CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Alphonse de Liguori
(1696-1787)
Évêque, Fondateur, Saint, Docteur de l'Église


LES VERUS DE MARIE

DISCOURS II

DISCOURS II
DE LA NAISSANCE DE MARIE

Combien Marie naquit sainte, et grande saint ; en effet, la grâce dont Dieu l’enrichit dès la commencement, et la fidélité avec laquelle Marie y correspondit aussitôt furent très grande.

Les hommes ont coutume de célébrer par des fêtes et des marques d'allégresse la naissance de leurs enfants, tandis qu'ils devraient plutôt la déplorer avec deuil et avec larmes, en songeant que ces enfants naissent non seulement privés de mérite et de raison, mais infectés du péché et fils de colère, condamnés en conséquence à toutes les misères et à la mort. Il est juste, au contraire, de célébrer par des fêtes et des louanges universelles la naissance de Marie, car, si elle vint au monde enfant, elle y vint du moins grande en mérites et en vertus. Marie naquit sainte, et grande sainte. Mais pour comprendre avec quel degré de sainteté elle naquit, il faut considérer d'abord combien fut grande la première grâce dont le Seigneur enrichit Marie, et ensuite combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit aussitôt à Dieu.

PREMIER POINT : Et pour parler d’abord de la grâce reçue, il est certain que Marie fut l'âme la plus belle que Dieu ait jamais créé ; aussi, après l'Incarnation du Verbe, est-ce l'oeuvre la plus grande et la plus digne de lui, que le Tout-Puissant ait faite en ce monde. La grâce divine ne descendit donc pas goutte à goutte en Marie comme dans les autres saints, mais ainsi que la pluie sur une toison ainsi que l’avait prédit David (Ps. 71, 6). L'âme de Marie fut semblable à une toison qui reçut heureusement toute la rosée de la grâce, sans en perdre une seule goutte. Elle déclare elle-même dans l'Ecclésiastique (24, 16), suivant l'explication de saint Bonaventure : Je possède en plénitude ce que les autres saints ne possèdent qu'en partie. Et saint Vincent Ferrier, parlant spécialement de la sainteté de Marie avant sa naissance, dit qu'elle surpassa celle de tous les saints et de tous les anges.

La grâce qu'eut la Bienheureuse Vierge surpassa la grâce, non seulement de chaque saint en particulier, mais de tous les saints et de tous les anges réunis, comme le prouve le savant Père François Pepe, de la compagnie de Jésus, dans son bel ouvrage des Grandeurs de Jésus et de Marie (tom. 7, liv. 136). Il affirme que cette opinion, si honorable pour notre Reine, est aujourd'hui commune et certaine chez les théologiens modernes, tels que Cartagena, Suarez, Spinelli, Recupito, Guerra et autres, qui l'ont examinée ex professo, ce que les anciens docteurs n'avaient pas fait. Il ajoute que la divine Mère envoya le Père Martin Guttiérez remercier de sa part le Père Suarez, d'avoir si habilement défendu cette opinion très probable, qui, comme le Père Segnery l'atteste dans son Opuscule sur Marie, fut ensuite unanimement embrassée dans l'école de Salamanque.

Or, si cette opinion est commune et certaine, il est beaucoup plus probable encore que Marie, dès le premier moment de son Immaculée Conception, reçut cette grâce supérieure à la grâce de tous les saints et de tous les anges réunis. C'est ce que soutient fortement le Père Suarez, et après lui le Père Spinelli, le Père Recupito, et le Père de la Colombière. Mais, indépendamment de l'autorité des théologiens, deux grandes et victorieuses raisons l'établissent surabondamment. La première, c'est que Marie fut choisie de Dieu pour être la Mère du Verbe divin. Ce qui a fait dire au Bienheureux Denys le Chartreux que Marie ayant été élevée à un ordre supérieur à toutes les créatures, puisque la dignité de Mère de Dieu, suivant le Père Suarez, appartient en quelque sorte à l'ordre de l'union hypostatique, il est juste qu’elle dut posséder, en conséquence, dès le principe de sa vie, des dons d'un ordre tellement supérieur qu'ils surpassent incomparablement ceux accordés à toutes les autres créatures. En effet, on ne saurait douter qu'en même temps que la personne du Verbe éternel fut prédestinée dans les divins décrets à se faire homme, la Mère dont il devait recevoir l'être humain, n'ait été désignée, et cette Mère était Marie. Or saint Thomas enseigne que le Seigneur donne à chacun une grâce proportionnée à la dignité à laquelle il le destine. Et saint Paul l'avait dit avant lui (I Cor., 36), en faisant entendre que les Apôtres reçurent de Dieu des dons proportionnés à l'importance du ministère auquel ils furent appelés. Saint Bernardin de Sienne ajoute que celui qui est élu de Dieu pour un état, reçoit non seulement les dispositions nécessaires, mais aussi les dons dont il a besoin, pour l'exercer dignement. Or, puisque Marie était choisie pour être la Mère de Dieu, il convenait bien que Dieu l'ornât, dès le premier instant, d'une grâce immense et d'un ordre supérieur à la grâce du reste des hommes et des anges, la grâce devant correspondre en elle à la dignité immense et imminente à laquelle Dieu l'élevât, comme tous les théologiens le concluent avec saint Thomas. De telle sorte que Marie, avant d'être Mère de Dieu, fut ornée d'une sainteté si parfaite qu'elle la rendit propre à cette haute dignité.

Saint Thomas avait dit d'abord que Marie est appelée pleine de grâce par ce motif, et non point eu égard à la grâce elle-même dont Marie ne fut pas douée au souverain degré d'excellence dont la grâce est susceptible, de même que, quant à la grâce habituelle de Jésus-Christ, bien que la vertu divine put produire quelque chose de plus grand et de meilleur en soi, cette grâce suffisait néanmoins et correspondait à la fin que la divine sagesse s'‚tait propos‚e, c'est-à-dire l'union de l'être humain avec la personne du Verbe. Le même docteur angélique enseigne que la puissance divine est si grande que, quoi qu'elle donne, il lui reste toujours de quoi donner ; et, bien que la faculté naturelle de la créature pour recevoir soit limitée par elle-même, en sorte qu'elle puisse être entièrement épuisée, néanmoins sa faculté d'obéissance à la volonté divine est illimitée, et Dieu peut toujours de plus en plus la combler de dons, en la rendant de plus en plus capable de les recevoir. C'est pourquoi, pour en revenir à notre sujet, dit saint Thomas, quoique la Bienheureuse Vierge ne fût pas pleine de grâce, eu égard à la grâce en soi, néanmoins on la dit pleine de grâce par rapport à elle-même, puisqu'elle reçut une grâce immense, suffisante et correspondant à son imminente dignité ; en sorte que cette grâce la rendit propre à être la Mère d'un Dieu. Benoît Fernandez ajoute, en conséquence, que cette dignité de Mère de Dieu est la mesure de la grâce qui a été communiquée à Marie.

C'est donc avec raison que David dit que les fondements de cette cité de Dieu, de Marie, devaient être posés sur les montagnes (Ps. 28), c'est-à-dire que le commencement de sa vie devait être plus riche en grâce que les dernières années des saints. David en donne pour motif que Dieu devait se faire homme dans son sein virginal. Et il fut convenable, par conséquent, que Dieu donnât à cette vierge, dès le premier instant qu'il la créa, une grâce correspondante à la dignité‚ de Mère de Dieu.

Isaïe avait la même pensée lorsqu'il disait que, dans les temps futurs, la montagne de la maison du Seigneur (c'est-à-dire la Bienheureuse Vierge) s'élèverait sur le sommet de toutes les autres montagnes, et que toutes les nations y accouraient en foule (Isa. 2,2). Saint Grégoire applique ce passage à Marie, et saint Jean Damascène dit qu'elle est la montagne que Dieu a voulu choisir pour sa demeure. C'est pour cela qu'elle fut appelée Cyprès de la montagne de Sion ; cèdre, mais cèdre du Liban ; olive, mais olive spécieuse ; élue, mais élue comme le soleil ; car, dit saint Pierre Damien, de même que le soleil par son éclat éclipse tellement la splendeur des étoiles, qu'elles disparaissent, de même la sainte Vierge Mère de Dieu surpasse toute la cour céleste. Et Marie, ajoute élégamment saint Bernard, fut si élevée en sainteté qu'il ne convenait point à Dieu d'avoir une autre Mère que Marie, et à Marie d'avoir un autre Fils que Dieu.

La seconde raison, qui prouve que, des le premier instant de sa vie, Marie fut plus sainte que tous les saints réunis, se fonde sur le grand office de Médiatrice des hommes qu'elle eût dès le commencement ; il a demandé que dès le commencement aussi elle possédât plus de grâces que n'en ont tous les hommes ensembles. Remarquez que les théologiens et les saints Pères attribuent communément à Marie ce titre de Médiatrice, parce qu'elle a, par sa puissante intercession et son mérite de congruité, obtenu notre salut à tous en procurant au monde perdu le bienfait de la Rédemption. Nous disons mérite de congruité, car Jesus-Christ seul est notre Médiateur par voie de justice et par le mérite de condigno, comme parle l'Ecole, ayant, comme disent les théologiens avec saint Bonaventure, offert a Dieu ses mérites pour le salut de tous les hommes, et Dieu les ayant par grâce acceptes avec ceux de Jésus-Christ. De sorte que chaque bien, chaque don de vie éternelle que chacun des saints a reçu de Dieu, lui a été dispensé de Dieu par le moyen de Marie.

C'est ce que l'Eglise nous donne a entendre, en appliquant a Marie les paroles de l'Ecclésiastique (Eccles. 24, 25). Par elle les grâces sont départies aux voyageurs de ce monde ; par elle nous espérons obtenir la vie de la grâce sur la terre et de la gloire dans le Ciel ; par elle on acquiert les vertus, spécialement les vertus théologales, qui sont les vertus principales des saints. Par son intercession, Marie obtient à ses serviteurs les dons du divin amour, de la crainte de Dieu, de la lumière céleste et de la sainte confiance. D'où saint Bernard déduit que l'Église enseigne que Marie est la Médiatrice universelle de notre salut.

C'est pour cela que saint Sophrone, patriarche de Jérusalem, assure que l'archange Gabriel appela Marie pleine de grâce, la grâce ayant été donnée avec limites aux autres saints, mais toute entière à Marie, afin, suivant saint Basile, qu'elle pût servir de digne Médiatrice entre Dieu et les hommes. En effet, reprend saint Laurent Justinien, si la sainte Vierge n'avait pas été remplie de la grâce divine, comment aurait-elle pu être l'échelle du Paradis, l'Avocate du monde, et la véritable Médiatrice entre les hommes et Dieu ?

Voila donc éclaircie la seconde raison que nous avons proposée. Puisque Marie, des le principe et comme Mère destinée au commun Rédempteur, reçut l'offre de Médiatrice de tous les hommes, et par conséquent de tous les saints ; il fallut bien que des le principe, elle eut une grâce plus grande que tous les saints pour lesquels elle devait intercéder. Je m'explique plus clairement : puisque, par le moyen de Marie, tous les hommes devaient être rendus agréables a Dieu, il fallut bien qu'elle fut plus sainte et plus chère a Dieu que tous les hommes ensemble. Autrement, comment aurait-elle pu s'employer en leur faveur ? Pour qu'un intercesseur obtienne du prince grâce pour tous les vassaux, il est absolument nécessaire qu'il soit plus cher au monarque que tous ses autres sujets. Marie, conclut saint Anselme, mérita donc de devenir la digne Réparatrice du monde perdu, parce qu'elle fut la plus sainte et la plus pure de toutes les créatures.

Marie a été la Médiatrice des hommes, dira-t-on ; mais comment peut-on l'appeler encore la Médiatrice des anges ? Plusieurs théologiens soutiennent que Jésus-Christ a mérité aussi aux anges la grâce de la persévérance ; en sorte que, comme Jésus-Christ fut leur Médiateur de condigno, ainsi Marie peut être appelée la Médiatrice des anges de congruo, puisqu'elle accéléra par ses prières la venue du Rédempteur. Du moins, en méritant de congruo de devenir la Mère du Messie, elle mérita aux anges la réparation des places perdues par les démons. Elle leur mérita donc au moins cette gloire accidentelle, suivant Richard de saint Victor et saint Anselme.

Ainsi cette Vierge céleste, soit comme Médiatrice du monde, soit comme destinée a être la Mère du Rédempteur, reçut des le premier instant de sa vie une grâce plus grande que tous les saints réunis. Quel admirable spectacle pour le Ciel et la terre que la belle âme de cette heureuse enfant, dans le sein même de sa Mère ! Comblée déjà de grâce et de mérites, elle était la créature la plus aimable aux yeux de Dieu, et de toutes les créatures qui eussent jamais existe jusqu'alors, elle était celle qui l'aimait le plus, de façon que, si elle fut née immédiatement après son immaculée conception, elle fut venue au monde plus riche de mérites et plus sainte que tous les saints réunis. Or, combien n'est-elle pas née plus sainte encore, en ne voyant le jour qu'après avoir acquis de nouveaux mérites pendant les neufs mois qu'elle passa dans le sein de sa Mère ! Apprécions maintenant le second point, savoir : combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit à la grâce divine.

DEUXIEME POINT. Ce n'est pas une simple opinion, dit un savant auteur (le Père de la Colombiere), c'est l'opinion de tout le monde, que Marie, en recevant dans le sein de sainte Anne la grâce sanctifiante, reçut en même temps le parfait usage de la raison, avec une grande lumière divine correspondant a la grâce dont elle fut enrichie. En sorte qu'on peut croire que, des les premier instant ou sa belle âme fut unie a son corps très pur, elle fut éclairée de toutes les lumières de la divine sagesse, pour bien connaître la vérité éternelle, la beauté de la vertu, surtout l'infinie bonté de son Dieu, et ses titres à l'amour du genre humain et au sien en particulier, à raison de ce qu'il l'avait ornée de privilèges singuliers et distinguée du reste des créatures, en la préservant de la tache du péché originel, en la favorisant d'une grâce immense, en la destinant à être la Mère du Verbe et la Reine de l'univers.

Aussi, des ce premier moment, Marie, reconnaissante envers Dieu, commença à travailler, en faisant valoir fidèlement le grand capital de grâces qui lui était donne ; s'appliquant a aimer la divine bonté et a lui plaire, elle l'aima des lors de toutes ses

forces et continua a l'aimer ainsi pendant les neufs mois qui précédèrent sa naissance, et pendant lesquels elle ne cessa pas un seul instant de s'unir à Dieu par de fervents actes d'amour. Exempte du péché originel, elle l'était aussi de toute attache terrestre, de tout mouvement déréglé, de toute distraction, de toute rébellion des sens, qui eussent pu l'empêcher d'avancer toujours de plus en plus dans l'amour de Dieu ; tous ses sens étaient d'accord avec son esprit pour se porter vers le Seigneur ; sa belle âme, dégagée de toute entrave, volait incessamment vers Dieu, l'aimait toujours, et croissait continuellement dans cet amour. C'est pourquoi Marie est comparée au platane plante le long de eaux (Eccles. 29, 9), plante du Seigneur, elle crut toujours au courant des grâces divines. Elle est également comparée à la vigne (Eccles. 24, 23), non seulement a cause de son humilité aux yeux du monde, mais parce que, comme la vigne, elle s'accrut toujours, suivant ce que dit l'adage. Les autres arbrisseaux, l'oranger, le mûrier, atteignent une hauteur déterminée, mais la vigne monte toujours, jusqu'à ce qu'elle atteigne celle de l'arbre auquel elle est attachée ; de même, la sainte Vierge s'éleva continuellement de perfection en perfection et fut toujours unie à son Dieu, qui était son unique soutien. C'est d'elle que parle l'Esprit saint (Cant. 5), dont saint Ambroise comment ainsi les paroles : Quelle est celle qui, unie au Verbe de Dieu, s'élève comme un plant de vigne appuyé contre un grand arbre ?

De graves théologiens disent que l'âme qui possède une habitude de vertus, pourvu qu'elle corresponde fidèlement aux grâces actuelles qu'elle reçoit de Dieu, produit toujours un acte égal en intensité a l'habitude qu'elle possède, tellement qu'elle acquiert chaque fois un nouveau et double mérite, égal à la somme de tous les mérites acquis jusqu'alors. Cette augmentation, disent-ils, fut accordée aux anges, niera-t-on qu'elle l'ait été a la divine Mère, pendant sa vie terrestre, et spécialement dans ce temps dont nous parlons, où elle reposait dans le sein de sa mère, et durant lequel elle fut certainement plus fidèle que les anges à correspondre à la grâce ? Ainsi, à chaque moment de cet intervalle, Marie doubla la grâce sublime qu'elle avait reçu en premier, parce qu'en y correspondant parfaitement et de toutes ses forces, à chaque acte qu'elle faisait, elle doublait par conséquent ses mérites a chaque instant. Considérez quels trésors de grâces, de mérites et de sainteté Marie apporta au monde, lorsqu'elle naquit.

Réjouissons-nous donc avec Marie de ce qu'elle naquit si sainte, si chère a Dieu, et si pleine de grâce. Et réjouissons-nous, non seulement pour elle, mais encore pour nous, puisqu'elle vint au monde, non seulement pour sa gloire, mais pour notre bien.

Saint Thomas considère, dans son Opuscule 4, que la sainte Vierge fut pleine de grâces en trois manières. D'abord, elle fut pleine de grâces dans l'âme, car des le principe, sa belle âme fut toute a Dieu. Ensuite, elle fut pleine de grâces en son corps, au point qu'elle mérita de revêtir le Verbe éternel de sa chair très pure. En troisième lieu, elle fut pleine de grâces dans l'intérêt commun, afin que tous les hommes pussent y participer. Quelques saints, ajoute le docteur angélique, possèdent tant de grâce, qu'elle suffit et pour eux, et pour sauver aussi plusieurs autres, mais non pas tous les hommes ; ce n'est qu'à Jésus-Christ et a Marie qu'a été donnée une grâce qui suffit au salut commun ! car ce que saint Jean dit de Jésus, les saints le disent de Marie, par exemple saint Thomas de Villeneuve, et saint Anselme, suivant lesquels il n'est personne qui ne participe a la grâce de Marie. Quel fut jamais l'homme à qui Marie ne s'est pas montrée bonne, et n'ait pas dispensé quelque miséricorde ? Seulement, il faut remarquer que de Jésus nous recevons la grâce comme de l'auteur de la grâce, et de Marie comme moyen ; de Jésus comme Sauveur, et de Marie, comme Avocate ; de Jésus comme source, et de Marie comme canal.

Cela fait dire à saint Bernard que Dieu établit Marie comme l'aqueduc des miséricordes qu'il voulait départir aux hommes, et qu'il la remplit de grâces pour que de sa plénitude elle communiquât à chacun sa part. En conséquence, le saint nous exhorte à considérer avec quel amour Dieu veut que nous honorions cette sublime Vierge, en qui il a placé le trésor de tous ses biens, afin que tout ce que nous avons d'espérance, de grâce et de salut, nous reconnaissions le tenir de notre Reine bien-aimée, puisque tout nous vient de ses mains et par son intercession. Malheur à l'âme qui se ferme ce canal de grâce, en négligeant de se recommander a Marie ! Quand Holopherne voulut s'emparer de Bethulie, il en fit rompre les aqueducs (Jud. 7, 6). Ainsi agit le démon quand il veut s'emparer d'une âme, il lui fait abandonner la dévotion envers la très sainte Marie ; ce canal une fois ferme, elle perd bientôt la lumière, la crainte de Dieu, et enfin le salut éternel. Il ne manque pas d'exemples pour prouver combien est grande la compassion du coeur de Marie, et quelle ruine se prépare celui qui se ferme ce canal, en abandonnant la dévotion envers la Reine du Ciel.

EXEMPLE

Trithme, Canisius et d’autres encore racontent qu’à Magdebourg, ville de Saxe, vivait un homme appelé Udon qui, dans sa jeunesse, était le jouet de tous ses condisciples à cause de son peu d’intelligence. C’est pourquoi, un jour qu’il était plus affligé qu’à l’ordinaire de son incapacité, il alla se recommander à la très sainte Vierge, devant une de ses images. Marie lui apparut en songe, et lui dit : Udon, je veux te consoler, et je veux t’obtenir de Dieu, non seulement une habilité suffisante pour te soustraire à la moquerie, mais encore des talents qui te rendront admirable ; en outre, je te promets, qu’après la mort de l’évêque de cette ville, tu seras élu en sa place. Tout se vérifia comme Marie le lui avait dit ; il avança rapidement dans les sciences, et il obtint l’évêché de cette ville ; mais Udon fut si ingrat envers Dieu et envers sa bienfaitrice, qu’après avoir abandonné toute dévotion, il devint le scandale du monde. Une nuit qu’il était dans son lit avec la complice de ses habitudes sacrilèges, il entendit une voix qui lui disait : Udo, cessa de ludo ; lusisti satis, Udo ; c’est-à-dire : Udon, cessez vos jeux, qui offensent Dieu, ; vous avez assez joué, Udon. La première fois, il s’irrita en entendant ces paroles, pensant qu’un homme les lui adressait pour le corriger ; mais, comme il s’entendit répéter la même chose une seconde et troisième nuit, il commença à craindre que ce ne fût une voix du ciel ; ce qui ne l’empêcha pas de continuer sa mauvaise vie. Mais voici le châtiment qui lui arriva, après que Dieu lui eut encore donné trois mois pour rentrer en lui-même. Un vieux chanoine, nommé Frédéric, était une nuit dans l’église de Saint-Maurice, priant Dieu qu’il voulût bien remédier au scandale que donnait le prélat, lorsqu’un vent furieux ouvrit la porte de l’église ; deux jeunes gens entrèrent ensuite portant à la main des torches allumées, et se placèrent aux côtés du grand autel. Deux autres les suivirent et vinrent étendre devant l’autel un tapis sur lequel ils placèrent deux sièges d’or. Bientôt après vint un autre jeune homme, vêtu d’un habit militaire, tenant une épée à la main, et qui, arrêté au milieu de l’église, s’écria : O vous, saints du ciel, dont les saintes reliques sont dans cette église, venez assister à la grande justices que va faire le juge souverain. A ces mots, plusieurs saints et même les douze apôtres comparurent, comme assesseurs du juge. Enfin, Jésus-Christ entra, et il alla s’asseoir sur l’un des deux sièges. Marie parut aussi, entourée d’un grand nombre de vierges, et elle fut placée sur l’autre siège à côté de son Fils ; alors le juge ordonna qu’on lui amenât le coupable, et ce fut le malheureux Udon. Saint Maurice parla, et demanda justice, de la part du peuple, scandalisé de la vie infâme du coupable ; tous élevèrent la voix, et dirent : Seigneur, il mérite la mort. Qu’il meure donc, dit le juge éternel. Mais, voyez combien est grande la bonté de Marie ! Avant que la sentence fût exécutée, la pieuse Mère sortit de l’église pour ne pas assister à cet acte terrible de justice, et ensuite, le ministre qui était entré des premiers avec l’épée s’approcha d’Udon, et, d’un seul coup, il lui trancha la tête ; et la vision disparut. L’église était restée dans l’obscurité ; le chanoine, tout tremblant, va allumer un flambeau à une lampe qui brûlait sous l’église ; de retour, il voit le corps d’Udon séparé de sa tête, et le pavé tout ensanglanté. Lorsque le jour parut, et que le peuple accourut à l’église, le chanoine raconta toute la vision, et le fait de cette horrible tragédie. Le même jour, le malheureux Udon apparut sous la forme d’un réprouvé, à un de ses chapelains, qui ignorait ce qui s’était passé dans l’église. Cependant le cadavre d’Udon fut jeté dans un bourbier, et son sang demeura comme un monument perpétuel sur le pavé, qu’on tient toujours couvert d’un tapis. Depuis cette époque, on observe la coutume de le découvrir lorsqu’un évêque prend possession de ce siège, afin qu’à la vue d’un tel châtiment, il pense à bien régler sa vie, et à ne pas payer d’ingratitudes les grâces du Seigneur et de sa très sainte Mère.

PRIERE

O sainte et céleste enfant ! vous qui êtes la Mère destinée à mon Rédempteur, et la grande médiatrice des misérables pécheurs, ayez pitié de moi. Voici encore à vos pieds un ingrat, qui recourt à vous et implore votre compassion. Il est vrai que mes ingratitudes envers Dieu et envers vous mériteraient que je fusse abandonné et de Dieu et de vous ; mais j'entends dire et je crois (sachant combien votre miséricorde est grande) que vous ne refusez pas de secourir celui qui se recommande a vous avec confiance. Ainsi, ô créature la plus sublime de l'univers, puisqu'il n'y a que Dieu au-dessus de vous, et que les plus grands du Ciel vous sont bien inférieurs, ô Sainte des saints ! ô Marie, abîme de grâce et pleine de grâce ! secourez un malheureux qui l'a perdue par sa faute. Je sais que vous êtes si chère à Dieu, qu'il ne vous refuse rien. Je sais aussi que c'est une jouissance pour vous que d'employer votre grandeur à soulager les misérables pécheurs. Ah ! faites voir combien est grand le crédit que vous possédez auprès de Dieu, en m'obtenant une lumière et une flamme si efficaces que de pécheur elles me changent en saint, et que, me détachant de toute affection terrestre, elles m'embrasent du divin amour. Faites-le ma Souveraine, car vous pouvez le faire. Faites-le pour l'amour de ce Dieu qui vous a faite si grande, si puissante et si miséricordieuse. Je l'espère. Amen.

   

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