LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Sœur Marie de Saint-Pierre
(Perrine Éluère)
1816-1848

JOURNAL SPIRITUEL

1
Naissance et jeunesse

« Malgré toute la répugnance que j'éprouve à écrire des choses qui me regardent personnellement, cependant je ne laisserai pas de me soumettre à l'obéissance. Je le ferai avec l’aide du saint Enfant-Jésus, à qui j’ai mis ma plume dans la petite main, le priant de bien vouloir écrire lui-même les grâces précieuses qu’il m’a faites, et mes malices qui l’ont tant offensé, afin que Dieu son Père soit glorifié d’avoir par sa puissance fait venir un si beau fruit à la gloire de son Nom [1] dans une si mauvaise terre, couverte de ronces et des épines du péché et des imperfections dont mon âme est remplie. C’est donc aux pieds de l’Enfant-Jésus dans la crèche que je vais faire ce petit recueil pour vous obéir, ma très Révérende Mère ».[2]

Naissance

« Je suis née le 4 octobre 1816, jour remarquable de la mort de notre sainte mère Thérèse, et fête de saint François d'Assise, dont ma mère portait le nom. Je fus baptisée dans l'église Saint-Germain de Rennes. J'eus pour patrons saint Pierre et saint François d'Assise. Ma pauvre mère eut en ce jour de sa fête un triste bouquet en mettant au monde une petite fille qui devait lui causer tant de sollicitudes par ses maladies et ses méchancetés.

Elle me confia aux soins d'une nourrice qui était une excellente personne; mais un mois après ma naissance, il arriva un accident qui aurait dû me donner la mort, sans une protection toute spéciale de Dieu. Ma nourrice, étant sortie un instant, m'avait laissée au berceau. Un de ses petits enfants me prit dans ses bras et me mit auprès du feu, voulant sans doute me chauffer; mais je lui échappai des bras, et je tombai dans le feu. J'ai toujours conservé sur la figure une marque de cet incident. Ma mère, désolée, me retira des mains de cette femme.

Je vais maintenant faire connaître un de mes premiers traits de malice. Lorsque je fus devenue un peu plus grande, on me raconta l'accident qui m'était arrivé. Voilà qu'un jour cette pauvre bonne femme, ma nourrice, vint me voir. Je la reçus en lui disant malicieusement :

— “Vous m'avez déjà brûlé une joue; venez-vous aujourd'hui pour me fricasser l'autre ? ”

À l'âge de quatre ans, je fus atteinte de la fièvre scarlatine, qui me mit aux portes de la mort. Mes parents m'ont dit que j'avais été dix-neuf jours en danger, sans rien prendre, excepté un petit verre de cidre: ce qui faisait rire mon père, quand il me parlait de cette maladie, où un breuvage si contraire à mon état m'avait soutenu et conservé la vie.

Dès que ma raison commença à se développer, mes bons parents, qui étaient d’une éminente piété, me donnèrent une pieuse éducation. Mais j'avais un très mauvais caractère; j'étais colère, entêtée et très légère. Ma pieuse mère me menait souvent à l’église; mais ma légèreté me faisait tourner la tête pour voir ce qui s'y passait. Quand j’avais fait ainsi paraître de la dissipation et que je n'avais pas été fidèle aux recommandations de ma mère, elle me punissait sévèrement. On me conduisit à confesse à six ans et demi, pour me faire accuser de toutes mes fautes. J'étais si jalouse de ma petite sœur, qu'on fut obligé de l'éloigner de moi pour quelque temps.

Avec tous ces défauts, qui me rendaient si désagréable, j'avais encore beaucoup d'orgueil et d'amour-propre. Ma mère disait une fois devant mon père, pour m'humilier :

— “Ah ! bien sûr, cette petite fille-là n'est point la nôtre; certainement elle a été changée en nourrice: il n'est pas possible que notre enfant soit aussi méchante que l'est celle-ci”.

Ce langage ne me plaisait guère; je ne savais trop qu'en penser; je ne savais trop qu’en penser. Pourtant je remportai une victoire sur mon orgueil. Tous les jours il passait devant la maison un pauvre, mal vêtu, et qui était aveugle; il avait besoin quelquefois, au détour de la rue, qu'une main charitable le guidât pour le mettre dans son chemin. Déjà mes parents m'avaient invitée à lui rendre ce service; mais mon orgueil y sentait une extrême répugnance. Enfin un jour je me fis une grande violence, et, prenant ce bonhomme par le bras, je l'ai conduit et le mis en bonne route. Il m'a semblé alors avoir fait une action des plus héroïques. Quand j'avais été méchante et que mes parents me punissaient, je ne me révoltais point contre eux, car je voyais que cela me faisait du bien, et je sentais des touches de la grâce qui me reprochaient ma malice.

De plus, on me donna une connaissance toute particulière de la très sainte Vierge, en me rapportant des exemples de la protection de cette bonne Mère; cela toucha mon cœur. Je me mis à l'invoquer, et je devins meilleure. Je commençai à goûter la prière, et je n'avais plus de pénitence à subir en revenant de la grand-messe les dimanches, parce que j'étais plus sage; et quand quelque chose de répugnant se présentait, je me faisais violence pour ne point raisonner, et je disais : Mon Dieu ! je vous offre cela en expiation de mes péchés.[3]

Enfance

Envoyée par mes bons parents au catéchisme des petits enfants de la paroisse, j'ai goûté les instructions, et, ma conduite étant plus édifiante, les compliments succédèrent bientôt aux reproches que j'étais habituée à recevoir. On disait à ma mère devant moi :

“Madame, votre petite fille se tient à l'église comme une personne de quarante ans”.

Mais je crois que ces récits me donnaient encore de l'amour propre. Je me suis mise à faire le chemin de Croix. La lecture des souffrances de Notre-Seigneur me touchait vivement le cœur; car je pensais que mes péchés étaient cause de ses douleurs, et je disais contrite :

O mon Sauveur, avez-vous vu au moins, pendant votre passion, qu'un jour je me convertirais et serais toute à vous ?

Je baisais la terre à chaque station. Alors je rentrais à la maison avec de la poussière sur le visage, et Notre-Seigneur permit que cet acte de piété m'attirât une légère humiliation: quand ma sœur était fâchée avec moi, elle m'appelait «nez crotté»; ce qui mettait ma faible vertu à grande épreuve, car cette petite raillerie me déplaisait beaucoup.

La grâce m'attirait fortement à Dieu; mais je n'étais pas constante dans le bien: je tombais et je me relevais. Je ne sais par quelle occasion j'entendis parler d'une sorte d'oraison appelée mentale, plus agréable à Dieu que la prière vocale. J'eus envie de faire cette oraison. Je dis donc:

Je ne vais point parler en disant ma prière, et cela fera une oraison mentale.

Mais, lorsque j'avais fini, l'inquiétude me prenait de n'avoir point fait ma prière du matin ou du soir. Notre-Seigneur, voyant mon désir, m'inspira de penser à ses souffrances et à mes péchés: alors je pleurais amèrement, et Notre-Seigneur permit que, un peu plus tard, j'entendisse un sermon qui traitait tout entier de la méditation. J'ouvris mes oreilles et mon cœur à un si heureux sujet, joyeuse de savoir faire l'oraison.

Par la miséricorde de Dieu, mon cœur était vraiment touché de la grâce. Je reçus avec une grande dévotion ce divin Sauveur que j'avais tant offensé dans mon enfance, et je me donnai tout entière à Lui. On m'administra le sacrement de confirmation le même jour, et je fus revêtue du saint scapulaire pour me mettre sous la protection de cette tendre Mère, à qui je devais ma conversion. Mon confesseur, voyant que j'étais tout à fait changée, m'accorda la grâce de communier de nouveau dans le courant de l'année, et ce bon père commença, lui aussi, à s'émerveiller du changement que la grâce opérait en mon âme. Il me le disait; mais quand il m'avait dit de si belles choses sur ce sujet, il m'humiliait beaucoup. Comme je n'avais guère d'humilité, j'aurais autant aimé ne pas recevoir de louanges, afin de n'être point humiliée ensuite. Notre-Seigneur, qui veillait sur moi, me soumit à une rude épreuve, bien capable de chasser pour toujours l'orgueil de mon cœur; il voulut me purifier par des peines intérieures.

Le démon voyant que sa proie lui avait échappé, fit sur moi les derniers efforts: se trouvant chassé de sa demeure, il alla chercher, comme le dit l'Évangile [4], sept esprits plus méchants, pour s'efforcer de rentrer dans ses droits. Alors je fus attaquée de mille tentations. L'esprit couvert de ténèbres, l'âme rongée d'inquiétude par les scrupules, je croyais commettre des péchés à chaque instant; je n'avais plus de repos. Si j'écoutais un sermon, le démon me sifflait aux oreilles des jurements et des blasphèmes; les mauvaises pensées me martyrisaient l'esprit. Je n'avais alors que douze ans. Les péchés de ma vie passée me revenaient en souvenir: il me semblait que je ne les avais point confessés. La confession me paraissait une chose presque impossible, parce que je me perdais dans la longueur de mon examen, et je ne me croyais jamais assez préparée quand mon tour venait d'entrer au confessionnal; je m'en allais, l'âme remplie de peines. Je ne trouvais plus de consolation dans la prière, car je croyais la mal faire et je recommençais continuellement ce que j'avais dit. Cette répétition était aussi ridicule que fatigante. Mon confesseur faisait tout ce qu'il pouvait pour me rassurer et me consoler; mais, étant si jeune et n'ayant point d'expérience sur ces sortes de tentations, je ne lui faisais pas assez connaître l'étendue de ma misère. Le bon Dieu, pendant ce temps d'épreuve, purifiait mon âme; j'étais bien éloignée alors d'avoir de l'amour propre.[5]

Orpheline

Notre-Seigneur m'affligea aussi d'une manière bien sensible en attirant à Lui ma pauvre mère, que j'aimais beaucoup. Dès qu'elle eut expiré, je me suis rappelée avoir entendu dire que sainte Thérèse avait douze ans comme moi quand elle perdit sa mère, et comme elle aussi j'ai prié la très sainte Vierge de vouloir bien me servir de mère, pour remplacer celle qui venait de m'être enlevée. La très sainte Vierge exauça ma prière: car j'ai toujours ressenti depuis, d'une façon toute spéciale, sa maternelle protection. » [6]

Je continuai d'aller au grand catéchisme plusieurs années. Le vicaire qui le faisait était fort capable; il est maintenant évêque[7]. Je crois qu'il voyait bien le triste état de mon âme; mais comme il ne me confessait pas, il ne me donnait point de consolation. Cependant il m'avait appris à faire l'oraison par le sermon dont j'ai parlé, et, plus tard, il me fut bien utile. [8]

La fête du catéchisme approchait. On choisit trois filles pour faire, en forme de dialogue, une conférence publique. J'étais du nombre. On nous donna à chacune notre rôle à apprendre. Deux petites demoiselles étaient chargées de me consulter au sujet des plaisirs du monde; elles devaient me les vanter beaucoup, et moi je devais leur en montrer le néant et la vanité. A la fin, une des deux terminait en me disant que mon discours lui faisait connaître que j'avais sans doute fait voeu de pauvreté, et que je serais peut-être un jour carmélite. Grâce au Seigneur, je reçus, en effet, plus tard cette vocation; les deux jeunes filles restèrent dans le monde et se marièrent.

Jeunesse

Il plut enfin à Dieu de me délivrer de mes peines intérieures. Voici de quelle manière:

Une pieuse demoiselle, qui connaissait ma position, eut la charité d'en parler à mon confesseur, qui était aussi le sien. Un jour que je devais entrer dans le confessionnal après elle, trouvant encore que ma préparation n'était pas assez bien faite, je me lève pour m'en aller; mais je fus bien étonnée lorsque j'entendis mon confesseur ouvrir sa porte, et m'appeler en m'intimant l'ordre d'entrer sans délai et de commencer tout de suite. Je m'excusai sur ce que mon examen n'était point fait, et que je n'avais pas assez de contrition; mais il n'écouta point mes raisons. Alors je me soumis à l'obéissance; je reçus l'absolution, et mon confesseur me dit :

Ma fille, soyez sûre que cette confession est une des meilleures de votre vie”.

Ensuite il me défendit expressément de recommencer plusieurs fois mes prières, et il me donna une règle à suivre au sujet des scrupules qui m'affligeaient. Le Seigneur me fit la grâce de me soumettre, le démon fut vaincu par l'obéissance; toutes mes inquiétudes s'évanouirent comme de la fumée, et le calme revint dans mon cœur. Approchant alors avec une humble confiance et sans trouble de notre divin Sauveur dans le sacrement de son amour, j'en ressentis bientôt de grands effets: mon âme fut inondée de consolations. Je recevais aussi de grandes grâces en assistant au saint sacrifice de la messe; quand le moment de la consécration était arrivé, j'avais bien de la peine à contenir mes transports pour que personne ne s'en aperçût. Mon application à Dieu était continuelle ». [9]

« Ma bonne tante m'avait placée auprès d'elle dans un petit coin, où j'étais, en travaillant, comme dans une petite cellule, séparée des autres jeunes personnes; elles ne troublaient point mon repos et ne s'apercevaient point des opérations de la grâce dans mon âme, car rien ne pouvait me distraire de la conversation intérieure que j'entretenais avec Notre-Seigneur. Je faisais souvent la communion spirituelle; cet exercice allumait dans mon cœur le feu de l'amour divin, qui, au milieu de mon travail, me transportait si fort, qu'il m'était quelquefois difficile de le contenir. Notre-Seigneur me fit la grâce d'être reçue dans la congrégation de la très sainte Vierge, dont ma bonne tante était une des supérieures. [10]

Après le temps des épreuves, je fus admise par le conseil à faire ma consécration. Ah! que ce jour fut délicieux pour mon cœur! Cette cérémonie rappelait ma première communion: j'étais, comme ce jour, vêtue de blanc, un cierge à la main. Là, devant le directeur et un autre ecclésiastique, et en présence de mes nouvelles sœurs, qui étaient au nombre de cinq cents, je renouvelai les voeux de mon baptême; je promis de garder fidèlement les règles, et je me consacrai à la très sainte Vierge, ma bonne mère. Cette congrégation était établie pour les ouvrières; on n'y faisait aucun voeu; mais il y avait un règlement plein de sagesse, propre à conserver la piété dans le cœur des jeunes personnes, et tous les quinze jours le supérieur faisait d'excellentes instructions. [11]

Les douceurs firent place à la sécheresse, aux aridités intérieurs. Cet état me parut fort étrange. Hé quoi! ne plus sentir aimer le bon Dieu!... N'ayant point d'instruction sur ces voies de la grâce, je pensai qu'à force d'application j'allais encore goûter la joie ineffable de ces transports d'amour  dont j'avais été favorisée ; mais ces vains efforts ne servaient qu'à me faire tomber malade.

Je parlai à mon confesseur, qui ne s'en émut pas. Il me dit  que ma première ferveur reviendrait; mais comme je ne goûtais plus de consolations, ingrate envers mon bienfaiteur, je me relâchai dans la voie de la perfection; mon misérable cœur se retourna vers les créatures. Je n'étais pas tranquille; quoique mes fautes ne fussent pas graves, elles me nuisaient beaucoup, parce que Notre-Seigneur demandait de moi une grande générosité. » [12]

Bien que je reçusse d'excellents conseils de mon nouveau confesseur, je n'en devenais pas meilleure. A l'âge de dix-sept ans environ, les vains attraits du monde commençaient à me sourire. Tiède dans le service de Dieu, je me livrais à la dissipation et à la recherche dans la toilette. Mais ce qui me causa le plus de tort, fut d'avoir laissé la pratique de l'oraison, secours si utile à l'âme pour vaincre les passions. Depuis la mort de ma mère, ma sœur aînée était à la tête de la maison; moi, toujours orgueilleuse, je ne voulais point me soumettre à son autorité et lui faisais souvent de petites peines. Ma conscience me reprochait fortement mes infidélités: je me rappelais ces jours heureux de mon adolescence pendant lesquels, fidèle à ce Dieu de bonté, j'étais comblée d'ineffables délices. Je désirais revenir à lui; mais mon âme était comme enchaînée par ses mauvais penchants.

Enfin j'eus recours à celle qu'on n'invoque jamais en vain, à Marie, ma tendre mère, à laquelle je m'étais consacrée.

La fête de la Purification approchait. Je m’y préparai par une neuvaine; je célébrai ce beau jour avec une grande pitié, et j’offris même un cierge pour être brûlé devant l’autel de Marie. Aussitôt je sentis mon cœur tout touché, mes liens brisés. Je reconnus qu’il y avait nécessité pour moi de revenir à mon ancien confesseur.

Ah ! mon père, depuis que je vous ai quitté, la vertu a fui loin de moi ; je vous supplie de prendre de nouveau soin de mon âme.

Il me reçu comme le père de l’enfant prodigue, avec une grande charité. Je suivis peu après une retraite de huit jours dans une maison religieuse où prêchaient des missionnaires. C'était là que la divine miséricorde m'attendait. J'avais prié la très sainte Vierge avec ferveur pour l'heureux résultat de ma retraite; mes voeux furent exaucés. La grâce agissait fortement dans mon âme, aussi les instructions des bons missionnaires produisirent sur moi la plus salutaire impression. Je fis une confession générale, et voyant clairement tous mes péchés et la bonté de Dieu que j'avais si longtemps méprisée, puis considérant les plaies de mon crucifix, qui semblaient me reprocher ma perfidie, je sentis mon cœur blessé par un trait de contrition des plus vifs; mes yeux versèrent d'abondantes larmes, et je promis à mon Dieu une inviolable fidélité ». [13]


[1] Allusion à l’Œuvre de la Réparation des blasphèmes.

[2] Il s’agit de Mère Marie de l’Incarnation.

[3] Document A; page 3.

[4] Luc 11; 24-26.

[5] Document A. Repris sur «La Vie de Sœur Saint-Pierre», par l'abbé Janvier. Monastère du Carmel; Paris Larcher; 1884. 2ème Édition.

[6] Document A. “La Vie de Sœur Saint-Pierre”, par l'abbé Janvier. Monastère du Carmel; 1884.

[7] Il s'agit de Monseigneur de la Hailandière, devenu évêque de Vincennes en Amérique. Il revint plus tard à Rennes. (Indication de l'abbé Janvier op. cité).

[8] Document A.

[9] Document A; page 8.

[10] Document A; page 9.

[11] Document A; page 9.

[12] Document A; page 10.

[13] Vie manuscrite; page 17.

   

 

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