans même examiner s’ils étaient tous canonisés. Saint Jean de la Croix fut le premier, et j’y joignis les saints envers lesquels je sentais le plus de dévotion, afin que tous ces puissants avocats, plaidant ma cause, m’ouvrissent enfin les portes du Carmel. Eh bien! ils ne furent point insensibles à cet acte de confiance et de simplicité; car ce fut la veille de la fête de tous les Saints de l’ordre, après les premières vêpres, qu’ils m’introduisirent dans cet heureux asile, objet de tous mes désirs ». [11]


[1] Document A; page 12.

[2] Document A; page 14.

[3] “Une famille pauvre, composée de trois personnes, le père, homme de journée, la femme aveugle, et un petit garçon âgé de quatre ou cinq ans” (Abbé Janvier). Cette famille s’installa à côté de la maison paternelle de sœur Marie de Saint-Pierre.

[4] Document A; page 20.

[5] Document A; page 21.

[6] Vie manuscrite; page 24.

[7] Document A; page 22.

[8] Document A; page 24.

[9] Sainte Marguerite-Marie de Paray-le-Monial.

[10] Document A; page 29.

[11] Document A; page 31. Vie manuscrite, page 33.

   

 

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