CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

Dom Vital LEHODEY
Ancien Abbé de Notre-Dame de Grâce
1857-1948


 

TROISIEME PARTIE
Objet de l'Abandon

CHAPITRE PREMIER
OBJET DE L'ABANDON EN GÉNÉRAL

Il ne sera peut-être pas inutile de rappeler la distinction entre la volonté de Dieu signifiée et sa volonté de bon plaisir, car le nœud de la question est là.

Par la première, Dieu nous a clairement signifié et manifesté d'avance, une fois pour toutes, « les vérités qu'il veut que nous croyions, les biens qu'il veut que nous espérions, les peines qu'il veut que nous craignions, ce qu'il veut que nous aimions, les commandements qu'il veut que nous observions, et les conseils qu'il veut que nous suivions ». Les signes permanents de sa volonté sont les préceptes de Dieu et de l'Église, les conseils évangéliques, nos vœux et nos Règles, les inspirations de la grâce. A ces quatre signes on peut rattacher la doctrine des vertus, les exemples de Notre-Seigneur et des Saints.

Au contraire, le bon plaisir de Dieu n'est pas Connu d'avance, il le sera par les événements; pour l'ordinaire, il échappe à notre prévoyance, souvent même il déconcerte nos plans. Les choses qui en sont l'objet ne dépendent pas de nous, mais de Dieu qui s'en est réservé la décision; par exemple, à telle époque serons-nous dans la santé ou la maladie, dans la prospérité ou l'adversité, dans la paix ou le combat, dans la sécheresse ou les consolations ? Serons-nous même en vie ? Qui pourrait le dire? Ce que Dieu veut de nous, nous le saurons quand la chose arrivera.

Pour les événements du bon plaisir divin, l'abandon est tout indiqué, Il consiste, en effet, dans une attente paisible et confiante, tant que la volonté de Dieu ne s'est pas déclarée, et dans un amoureux acquiescement dès qu'elle se fait jour; il suppose, comme condition préalable, l'indifférence par vertu. Or, rien de plus nécessaire que l'indifférence universelle, si l'on veut se tenir prêt à tout événement. D'un autre côté, tant que le bon plaisir divin ne s'est pas déclaré, on ne peut qu'attendre; et il convient que l'attente soit confiante, et que la soumission soit filiale, puisque Celui qui disposera de nous est notre Père des Cieux, la Sagesse et la Bonté par essence. Et dès lors que les événements ne sont. pas en notre pouvoir, une attente paisible et soumise n'a rien de quiétiste, elle s'impose même, sauf ce que nous avons dit ailleurs de la prudence, de la prière et des efforts dans l'abandon.

Tout autre devra être notre attitude devant la volonté de Dieu signifiée. Il nous a clairement déclaré « qu'il veut et entend que telles et telles choses soient crues, espérées, craintes, aimées et pratiquées ». Nous le savons. Et par là même nous n'avons plus le droit d'être indifférents à les vouloir ou ne les vouloir pas. Comme il nous a manifesté sa volonté d'avance, une fois pour toutes, il n'y a pas sujet d'attendre qu'il l'explique à nouveau pour chaque cas particulier. Les choses dont il s'agit relèvent de notre libre arbitre; c'est à nous d'agir avec la grâce, par notre propre détermination. Devant la volonté de Dieu signifiée, il ne nous reste donc qu'à soumettre notre vouloir au sien, du moins en tout ce qui est obligatoire, « croyant selon sa doctrine, espérant selon ses promesses, craignant selon ses menaces, aimant et vivant selon ses ordonnances » .

Il se rencontrera des cas où des événements n'échapperont pas complètement à notre action, mais on pourra prévoir et se pourvoir dans une certaine mesure; alors il faudra joindre l'a prudence et les efforts personnels à l'abandon, parce que, au fond, ce sera un mélange de la volonté de pieu signifiée et de son bon plaisir.

Bref, le bon plaisir de Dieu est le domaine de l'abandon, et sa volonté signifiée est le domaine de l'obéissance.

Par suite, il n'y a pas lieu à l'abandon, en ce qui  concerne le salut ou la damnation, les moyens que Dieu nous a prescrit ou conseillé de prendre pour  assurer l'un, pour éviter l'autre, comme sont l'observation des commandements de Dieu et de l'Eglise, la fuite du péché, la pratique des vertus, la fidélité à nos vœux et à nos Règles, l'obéissance à nos Supérieurs, la docilité aux inspirations de la grâce. Dieu nous a manifesté sa volonté sur toutes ces choses, et, pour en assurer la fidèle exécution, il a fait des promesses et des menaces, envoyé son Fils, établi l'Eglise, le Sacerdoce, les Sacrements, multiplié les secours extérieurs, prodigué la grâce intérieure. Evidemment, l'indifférence ne saurait plus être de mise : l'obéissance est requise dans les choses obligatoires; et celles qui demeurent de simple conseil, il faut au moins les estimer; et n'en pas détourner les âmes plus généreuses.

« L'indifférence chrétienne étant exclue, dit Bossuet, à l'égard des choses qui tombent sous la volonté signifiée, il faut, comme a fait saint François de Sales, la restreindre à certains événements qui sont réglés par la volonté de bon plaisir, dont les ordres souverains décident des choses qui arrivent journellement dans le cours de la vie » . « Elle doit se pratiquer ès choses qui regardent la vie naturelle, comme la santé, la maladie, la beauté, la laideur, la faiblesse, la force; ès choses de la vie civile, pour les honneurs, rangs, richesses; ès variétés de la vie spirituelle, comme sécheresses, consolations, goûts, aridités; ès actions, ès souffrances, et en somme en toutes sortes d'événements » . Pour tout ce qui relève du bon plaisir divin, elle s'étend « au passé, au présent, à l'avenir; au corps et à tous ses états; à l'âme et à toutes ses misères, comme à toutes ses qualités; aux biens et aux maux; à la bienveillance des hommes et à leur malice; aux vicissitudes du monde matériel et aux révolutions du monde moral; à la vie et à la mort; au temps et à l'éternité » . Mais Dieu diversifie son action suivant les sujets : « S'agit-il des mondains, il les sèvre des honneurs, des biens temporels, et des délices de la vie. S'agit-il des savants, il permet que l'on déprime leur érudition, leur esprit, leur science, leur littérature. Quant à ses Saints, il les afflige dans ce qui touche à leur vie spirituelle, à l'exercice de leurs vertus » .

Est-il besoin de faire remarquer que, si la joie est l'objet de l'abandon comme la tribulation, la tribulation cependant lui fournira bien plus fréquemment l'occasion de s'exercer ? Chacun sait, par une douloureuse expérience, que la terre est la vallée des larmes et que nos joies sont rares et fugitives.

Signalons ici deux illusions possibles :

1° Certaines âmes font de grands projets de servir Dieu par des actions éminentes et des souffrances extraordinaires, dont l'occasion ne se présentera jamais peut-être; et, pendant qu'elles embrassent en imagination des croix qui n'existent pas, elles fuient ardemment celles que la Providence leur envoie aujourd'hui, et qui sont pourtant bien moindres. N'est-ce pas une déplorable tentation, que d'être si valeureux en esprit et si faible devant la réalité ? Dieu nous garde de ces ardeurs imaginaires, qui nourrissent bien souvent la secrète estime de nous-mêmes  ! Au lieu de nous repaître de chimères, demeurons pratiques dans notre abandon, mettant tous nos soins à sanctifier pleinement l'épreuve réelle, celle du moment présent.

2° Ce serait une illusion très préjudiciable, que de mépriser d'estimer trop peu nos croix journalières, parce qu'elles sont petites. Chacune est bien menue, il est vrai; mais, comme elles sont pour ainsi dire de chaque instant, par leur nombre même, elles apportent à l'âme fidèle une somme énorme de sacrifices et de mérites. D'ailleurs, rien n'empêche de les accueillir avec beaucoup de foi, d'amour et de générosité; la sainteté de nos dispositions leur donnera un prix inestimable aux yeux de Dieu. Assurément; les grandes croix, portées avec autant d'amour, nous vaudraient plus de mérite et de récompense. Mais elles sont rares; l'orgueil, la recherche de soi-même s'y glissent plus facilement: « pour l'ordinaire, ces actions relevées se font avec moins de charité »; et cependant, l'amour et les autres dispositions saintes « donnent le prix et la valeur à toutes nos œuvres » . Estimons donc les grandes croix; mais gardons-nous bien d'apprécier trop peu nos menues épreuves; car c'est de celles-ci que nous avons il retirer le plus de profit. « Pratiquons la conformité il la volonté de Dieu, dit le P. Dosda, jusque dans les moindres détails, par exemple, à propos de l'humiliation résultant d'un oubli ou d'unen1iiladrësse, à propos d'une mouche importune, d'un chien qui aboie, d'une pierre qui blesse le pied, d'une lumière qui s'éteint, d'un habit qui se déchire » . Pratiquons-la surtout à propos des différences de caractère, des contrariétés, des humiliations, des mille petits incidents dont fourmille la vie de communauté. C'est un puissant moyen, sans qu'il y paraisse, de mourir à soi-même et d'être tout à Dieu.

Après avoir exposé longuement la nature, les motifs, l'objet en général du saint abandon, nous aurions pu laisser au lecteur le soin de faire les applications pratiques. Mais comme les épreuves sont très diverses, nous avons cru faire œuvre utile en étudiant les principales, afin de pouvoir, selon la nature de chacune, indiquer les motifs spéciaux de patience et de soumission, résoudre quelques difficultés, préciser ce qui regarde la prière, la prudence et les efforts personnels.

Nous parcourrons successivement les épreuves de l'ordre temporel, celles de l'ordre spirituel dans les voies communes, celles des voies mystiques.

   

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