LA VOIE MYSTIQUE

adveniat regnum tuum

Considérations
sur les
principales actions de la vie

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SIXIÈME CONSIDÉRATION

DES PREMIÈRES ACTIONS DE LA JOURNÉE

I - Tous les commencements sont d'importance

Les commencements en toutes choses sont de très grande conséquence. Les prémices de nos pensées, de nos affections, et de nos travaux sont des tributs qui sont dus à Dieu [1]. C'est du commencement de la journée qu'en dépend ordinairement toute la suite ; c'est pourquoi le démon fait tous ses efforts pour corrompre l'arbre en sa racine, et pour dérober à Dieu le premier hommage qui lui est dû. Ainsi vous devez à votre réveil donner votre première pensée, votre première parole, votre première action à Dieu. Le faites-vous ? [2]

II - Du lever

Il n'est pas temps de délibérer s'il faut se lever ou non quand on est au lit et qu'on a encore envie de dormir, Si vous écoutez la nature, il est infaillible qu'elle gagnera sa cause. fille vous représentera qu'il fait froid et que vous êtes incommodé ; que vous avez mal passé la nuit; qu'infailliblement vous tomberez malade ; du moins, que vous ne ferez que dormir pendant l'oraison ; que la grâce fait mieux son opération lorsque le corps est content et qu'il n'a rien à lui reprocher ; que le repos est nécessaire pour travailler, et qu'il vaut mieux en prendre un peu trop que trop peu, N'est-ce pas là comme elle vous endort ? N'est-ce pas ce qui vous empêche de vous vaincre ? [3]

Arrêtez dès le soir l'heure de votre lever, et quand elle sera venue, faites-vous une loi inviolable et une nécessité indispensable [4] de la garder, à moins que vous ne soyez extraordinairement incommodé. Commencez votre journée par une mortification. Remportez une glorieuse victoire sur le démon et sur le plus puissant de tous les ennemis, qui est le sommeil. Persuadez-vous que c'est là le sacrifice du matin ordonné par la Loi [5], et qui est infiniment agréable à Dieu ; que si vous ne sacrifiez pas cette action à Dieu, il faut la sacrifier au démon [6]; que cette fidélité vous attirera de grandes grâces du ciel, et détournera beaucoup de malheurs où vous tomberiez ce jour-là.

N'appelez point la grâce au secours de la nature corrompue, et ne faites point servir l'esprit au corps. Si vous êtes assoupi en votre oraison, elle n'en sera pas moins agréable à Dieu, pourvu que vous résistiez courageusement au sommeil. Croyez-moi, vous n'y perdrez rien ; vous avez affaire à un maître qui saura bien récompenser vos services,  et qui ne manquera point de vous faire goûter en un autre temps les doux fruits de votre patience.

Levez-vous gaiement, quand il est temps de vous lever. Si le corps vous dit qu'il n'a point dormi la nuit, répondez-lui qu'il dormira mieux la suivante ; qu'il sera guéri de tous ses maux aussitôt qu'il sera levé ; que Dieu est un habile médecin, et qu'il saura bien suppléer au défaut du sommeil. Sans confiance en Dieu, il n'est pas possible de s'élever au-dessus des sens, et sans mortification, de vivre d'esprit. Faites-en une bonne provision, et commencez dès le matin.

III - Du trop grand soin de la santé

Il y a des âmes qui ont tant de tendresse pour leur coqs que la moindre incommodité les abat, et leur fait abandonner leurs exercices de piété.[7]

Elles s'occupent incessamment de leur mal ; elles en parlent à tout le monde, elles y emploient tous les remèdes imaginables, elles consultent tous les médecins. Vous diriez que leur vie est une des colonnes de la nature, et que tout le monde doit finir avec elle. Mais ce qui est le plus déplorable, c'est qu'elles cherchent des remèdes sur la terre, et n'en vont point chercher au ciel ; elles consultent Hippocrate et Gallien, comme les dieux de la santé, et ne consultent jamais Jésus-Christ, qui est l'unique auteur et le conservateur de notre vie. Elles le comptent pour rien ; elles ne font point d'état de ses ordonnances, et défèrent plus aux maximes trompeuses et incertaines de la médecine qu'à toutes les vérités de l'Évangile.

IV - Deux sortes de maladies

Jamais ces âmes lâches ne feront de progrès en la vertu ; elles demeureront toujours attachées à leur corps et ensevelies dans leur sépulcre. Qu'elles apprennent en passant, puisque nous sommes tombés sur cette matière, que le trop grand soin de la santé est la plus grande et la plus artificieuse tentation du démon ; qu'il y a des maladies qui sont naturelles, d'autres qui ne le sont pas ; que les premières se peuvent guérir par les remèdes de la médecine, pourvu qu'ils aient la bénédiction de Dieu et qu'on n'y mette point de confiance; que les autres ne se guérissent que par l'oraison et par la confiance en Dieu.

Qui ne croirait, voyant une femme courbée depuis dix-huit ans, que son infirmité procédait d'une contraction des nerfs, de quelque défaillance de nature, ou de quelque vice secret du corps ? Cependant, ce n'était rien de tout cela; c'était, dit Notre-Seigneur, Satan qui la tenait liée depuis dix-huit ans, et il n'y avait point de remède sur la terre qui pût la guérir. Il faut dire le même d'une grande partie de nos maladies : nous croyons que la cause en est naturelle, et souvent elle ne l'est pas ; c'est le démon qui lie nos forces, c'est Dieu qui nous attache à cette croix, et qui veut que nous l'honorions par un sacrifice continuel de patience. Il veut du moins que nous ayons recours à lui, que nous vivions dans une continuelle dépendance, et que nous lui abandonnions le soin de notre corps aussi bien que de notre âme. Nous avons beau faire et beau nous tourmenter, les remèdes augmenteront notre mal au lieu de le diminuer.

V - Il faut avoir recours à Dieu dans les maladies

Suivez le conseil du Sage qui vous exhorte en vos infirmités d'avoir recours à Dieu et non pas aux hommes, avec assurance qu'il vous guérira si la santé vous est utile. L'oraison, dit-il, et la parole de Dieu ont plus de vertu pour chasser la maladie que le sené et la rhubarbe des médecins.

VI - Si c'est tenter Dieu que de se passer de remèdes

Mettez-vous donc dans l'ordre, et ne vous dispensez point aisément de la discipline religieuse pour quelque infirmité que vous ressentiez. Ce n'est point tenter Dieu que de se passer de remède quand le mal n'est point considérable ; mais c'est l'offenser que d'y mettre toute sa confiance. N'est-ce point pour cela que Asa, ce bon roi, mourut ? S'il se fût adressé à Dieu, il eût recouvré la santé ! Asa, dit l’Écriture sainte, mourut d'une violente douleur de pieds, et il n'eut point recours au Seigneur dans son infirmité ; mais il mit sa confiance en l'art des médecins.

VII - Quand il en faut user

Je ne blâme pas un soin modéré de la santé, ni qu'on appelle les médecins, quand la maladie est considérable ; mais à moins que vous ne soyez obligé de garder le lit, je vous conseillerais de vous en passer. Marchez tant que vous pourrez, si vous tombez on vous relèvera. Dieu veut être le médecin de votre coqs aussi bien que de votre âme. Combien de saints sentaient leur mal empirer, prenant des remèdes, et diminuer, n'en prenant point. O que heureux est l'homme qui fait de son corps une victime continuelle, et qui peut dire avec saint Paul : Je meurs tous les jours ! [8]

VIII - Qu'il faut être fidèle à se lever à temps

Sauvez-vous donc, âme religieuse, des mains des apothicaires et des médecins; jetez-vous entre les bras de Dieu, qui connaît et qui peut guérir votre mal. N'écoutez point votre corps quand il vous demande grâce et permission de dormir ; levez-vous brusquement, et moquez-vous de ses plaintes. Si vous condescendez une fois à son inclination, il en fera coutume, et l'exigera comme un devoir. C'est le Saint-Esprit qui vous l'ordonne : Ne disputez point, dit-il ; ne différez point à vous lever quand l'heure en est venue (Eccl. 32 ; 15). Le faites-vous ? Ne manquez-vous point à ce sacrifice du matin ? Si l'infirmité ne vous en doit pas dispenser, combien moins la sensualité, et l'envie de dormir ?

Tout le succès de la méditation [9] dépend de cette première action. Hélas, quelle oraison peut faire celui qui a perdu les grâces ?

IX - Des premières pensées, paroles et actions

Quelle est votre première pensée à votre réveil ? Quelle est votre première parole ? Quelle est votre première action ? La première pensée doit s'élever à Dieu, la première parole doit être de Dieu, la première action doit être pour Dieu, et comme la semence de toutes les autres. Habillez-vous le plus promptement que vous pourrez. Faites, si vous voulez, quelque prière en vous habillant. Souvenez-vous de garder la modestie en tout temps, niais principalement à votre lever. L'ange de Dieu, qui est présent, vous punira si vous paraissez devant lui dans un état indécent. Si vous donnez aux jeunes enfants qui vous servent occasion de chute et de péché, on vous mettra une meule de moulin au cou, et on vous jettera dans la mer.[10]

Si vous ne faites point de prière, ayez quelque bonne pensée en vous habillant ; la meilleure est de vous entretenir du sujet de votre méditation, et de concevoir un grand désir de la faire. Est-ce là votre pratique ? Ne donnez-vous point à votre réveil liberté à votre esprit de se dissiper en des pensées vaines, ou de courir ii) comme un chien de chasse après son gibier ? Quelle merveille après cela si vous avez tant de peine à le ramener pendant l'oraison, et à le tenir recueilli en la présence de Dieu ?

X - Prière du matin

Dès lors que vous serez décemment couvert, rendez à Dieu les respects et les hommages qui lui sont dus. Adorez-le comme l'auteur et le conservateur de votre être. Remerciez-le des grâces qu'il vous a faites. Offrez-lui les actions de la journée. Demandez-lui la bénédiction. Armez-vous de force et de résolution pour combattre votre grand ennemi, qui est le péché auquel vous êtes le plus sujet ; prévoyez-en les occasions. Recommandez-vous à vos anges et à vos saints protecteurs. Puis faites quelque prière vocale. La fin dépend du commencement. Vous finirez bien la journée si vous la commencez bien. Voyez à quoi vous manquez, et y mettez ordre.


[1] Voir : Proverbes : 3 ; 9 et Exode : 35 ; 5.

[2] L'importance spirituelle de la sanctification du réveil appartient à la plus ancienne tradition de l'ascèse chrétienne.

[3] Règle fort sage et d'une application générale. Ce n'est pas à table, devant les mets étalés, et quand l'appétit est ouvert, que l'on doit décider de la quantité et de la qualité des aliments à prendre. La valeur éducative de ce conseil n'échappera à personne. Il s'inspire des Règle de tempérance que saint Ignace fait lire au retraitant durant la troisième semaine des Exercices. — Le réveil est aux yeux du Père Crasset une de ces actions, minimes en elles-mêmes, mais à grande portée, pareilles à des positions stratégiques insignifiantes qui commandent toute une région. Il va donc décrire le lever chrétien, prompt, gai, brusqué, sans crainte de diminuer par cette minutie apparente l'importance de la vie surnaturelle. Ainsi nous a-t-il conduit e l'ordre général, introduit par Dieu dans ses oeuvres, à l'ordre que nous-mêmes, à son image, nous devons établir dans notre vie : vocation fidèlement suivie, devoirs d'état assidûment remplis, charge ou emploi exercés selon Dieu, journée, enfin, de bonne heure et tout entière rapportée à Dieu.

[4] Nécessité dans le sens d'obligation qui ne comporte pas de dispense. Ainsi le conseille la première des dix Additions, dans les Exercices.

[5] Exode : 29 ; 38-44.

[6] De toute façon, votre action sera un sacrifice, que le ciel et l'enfer se disputent : si vous n'en faites un sacrifice à Dieu, vous en faites équivalemment un sacrifice au démon.

[7] Tendresse dans le sens de tendreté, délicatesse excessive. — Du réveil languissant ou du lever inerte, nous voici amenés par un passage insensible à considérer les ménagements commandés par la santé, et le bon usage des maladies.

[8] Saint Paul. I Corinthiens : 15 ; 31.

[9] Le succès de la méditation lui apparaît comme une condition première, en importance et en date, de a vitalité supérieure des âmes : c'est là, comme on peut s'en convaincre par sa Méthode et par ses écrits, son idée à lui, le conseil et l'avis toujours répétés. De la méditation du matin, faite dès le réveil, et non remise, et faite fidèlement chaque jour, il aime à redire que la journée chrétienne dépend tout entière, et par elle, dans une mesure certaine quoique imprécise, le cours de la vie spirituelle.

[10] Saint Mathieu : 18 ; 6.

 

   

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