CHEMIN DE SAINTETÉ

adveniat regnum tuum

sainte
CATHERINE DE GÊNES
veuve, religieuse et auteur mystique
(1447-1510)

DIALOGUES

Chapitre III

L'amour-propre blâme le corps et l'âme et veut les régler. Lamentation de l'âme. Le corps s'accorde avec l'amour-propre et réclame ses nécessités.

L'amour-propre. J'ai examiné vos motifs, je les aurais trouvés raisonnables, si vous n'eussiez passé tous les deux les bornes, quant à l'ordre de la charité ; car Dieu a dit : Aime ton prochain comme toi-même.D'abord l'âme n'a tenu aucun compte de nous, de sorte que nous nous sommes trouvés presque en péril de mort. Puis le Corps a montré à l'âme tant de choses, qu'il y avait excès, car elles n'étaient pas toutes nécessaires. Ainsi, ô âme, il faut que tu modères ton impétuosité, et que tu condescendes aux besoins du prochain, c'est-à-dire, de ton corps, et aux miens encore, puisque je suis venu pour vivre avec vous. Je n'ai rien trouvé qui me convienne dans ton pays : c'est le lieu où je puis le moins habiter ; et toi, ô Corps, qu'il te suffise d'avoir le nécessaire, car tout superflu te serait nuisible à toi-même, et à l'âme, si elle te l'accordait. Mais si tu ne recherches aucune superfluité, chacun vivra modérément selon son rang, et je pourrai demeurer avec vous. Étant unis de la sorte, nous participerons discrètement les uns aux biens des autres.

Pour pouvoir te servir de ton corps, ô âme, il est nécessaire que tu lui accordes ce dont il a besoin, autrement il mourra ; si tu as soin de lui donner ce qu'il lui faut, il se tiendra tranquille, tu en feras ce que tu voudras, vous serez en paix, et je resterai avec vous deux. Si au contraire tu n'y consens, il faudra que je m'en aille, ne pouvant exister en votre compagnie. Tel est mon avis.

L'âme. Je suis fort mécontente et affligée de devoir condescendre au corps en tant de choses, et je crains qu'en m'obligeant à le repaître sous ce beau prétexte de nécessité, vous ne me poussiez à prendre part moi-même à ses plaisirs, et à perdre le plus pour le moins ; en vous voyant si affamés, j'ai peur que vous ne me donniez fort à faire et que vous ne me rendiez terrestre, de spirituelle que je suis ; car, en goûtant les choses terrestres, je perdrai le goût des choses spirituelles. Et je crains aussi que mon intelligence ne s'obscurcisse et que ma volonté ne se souille. Aidez-moi, ô mon Dieu !

Le corps. Il me semble que l'amour-propre a dit tout ce qu'il y avait à dire, et que nous pouvons demeurer joyeusement en sa compagnie. Quant à ce qui le touche, ô âme, tu dois comprendre que Dieu n'aurait pas créé les choses qu'il a faites, si elles devaient porter dommage aux âmes. L'âme a été créée en si haute puissance et dignité, qu'elle ne peut être empêchée que par sa propre volonté, et cette volonté est si respectée de Dieu, que jamais il ne la force. Donc ni moi, ni qui que soit, ne pourrons obtenir de toi que ce que tu voudras, de la manière et dans le temps qui te feront plaisir. Tu tiens la bride à la main, donne à chacun ce dont il a besoin, et, quant au reste, laisse crier qui voudra.

L'âme. Quelles sont donc ces nécessités dont tu prétends ne pouvoir te passer ? Nomme-les-moi, j'y veux pouvoir afin de n'avoir à m'en occuper, car cette seule pensée me donne grand travail.

Le corps. J'ai nécessité de me vêtir, de manger, boire et dormir, d'être soigné, et de me recréer en quelque chose, afin de pouvoir te servir lorsque tu auras besoin de moi ; et, si tu veux être en état de prêter attention au spirituel, garde-toi de me fatiguer. Car, étant affaibli, je ne saurais être attentif à tes œuvres ; si, au contraire, tu condescends à mes nécessités, tu pourras recueillir ton esprit, et penser, que si Dieu a fait tant de choses charmantes pour ce corps mortel, il doit en avoir de bien autrement grandes pour toi, ô âme immortelle. Ainsi Dieu sera toujours loué, et chacun de nous sera nourri suivant ses besoins. Si quelque différend survient encore entre vous, il sera réglé par notre amour-propre qui est extrêmement subtil, et il vivra avec nous, et nous avec lui, dans une très sainte paix.

L'âme. Or sus, je pourvoirai à vos nécessités, ne pouvant faire autrement ; mais je soupçonne que déjà vous êtes d'accord contre moi. Vos dires me semblent si fondés en justice, que je suis obligée d'y condescendre. Cependant je vous tiens pour suspects, car je vous entends trop mettre en avant mes intérêts, et répéter que vous ne sauriez rien faire sans moi ; mais peut-être qu'avec l'aide de Dieu je me tirerai un jour de vos mains, et qu'alors je vivrai sans vous, uniquement pour son honneur.

   

 

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